penche la tête, les bras étendus. En passant à la Prusse,
la cour de Colmar n'a pas dérogé: il y a toujours un buste
d'empereur au fond du prétoire... Mais c'est égal!
Dollinger se sent dépaysé. Il a beau se rouler dans son
[5]fauteuil, s'y enfoncer rageusement; il n'y trouve plus les
bons petits sommes d'autrefois, et quand par hasard il lui
arrive encore de s'endormir à l'audience, c'est pour faire
des rêves épouvantables...
Dollinger rêve qu'il est sur une haute montagne, quelque
[10]chose comme le Honeck ou le ballon d'Alsace... Qu'est-ce
qu'il fait là, tout seul, en robe de juge, assis sur son grand
fauteuil à ces hauteurs immenses où l'on ne voit plus rien
que des arbres rabougris et des tourbillons de petites
mouches?... Dollinger ne le sait pas. Il attend, tout
[15]frissonnant de la sueur froide et de l'angoisse du cauchemar.
Un grand soleil rouge se lève de l'autre côté du
Rhin, derrière les sapins de la forêt Noire, et, à mesure
que le soleil monte, en bas, dans les vallées de Thann, de
Munster, d'un bout à l'autre de l'Alsace, c'est un roulement
[20]confus, un bruit de pas, de voitures en marche, et
cela grossit, et cela s'approche, et Dollinger a le coeur
serré! Bientôt, par la longue route tournante qui grimpe
aux flancs de la montagne, le juge de Colmar voit venir à
lui un cortège lugubre et interminable, tout le peuple
[25]d'Alsace qui s'est donné rendez-vous à cette passe des
Vosges pour émigrer solennellement.
En avant montent de longs chariots attelés de quatre
boeufs, ces longs chariots à claire-voie que l'on rencontre
tout débordants de gerbes au temps des moissons, et qui
[30]maintenant s'en vont chargés de meubles, de hardes,
d'instruments de travail. Ce sont les grands lits, les hautes
armoires, les garnitures d'indienne, les huches, les rouets,