Page 136

les petites chaises des enfants, les fauteuils des ancêtres,

vieilles reliques entassées, tirées de leurs coins, dispersant

au vent de la route la sainte poussière des foyers. Des

maisons entières partent dans ces chariots. Aussi

[5]n'avancent-ils qu'en gémissant, et les boeufs les tirent avec

peine, comme si le sol s'attachait aux roues, comme si ces

parcelles de terre sèche restées aux herses, aux charrues,

aux pioches, aux râteaux, rendant la charge encore plus

lourde, faisaient de ce départ un déracinement. Derrière

[10]se presse une foule silencieuse, de tout rang, de tout âge,

depuis les grands vieux à tricorne qui s'appuient en

tremblant sur des bâtons, jusqu'aux petits blondins frisés,

vêtus d'une bretelle et d'un pantalon de futaine, depuis

l'aïeule paralytique que de fiers garçons portent sur leurs

[15]épaules, jusqu'aux enfants de lait que les mères serrent

contre leurs poitrines; tous, les vaillants comme les infirmes,

ceux qui seront les soldats de l'année prochaine et ceux

qui ont fait la terrible campagne, des cuirassiers amputés

qui se traînent sur des béquilles, des artilleurs hâves,

[20]exténués, ayant encore dans leurs uniformes en loque la

moisissure des casemates de Spandau; tout cela défile

fièrement sur la route, au bord de laquelle le juge de Colmar

est assis, et, en passant devant lui, chaque visage se

détourne avec une terrible expression de colère et de

[25]dégoût...

Oh! le malheureux Dollinger! il voudrait se cacher, s'enfuir;

mais impossible. Son fauteuil est incrusté dans la

montagne, son rond de cuir dans son fauteuil, et lui dans

son rond de cuir. Alors il comprend qu'il est là comme au

[30]pilori, et qu'on a mis le pilori aussi haut pour que sa honte

se vît de plus loin... Et le défilé continue, village par

village, ceux de la frontière suisse menant d'immenses

Contes Français · 第 175 / 396 题