Avant qu'il eût prêté serment à l'empereur Guillaume,
il n'y avait pas d'homme plus heureux que le petit juge
Dollinger, du tribunal de Colmar, lorsqu'il arrivait à
l'audience avec sa toque sur l'oreille, son gros ventre, sa
[5]lèvre en fleur et ses trois mentons bien posés sur un ruban
de mousseline.
--«Ah! le bon petit somme que je vais faire,» avait-il
l'air de se dire en s'asseyant, et c'était plaisir de le voir
allonger ses jambes grassouillettes, s'enfoncer sur son
[10]grand fauteuil, sur ce rond de cuir frais et moelleux auquel
il devait d'avoir encore l'humeur égale et le teint clair,
après trente ans de magistrature assise.
Infortuné Dollinger!
C'est ce rond de cuir qui l'a perdu. Il se trouvait si
[15]bien dessus, sa place était si bien faite sur ce coussinet de
moleskine, qu'il a mieux aimé devenir Prussien que de
bouger de là. L'empereur Guillaume lui a dit: «Restez
assis, monsieur Dollinger!» et Dollinger est resté assis;
et aujourd'hui le voilà conseiller à la cour de Colmar,
[20]rendant bravement la justice au nom de Sa Majesté
berlinoise.
Autour de lui, rien n'est changé: c'est toujours le même
tribunal fané et monotone, la même salle de catéchisme
avec ses bancs luisants, ses murs nus, son bourdonnement
[25]d'avocats, le même demi-jour tombant des hautes fenêtres
à rideaux de serge, le même grand christ poudreux qui