LA MONTRE DU DOYEN

I

Le jour d'avant la Noël 1832, mon ami Wilfrid, sa

contre-basse en sautoir, et moi mon violon sous le bras,

nous allions de la Forêt Noire à Heidelberg. Il faisait un

temps de neige extraordinaire; aussi loin que s'étendaient

[5]nos regards sur l'immense plaine déserte, nous ne découvrions

plus de trace de route, de chemin, ni de sentier.

La bise sifflait son ariette stridente avec une persistance

monotone, et Wilfrid, la besace aplatie sur sa maigre échine,

ses longues jambes de héron étendues, la visière de sa

[10]petite casquette plate rabattue sur le nez, marchait devant

moi, fredonnant je ne sais quelle joyeuse chanson. J'emboîtais

le pas, ayant de la neige jusqu'aux genoux, et je

sentais la mélancolie me gagner insensiblement.

Les hauteurs de Heidelberg commençaient à poindre

[15]tout au bout de l'horizon, et nous espérions arriver avant

la nuit close, lorsque nous entendîmes un cheval galoper

derrière nous. Il était alors environ cinq heures du soir,

et de gros flocons de neige tourbillonnaient dans l'air

grisâtre. Bientôt le cavalier fut à vingt pas. Il ralentit

[20]sa marche, nous observant du coin de l'oeil; de notre part,

nous l'observions aussi.

Figurez-vous un gros homme roux de barbe et de

cheveux, coiffé d'un superbe tricorne, la capote brune,

recouverte d'une pelisse de renard flottante, les mains

Contes Français · 第 181 / 396 题