Un conseil de guerre ayant été aussitôt constitué, en
plein air, devant la ferme, le vieux fut amené.
Il avait soixante-huit ans. Il était petit, maigre, un peu
tors, avec de grandes mains pareilles à des pinces de crabe.
[5]Ses cheveux ternes, rares et légers comme un duvet de
jeune canard, laissaient voir partout la chair du crâne.
La peau brune et plissée du cou montrait de grosses veines
qui s'enfonçaient sous les mâchoires et reparaissaient aux
tempes. Il passait dans la contrée pour avare et difficile
[10]en affaires.
On le plaça debout, entre quatre soldats, devant la
table de cuisine tirée dehors. Cinq officiers et le colonel
s'assirent en face de lui.
Le colonel prit la parole en français.
[15]--Père Milon, depuis que nous sommes ici, nous n'avons
eu qu'à nous louer de vous. Vous avez toujours été complaisant
et même attentionné pour nous. Mais aujourd'hui
une accusation terrible pèse sur vous, et il faut que la
lumière se fasse. Comment avez-vous reçu la blessure que
[20]vous portez sur la figure?
Le paysan ne répondit rien.
Le colonel reprit:
--Votre silence vous condamne, père Milon. Mais je
veux que vous me répondiez, entendez-vous? Savez-vous
[25]qui a tué les deux uhlans qu'on a trouvés ce matin près du
Calvaire?
Le vieux articula nettement:
--C'est mé.
Le colonel, surpris, se tut une seconde, regardant
[30]fixement le prisonnier. Le père Milon demeurait impassible,
avec son air abruti de paysan, les yeux baissés comme s'il
eût parlé à son curé. Une seule chose pouvait révéler un