n'est pas poète, oh! non; et pourtant, en regardant cette
belle cour aristocratique, où la lune étend une nappe de
lumière bleue, ce vieux logis de grand seigneur qui a si
bien l'air de dormir avec ses toits engourdis sous leur
[5]capuchon de neige, il lui vient des idées de l'autre monde:
«Hein?... tout de même, si les Nesmond revenaient...»
A ce moment, un grand coup de sonnette retentit. Le
portail s'ouvre à deux battants, si vite, si brusquement,
que le réverbère s'éteint; et pendant quelques minutes il
[10]se fait là-bas, dans l'ombre de la porte, un bruit confus de
frôlements, de chuchotements. On se dispute, on se
presse pour entrer. Voici des valets, beaucoup de valets,
des carrosses tout en glaces miroitant au clair de lune,
des chaises à porteurs balancées entre deux torches qui
[15]s'avivent au courant d'air du portail. En rien de temps,
la cour est encombrée. Mais au pied du perron, la confusion
cesse. Des gens descendent des voitures, se saluent,
entrent en causant comme s'ils connaissaient la
maison. Il y a là, sur ce perron, un froissement de soie,
[20]cliquetis d'épées. Rien que des chevelures blanches,
alourdies et mates de poudre; rien que des petites voix
claires, un peu tremblantes, des petits rires sans timbre,
des pas légers. Tous ces gens ont l'air d'être vieux, vieux.
Ce sont des yeux effacés, des bijoux endormis, d'anciennes
[25]soies brochées, adoucies de nuances changeantes, que la
lumière des torches fait briller d'un éclat doux; et sur
tout cela flotte un petit nuage de poudre, qui monte des
cheveux échafaudés, roulés en boucles, à chacune de ces
jolies révérences, un peu guindées par les épées et les
[30]grands paniers... Bientôt toute la maison a l'air d'être
hantée. Les torches brillent de fenêtre en fenêtre, montent
et descendent dans le tournoiement des escaliers, jusqu'aux