les petites chaises des enfants, les fauteuils des ancêtres,
vieilles reliques entassées, tirées de leurs coins, dispersant
au vent de la route la sainte poussière des foyers. Des
maisons entières partent dans ces chariots. Aussi
[5]n'avancent-ils qu'en gémissant, et les boeufs les tirent avec
peine, comme si le sol s'attachait aux roues, comme si ces
parcelles de terre sèche restées aux herses, aux charrues,
aux pioches, aux râteaux, rendant la charge encore plus
lourde, faisaient de ce départ un déracinement. Derrière
[10]se presse une foule silencieuse, de tout rang, de tout âge,
depuis les grands vieux à tricorne qui s'appuient en
tremblant sur des bâtons, jusqu'aux petits blondins frisés,
vêtus d'une bretelle et d'un pantalon de futaine, depuis
l'aïeule paralytique que de fiers garçons portent sur leurs
[15]épaules, jusqu'aux enfants de lait que les mères serrent
contre leurs poitrines; tous, les vaillants comme les infirmes,
ceux qui seront les soldats de l'année prochaine et ceux
qui ont fait la terrible campagne, des cuirassiers amputés
qui se traînent sur des béquilles, des artilleurs hâves,
[20]exténués, ayant encore dans leurs uniformes en loque la
moisissure des casemates de Spandau; tout cela défile
fièrement sur la route, au bord de laquelle le juge de Colmar
est assis, et, en passant devant lui, chaque visage se
détourne avec une terrible expression de colère et de
[25]dégoût...
Oh! le malheureux Dollinger! il voudrait se cacher, s'enfuir;
mais impossible. Son fauteuil est incrusté dans la
montagne, son rond de cuir dans son fauteuil, et lui dans
son rond de cuir. Alors il comprend qu'il est là comme au
[30]pilori, et qu'on a mis le pilori aussi haut pour que sa honte
se vît de plus loin... Et le défilé continue, village par
village, ceux de la frontière suisse menant d'immenses