chaleur commençait à nous griller. Je l'aperçus de loin.
Il s'en venait à pied en manches de chemise, son uniforme
sur son sabre, accompagné d'un seul témoin. Nous
allâmes à sa rencontre. Il s'approcha, tenant sa casquette
[5]pleine de guignes. Nos témoins nous placèrent à douze
pas. C'était à moi de tirer le premier; mais la passion et
la haine me dominaient tellement, que je craignis de n'avoir
pas la main sûre, et, pour me donner le temps de me calmer,
je lui cédai le premier feu. Il refusa. On convint de s'en
[10]rapporter au sort. Ce fut à lui de tirer le premier, à lui,
cet éternel enfant gâté de la fortune. Il fit feu et perça
ma casquette. C'était à mon tour. Enfin, j'étais maître
de sa vie. Je le regardais avec avidité, m'efforçant de
surprendre sur ses traits au moins une ombre d'émotion.
[15]Non, il était sous mon pistolet, choisissant dans sa
casquette les guignes les plus mûres et soufflant les noyaux,
qui allaient tomber à mes pieds. Son sang-froid me faisait
endiabler.
«--Que gagnerai-je, me dis-je, à lui ôter la vie, quand
[20]il en fait si peu de cas?
«Une pensée atroce me traversa l'esprit. Je désarmai
mon pistolet:
«--Il parait, lui dis-je, que vous n'êtes pas d'humeur
de mourir pour le moment. Vous préférez déjeuner. A
[25]votre aise, je n'ai pas envie de vous déranger.
«--Ne vous mêlez pas de mes affaires, répondit-il, et
donnez-vous la peine de faire feu... Au surplus, comme
il vous plaira: vous avez toujours votre coup à tirer, et,
en tout temps, je serai à votre service.
[30]«Je m'éloignai avec les témoins, à qui je dis que, pour
le moment, je n'avais pas l'intention de tirer; et ainsi se
termina l'affaire.