Pouchkine ne fut pas le seul poète slave qui prit _la Guzla_ pour une
collection de chants serbes authentiques. Trois ans avant lui, un jeune
Polonais qui devait plus tard enseigner les littératures slaves au
Collège de France, mais qui, à l'époque dont nous parlons, n'était que
l'auteur de quelques poésies qui avaient fait concevoir les plus hautes
espérances, Alexandre Chodzko, s'enthousiasma pour la beauté sauvage des
ballades de Mérimée et en traduisit trois en vers polonais, dans un
volume de ses poésies édité à Saint-Pétersbourg en 1829[927].
Vers la même époque, un compatriote et ami de Chodzko, bien plus célèbre
poète celui-là, Adam Mickiewicz, se fit également l'admirateur de _la
Guzla_. Il s'efforça de rendre en polonais _le Morlaque à Venise_, cette
peinture délicate des mélancolies d'un Slave attiré à la grande ville,
qui regrette son pays natal «comme une fourmi jetée par le vent au
milieu d'un vaste étang».
M. Louis Leger qui, le premier en France, a parlé de cette traduction,
nous en explique ingénieusement l'origine. «Le Byron catholique de la
Pologne» se trouvait alors loin de sa chère Lithuanie, exilé dans une
Venise du Nord, à Moscou (1825-1828), et il «devait éprouver une sorte
d'amère volupté à mettre en vers des stances qui répondaient si bien à
l'état de son âme[928]». Pendant toute sa vie de Chrétien errant,
Mickiewicz fut tourmenté par le mal du pays; son plus beau poème,
_Messire Thaddée_, débute par cette touchante apostrophe:
Lithuanie, ô ma patrie, tu es comme la santé. Combien il faut
l'apprécier, celui-là seul le sait qui l'a perdue. Aujourd'hui, je
vois et je décris ta beauté dans tout son charme, car je soupire
après toi[929].
Dans ce _Livre du pèlerin polonais_ dont le style biblique a inspiré les
_Paroles d'un croyant_, le poète ne regrette pas moins le sol natal
qu'il ne plaint sa nation malheureuse. La nostalgie du jeune Morlaque de
Mérimée devait donc tout naturellement lui plaire; il n'est pas étonnant
qu'il ait voulu l'exprimer en vers polonais.
Observons toutefois que cette traduction n'est pas sans rapports avec
celle de Pouchkine[930]. À Moscou, Mickiewicz était entré en relations
avec plusieurs écrivains russes en renom: les deux frères Polevoï (qui
rédigeaient ensemble une revue intitulée _le Télégraphe_, dont le rôle
peut être comparé à celui du _Globe_ de Pierre Leroux), les poètes
Boratynsky, Vénévitinoff, Pouchkine, Pogodine, le prince Viazemsky, qui
tous admiraient son talent prodigieux. Dans ce milieu romantique,
Mickiewicz constatait avec douleur le retard de la littérature polonaise
sur celle dont Pétersbourg et Moscou étaient les principaux foyers. Les
classiques de Wilna et de Varsovie, attachés à l'imitation de Delille et
de Voltaire, n'avaient pas encore déposé les armes, tandis qu'en Russie
la victoire de la jeune école était presque complète sur toute la
ligne[931].
Mickiewicz lia plusieurs amitiés intimes dans ce pays des «Moscals»
qu'il maudira si noblement, quelques années plus tard, après la
sanglante répression de la Révolution polonaise. Il y avait notamment
entre Pouchkine et lui une communauté singulière de pensées et
d'aspirations: tous deux ils avaient le même amour de la liberté, le
même culte pour Byron, et ils étaient tous deux considérés dans leurs
pays respectifs comme les chefs de l'école romantique. «Pouchkine est à
peu près de mon âge, écrivait Mickiewicz à son ami Odyniec (mars 1826),
il a lu beaucoup et bien, il connaît les littératures modernes, il a des
idées élevées sur la poésie.»--«Pouchkine, raconte Polevoï, apprécia
Mickiewicz dès leur première rencontre et montra pour lui la plus grande
déférence. Habitué à dominer dans le cercle de nos littérateurs, le
poète russe était d'une modestie extraordinaire en présence de
Mickiewicz; évidemment il s'efforçait de l'exciter à parler, et quand il
exprimait lui-même une opinion, il se tournait vers lui pour obtenir
l'approbation du maître. En réalité, Pouchkine, ni par l'éducation, ni
par la largeur de l'érudition, ne pouvait se comparer à Mickiewicz. Il
l'avouait lui-même avec une sincérité qui est toute à sa gloire... Un
soir, dans une réunion donnée en l'honneur du poète russe, Mickiewicz
improvisa. Pouchkine se leva brusquement de son siège et, se prenant aux
cheveux, il se mit à courir par la salle en criant: «Quel génie! Quel
feu sacré! Que suis-je auprès de lui[932]!»
Aussi ce fut pour Pouchkine une consolation de n'avoir pas été la seule
dupe de Mérimée; il se trouvait en bonne compagnie. Dans la notice qui
précède les _Chants des Slaves occidentaux_, il raconte, en effet, qu'il
avait consulté Mickiewicz à propos de _la Guzla_. «Ce poète était,
dit-il, un critique clairvoyant et un délicat connaisseur de la poésie
slave; il ne doutait pas de l'authenticité de ces chants. Un érudit
allemand avait même écrit là-dessus une dissertation considérable[933].»
Il avait donc bien le droit, lui, de s'y être trompé, quand ces
écrivains qu'il jugeait compétents s'y étaient laissés prendre.--En
réalité, ces prétendus connaisseurs étaient aussi ignorants que lui; la
«dissertation» de «l'érudit allemand» n'existe pas et n'a jamais existé;
et Mickiewicz ne fut jamais un critique autorisé en matière de poésie
serbo-croate. Du reste, nous en parlerons tout à l'heure.
Il conviendrait, en effet, de dire auparavant quelques mots de sa
traduction du _Morlaque à Venise_. Malheureusement, notre connaissance
imparfaite du polonais ne nous permet pas de nous étendre longuement. Le
vers nous paraît être très harmonieux, mais l'ensemble offre-t-il
quelque chose de remarquable? nous ne le savons pas. Toutefois, il est
visible qu'à l'inverse de Pouchkine, Mickiewicz suit de très près son
modèle; il traduit scrupuleusement, comme on doit traduire la véritable
poésie populaire; à moins d'erreur de notre part, sa version est fidèle
et, par conséquent, aussi impersonnelle que possible. Il est facile de
s'en rendre compte en comparant la prose de Mérimée à celle de Christian
Ostrowski, qui a RETRADUIT en français _le Morlaque à Venise_, dans sa
traduction des OEuvres poétiques de son grand compatriote[934].
Un des biographes de Mickiewicz, M. Piotr Chmielowski, affirme que _le
Morlaque_ fut mis en vers en 1828[935]. Nous ne savons ni où, ni quand
cette traduction fut publiée pour la première fois. Le plus ancien texte
que nous en connaissons est de 1844: _Morlach w Wenecyi_ (z serbskiego);
il se trouve aux pages 127-129 du tome IV des _Pisme Adama Mickiewicza_
(Poésies), na nowo przejrzane, Paryz, w drukarni Bourgogne et Martinet,
przy ulicy Jacob, 30.
Mais revenons à notre poète, autorité en matière de poésie serbo-croate.
M. Leger remarque très justement que Pouchkine avait raison de regarder
Mickiewicz comme un très grand poète, mais qu'il avait tort de le
considérer comme un bon connaisseur de la poésie serbe. Toutefois, M.
Leger se trompe quand il dit que «Mickiewicz ignora toujours la réponse
de Mérimée à Pouchkine» et qu'il ne sut jamais qui était le véritable
auteur du _Morlaque_[936]. S'il est vrai que dans une édition de ses
oeuvres publiée à Varsovie en 1858 (trois ans après la mort de l'auteur),
_le Morlaque à Venise_ figure encore comme une pièce «traduite du
serbe», il est également vrai que, dès 1841, le poète polonais avait
parlé de _la Guzla_ comme d'un ouvrage apocryphe. C'est de cette
appréciation que nous voulons dire quelques mots.
* * * * *
Par un arrêté ministériel du 8 septembre 1840, Mickiewicz fut nommé
chargé de cours au Collège de France. Qu'on nous pardonne un léger
détour; cela nous permettra de mieux comprendre à quel étrange
professeur avaient affaire les auditeurs du Collège de France, combien
il s'entendait aux matières dont il traitait et combien peu il s'en
souciait. Il habitait depuis dix ans Paris, mais occupait au moment de
cette nomination la chaire de littérature latine à l'Académie de
Lausanne. Ses amis français, notamment Paul Foucher (beau-frère de
Victor Hugo), avaient organisé une véritable campagne en sa faveur
auprès de Victor Cousin, alors ministre de l'Instruction publique. À la
suite de ces démarches, une chaire des langues et des littératures
slaves fut créée à Paris, la première de ce genre en Europe. Dans
l'exposé des motifs du projet de loi pour cette création, présenté à la
Chambre des députés, le ministre disait:
Les poésies primitives marquées de la grandeur et de la naïveté des
moeurs héroïques, des épopées, des odes, des pièces de théâtre... un
passé plein de grandes choses et de grands noms, Lazare, Huniade,
Étienne Batory (_sic_), Sobieski, Pierre Ier, tout cela formerait
la matière d'un enseignement tel qu'il convient d'en doter le
Collège de France[937].
Le 22 décembre 1840, le poète ouvrit son cours avec un certain éclat. La
salle était beaucoup trop petite pour contenir les auditeurs. Comme aux
cours de Michelet et de Quinet, les notabilités littéraires se donnaient
à l'envi rendez-vous à celui de Mickiewicz; J.-J. Ampère, professeur des
littératures du Nord, à peine descendu de sa chaire, venait à son tour,
bénévole auditeur, s'asseoir parmi ses élèves, et «prodiguer à son
successeur les témoignages d'une sincère et non-équivoque
admiration[938]»; Montalembert, M. de Salvandy, Michelet, Sainte-Beuve,
George Sand, tels étaient les personnages qui venaient «s'emparer, au
nom de la civilisation, de ce nouvel hémisphère de la pensée que le
_savant_ polonais était chargé de lui découvrir[939]». Dans un de ces
élégants portraits qu'a tracés Louis de Loménie, on retrouve une page
excellente relative à ce sujet:
La diction de M. Mickiewicz, bien que difficile et hésitante, n'en
a pas moins un charme extrême: d'abord elle est très nette, très
claire, très pure, quoique originale dans son étrangeté. Le mot
arrive lentement, mais il arrive. Il y a surtout quelque chose de
singulièrement attrayant à entendre ces vieux chants polonais,
russes, bohémiens ou serbes, qui vous arrivent reproduits dans
toute leur rudesse et leur simplicité homérique, à travers une
parole étrange, cadencée, abrupte et pittoresque. La personne même
du professeur est en harmonie avec son sujet: s'il y a du
contemporain dans ce regard profond et dans cette physionomie
triste et rêveuse, il y a aussi du vieux Slave dans ces traits
anguleux, dans cette bouche proéminente et sillonnée aux deux
coins, dans cette voix aux brusques intonations, dans cette figure
constamment impassible au milieu de l'hilarité provoquée par telle
ou telle naïveté d'un héros bohémien ou russe du Xe siècle... Comme
il faut toujours un peu de critique, je dirai que le professeur me
semble se perdre un peu dans les innombrables détails de son
sujet... Dans ce champ si vaste des littératures slaves, il me
paraît glaner çà et là, à l'aventure; l'auditeur aurait besoin,
pour se retrouver, d'un fil d'Ariane; un peu plus de méthode ne
nuirait pas, à mon avis, et l'on se prend parfois à regretter ces
vues larges, ce coup d'oeil synthétique des premières leçons[940].
Ces conférences provoquèrent un profond intérêt dans tous les pays. On
en fit des traductions en allemand, polonais, russe, italien, et la
_British and Foreign Review_ leur consacra un long article (octobre
1844).
Malheureusement, ce succès ne dura pas longtemps. Tout d'abord, les
compatriotes de Mickiewicz, qui formaient la plus grande partie de
l'auditoire, ne tardèrent pas à reprocher au poète «d'être panslaviste,
de transformer l'histoire en un poème, de trop parer les légendes
historiques des couleurs de son imagination, d'y mêler trop de religion
et de présenter l'histoire telle qu'elle devrait être et non telle
qu'elle est en réalité[941]». Ensuite, vers 1843, Mickiewicz tomba sous
l'influence néfaste d'un pseudo-prophète mystique nommé Towianski,
personnage bizarre qui prétendait régénérer le christianisme et la
société contemporaine à laquelle il promettait la venue d'un nouveau
Messie. Mickiewicz, qui eut de grands chagrins domestiques à cette
époque,--sa femme, gravement malade, avait dû entrer dans une maison de
santé,--fut en proie à de véritables hallucinations, et ses amis
voyaient avec peine quel triste rôle lui faisait jouer le _Maître_
illuminé[942]. La chaire des littératures slaves au Collège de France
fut érigée en tribune _messianiste_ où le professeur-poète développait,
dans un style apocalyptique, des théories socialistes et humanitaires et
faisait une critique acerbe des gouvernements monarchiques tout en
prêchant un culte singulier de Napoléon Ier. «L'auditoire du Collège de
France, dit l'historien de cette chaire, devint le théâtre de scènes
étranges: des hommes sanglotaient, des femmes s'évanouissaient[943].» On
distribuait des lithographies représentant Napoléon dans le costume d'un
rabbin israélite, pleurant sur la carte de l'Europe. «Un jour, le
professeur déclare qu'il ne prépare plus ses leçons et qu'il compte
uniquement sur le secours de l'Esprit qui les lui dicte[944].»
Le gouvernement de Louis-Philippe s'émut, et, devant la protestation du
clergé catholique, le prophète Towianski fut expulsé de France.
Mickiewicz, sous la pression de Villemain, ministre de l'Instruction
publique, demanda et obtint un congé qui dura plusieurs années[945]. Un
jeune Français déjà connu par ses travaux, Cyprien Robert, le remplaça
(1844).
* * * * *
Or, le vendredi 19 mars 1841, au moment où Mérimée préparait la deuxième
édition de son livre, Mickiewicz dans son cours parla de _la Guzla_.
C'était au début même de son enseignement. Il s'efforçait alors
d'observer vis-à-vis de tous les Slaves la neutralité scientifique qu'il
avait promise à M. Cousin[946]; aussi se proposa-t-il de jeter dans son
introduction un coup d'oeil synthétique sur le monde slave, exposé très
clair et assez exact. De fait, les premières leçons de Mickiewicz,
surtout celles qui traitent de la poésie serbe, sont ce qu'il y a de
mieux dans les cinq gros volumes de son cours[947]. Mickiewicz, il est
vrai, ne connaissait pas le serbe et ses conférences furent préparées
sans études approfondies. Vingt jours avant l'ouverture du cours, il
écrivait au baron d'Eckstein la lettre que voici:
_Ce mercredi, 2 décembre 1840_.
Monsieur le baron,
Avez-vous eu la bonté et la patience de chercher parmi vos livres
_la traduction allemande des chants populaires serbes_? J'espère
que vous me pardonnerez de vous importuner ainsi; j'ai grand besoin
de cette traduction et je ne sais où la trouver. Je passerai chez
vous samedi avant midi, si vous pouvez et voulez me recevoir.