supérieurs, qui changeaient sans cesse, me regardaient
comme un fléau dont on ne pouvait se délivrer.
«Pour moi, je suivais tranquillement (ou plutôt fort
tumultueusement) ma carrière de gloire, lorsqu'on nous
[5]envoya au régiment un jeune homme riche et d'une famille
distinguée. Je ne vous le nommerai pas. Jamais il ne
s'est rencontré un gaillard doué d'un bonheur plus insolent.
Figurez-vous jeunesse, esprit, jolie figure, gaieté
enragée, bravoure insouciante du danger, un beau nom,
[10]de l'argent tant qu'il en voulait, et qu'il ne pouvait venir
à bout de perdre; et, maintenant, représentez-vous quel
effet il dut produire parmi nous. Ma domination fut
ébranlée. D'abord, ébloui de ma réputation, il rechercha
mon amitié. Mais je reçus froidement ses avances, et lui,
[15]sans en paraître le moins du monde mortifié, me laissa
là. Je le pris en grippe. Ses succès dans le régiment et
parmi les dames me mettaient au désespoir. Je voulus lui
chercher querelle. A mes épigrammes, il répondit par des
épigrammes qui, toujours, me paraissaient plus piquantes
[20]et plus inattendues que les miennes, et qui, pour le moins,
étaient beaucoup plus gaies. Il plaisantait; moi, je
haïssais. Enfin, certain jour, à un bal chez un propriétaire
polonais, voyant qu'il était l'objet de l'attention de
plusieurs dames, et notamment de la maîtresse de la
[25]maison, avec laquelle j'étais fort bien, je lui dis à l'oreille
je ne sais quelle plate grossièreté. Il prit feu et me donna
un soufflet. Nous sautions sur nos sabres, les dames
s'évanouissaient; on nous sépara, et, sur-le-champ, nous
sortîmes pour nous battre.
[30]«Le jour paraissait. J'étais au rendez-vous avec mes
trois témoins, attendant mon adversaire avec une impatience
indicible. Un soleil d'été se leva, et déjà la