ADAM MICKIEWICZ[948].

M. d'Eckstein, probablement, ne trouva pas dans sa bibliothèque

l'ouvrage demandé car, le 25 décembre de la même année, Mickiewicz

adresse une semblable prière à son ami Bohdan Zaleski, poète polonais

très distingué et traducteur de plusieurs chansons serbes[949]; suivant

M. Wladislaus Nehring, ce fut lui qui fournit à Mickiewicz tous les

matériaux nécessaires à ses leçons sur la poésie populaire serbe[950].

Quoi qu'il en soit, le nouveau professeur crut devoir prévenir ses

auditeurs que la vraie poésie serbo-croate, dont il parlait, diffère

complètement de cette prétendue traduction de l'illyrien parue sous le

nom de _la Guzla_. «Ceux qui ne connaissent pas la langue slave (_sic_),

disait-il, et qui voudraient lire en entier les poèmes que j'ai cités

par fragments, peuvent en prendre connaissance dans la traduction

anglaise de M. Bowring, mais surtout dans celle faite en allemand par

Mlle Thérèse Jakob, sous le nom de M. Talvj, traduction incomplète, il

est vrai, mais très fidèle. En France, l'auteur connu du _Théâtre de

Clara Gazul_ publia, de 1825 à 1827 (_sic_) en gardant l'anonyme, une

collection de poésies slaves. Cette collection causa une certaine

sensation dans les pays du Nord. L'auteur prétendait connaître

parfaitement la langue illyrienne. Il disait avoir parcouru le pays, et

surtout avoir consulté un célèbre rapsode slave, Maglanovich, dont il

donnait le portrait et la biographie. Dans ce recueil, excepté la

ballade sur la _Noble femme de Hassan-Aga_, toutes les pièces

paraissaient inédites. Les poètes slaves, ne pouvant pas se procurer les

originaux, commençaient à traduire, ou plutôt à retraduire en slave

cette traduction française. Cependant on voyait dans l'ouvrage français

certains caractères étrangers à la poésie slave, entre autres des

histoires très longues de revenants et de vampires, qui ne sont pas du

domaine de la poésie, mais plutôt des contes populaires. Cette remarque

excita nos soupçons. Le célèbre poète russe Pouchkine fit alors écrire à

l'auteur français pour lui demander des renseignements sur sa

découverte.»

Le reste du récit est une paraphrase de la lettre de Mérimée à

Sobolevsky, ce qui prouve que Mickiewicz était fort au courant de toute

cette histoire. «L'auteur français avoua naïvement la fraude,

continuait-il. Il dit qu'il avait l'intention d'entreprendre un voyage

dans les pays slaves; mais que d'abord il avait voulu essayer, par un

récit fantastique, de se procurer les fonds nécessaires, sauf plus tard,

après avoir vu le pays, à rectifier les erreurs dans lesquelles il

n'aurait pu manquer de tomber. Un autre motif l'avait aussi guidé dans

sa publication: il avait voulu se moquer de l'engouement momentané que

l'on montrait alors pour la couleur locale. En effet, lors de cette

publication frauduleuse, la guerre entre les romantiques et les

classiques était dans toute sa force. Le monde à la mode s'occupait de

la poésie populaire; les publications de M. Fauriel excitaient un

enthousiasme général. Une tourbe d'imitateurs se jeta dans ce genre et

en abusa tellement que, plus tard, on n'a pas voulu même croire à

l'existence de la poésie slave. Peut-être est-ce la cause du mauvais

succès des traductions véritables qu'on a publiées plus tard, entre

autres de celle de Mme Voïart, qui est très fidèle, quoiqu'elle fût

faite d'après la traduction allemande de Thérèse Jakob[951].»

Mais ces réflexions venaient un peu tard et n'excusaient pas la méprise

de Mickiewicz à propos du _Morlaque à Venise_. Aussi, pour conclure,

pourrions-nous dire que, si la traduction polonaise de cette ballade n'a

rien ajouté à la gloire de l'illustre poète, elle nous montre cependant,

d'une façon très significative, jusqu'à quel point les Slaves s'ignorent

entre eux. Nous pourrions ajouter également que cet état de choses,

hélas! ne s'est pas amélioré beaucoup depuis l'époque de Mickiewicz. À

l'exception de quelques érudits isolés, les peuples slaves se

méconnaissent toujours[952].

"La Guzla" de Prosper Mérimée · 第 133 / 231 题