de ce fou de R... Vous conviendrez qu'ayant le droit
de choisir les armes, sa vie était entre mes mains, et que
je n'avais pas grand risque à courir. Je pourrais appeler
ma modération de la générosité, mais je ne veux pas mentir.
[5]Si j'avais pu donner une correction à R... sans
risquer ma vie, sans la risquer en aucune façon, il n'aurait
pas été si facilement quitte avec moi.
Je regardai Silvio avec surprise. Un pareil aveu me
troubla au dernier point. Il continua.
[10]--Eh bien, malheureusement, je n'ai pas le droit de
m'exposer à la mort. Il y a six ans, j'ai reçu un soufflet,
et mon ennemi est encore vivant.
Ma curiosité était vivement excitée.
--Vous ne vous êtes pas battu avec lui? lui demandai-je.
[15]Assurément, quelques circonstances particulières vous
ont empêché de le joindre?
--Je me suis battu avec lui, répondit Silvio, et voici un
souvenir de notre rencontre.
Il se leva et tira d'une boite un bonnet de drap rouge
[20]avec un galon et un gland d'or, comme ce que les Français
appellent bonnet de police; il le posa sur sa tête; il
était percé d'une balle à un pouce au-dessus du front.
--Vous savez, dit Silvio, que j'ai servi dans les hussards
de... Vous connaissez mon caractère. J'ai l'habitude
[25]de la domination; mais, dans ma jeunesse, c'était
chez moi une passion furieuse. De mon temps, les tapageurs
étaient à la mode: j'étais le premier tapageur de
l'armée. On faisait gloire de s'enivrer: j'ai mis sous la
table le fameux B..., chanté par D. D... Tous les
[30]jours, il y avait des duels dans notre régiment: tous les
jours, j'y jouais mon rôle comme second ou principal.
Mes camarades m'avaient en vénération, et nos officiers