I
Arrivé au terme de notre étude, reprenons et résumons en quelques pages,
pour les mettre une dernière fois en lumière, les principaux aspects
sous lesquels nous avons voulu envisager Mérimée et son recueil de
ballades illyriques.
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Et d'abord, il nous faut insister sur cette humeur inconstante, sur ce
goût de vagabondage qui lui fait fuir le triste spectacle d'une vie qui
lui paraît banale. Il est avide de sensations nouvelles; le pays où il
se trouve attaché est trop petit pour lui; ainsi que ces Anglo-Saxons
nomades qui plantent leurs tentes dans les sables des tropiques ou sur
les plateaux de l'Himalaya, ainsi que son ami Jacquemont qui meurt sous
le soleil brûlant de l'Inde, Mérimée voudrait pouvoir s'élancer à
travers le monde à la recherche de terres inexplorées. Il est ennuyé de
tout ce qui l'entoure; il en veut à la civilisation de jeter sur tout ce
qu'elle enveloppe un voile uniforme; de la voir en tout substituer
l'artificiel au naturel. Ce qu'il demande aux pays étrangers ce sont de
fortes impressions; le spectacle de beautés brutales, d'instincts non
encore bridés. C'est pourquoi il évite les chemins «suivis par les
touristes» et préfère les pays à demi civilisés; il se plonge avec
délice dans une Espagne de gitanos, de toréros et de cigarières, il
fréquente des contrebandiers basques, assassins authentiques, voleurs de
grands chemins, bandits corses; bohémiens de toute sorte, vieilles
cartomanciennes, filles en cheveux: voilà le monde pittoresque où il se
plaît. _Es de nostras_, disait-on dans les roulottes, de ce gentleman
distingué au visage glabre; et ce compliment sincère ne lui faisait pas
moins plaisir, dit son biographe, que les mots les plus flatteurs qu'il
pût entendre dans les deux illustres compagnies auxquelles il appartint.
C'est ainsi qu'après avoir imaginé, dans le _Théâtre de Clara Gazul_,
toute une Espagne de fantaisie,--ou même avant,--son goût personnel et
ses lectures le portent vers un pays bien moins connu et bien plus
pittoresque que ne l'était l'Espagne qui déjà était entrée dans le
domaine littéraire. Les romans de Charles Nodier lui avaient signalé
l'Illyrie.
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D'autre part, l'amour du primitif avait poussé Mérimée du côté de la
poésie populaire. À l'école de Fauriel, le jeune écrivain avait appris à
«découvrir comme le cri de la nature souvent sauvage et bizarre, mais
quelquefois sublime», à goûter le charme exquis de ces productions
naïves. Car il y avait au fond de cet être d'apparence égoïste et sec,
un véritable poète, un peu timide et jaloux parce que conscient de son
impuissance en comparaison des «grands hommes du jour», mais un poète
quand même, capable d'être ému et d'émouvoir. S'il avait peur du lyrisme
exubérant, s'il avait en horreur l'emphatique et l'artificiel, cet
ennemi de la sensiblerie était, après tout, d'une sensibilité et d'un
enthousiasme aussi grands que discrets.
Ainsi n'eut-il pas un moment d'hésitation avant d'entrer dans le
«mouvement» et de se déclarer, avec la plus entière bonne foi, solidaire
de ceux qu'il raillera quelques années plus tard.
Mais une certaine réserve tempère en lui les élans du lyrisme. Il a ceci
de distinct de la seconde génération romantique, qu'il ne veut pas faire
aussi impudemment étalage de son coeur. De plus, l'imagination créatrice
lui fait défaut; s'il a le don d'interpréter d'une façon saisissante
certains traits qu'il trouve rapportés par d'autres d'une manière
banale, il est presque incapable de rien concevoir par lui-même; il lui
faut une matière où se prendre, quelque chose qui le frappe et qu'il
puisse à loisir repenser à nouveau. Cette pauvreté d'invention, qui le
contraint à demander sans cesse à autrui ce qui lui est nécessaire,
développera en lui d'autres qualités qui tueront le poète au profit de
l'observateur et de l'artiste. À l'inspiration il substituera le travail
et la perfection de la forme, la rigoureuse exactitude d'un homme qui
n'invente rien, mais qui se borne à saisir sur le vif les manifestations
de la passion. Tout cela est déjà sensible dans _la Guzla_.
Si son alliance avec le romantisme est sincère, elle n'est pas complète;
il n'en adopte que ce qui est conforme à son tempérament; il en approuve
le cosmopolitisme qui permet une plus grande liberté dans le choix des
sujets; la manière plus vive et plus expressive aussi de les traiter,
mais avec ce souci déjà évident de brider la fantaisie débordante pour
la remplacer par la notation exacte et tout aussi pittoresque du détail
authentique. En même temps qu'adepte, il est initiateur: après avoir
manifesté en l'honneur du drame romantique et écrit le _Théâtre de Clara
Gazul_, il voulut contribuer pour sa part à la rénovation de la poésie
en lui signalant les riches sources si glorieusement exploitées en
Angleterre et en Allemagne. En réalité, ce que _Clara Gazul_ était aux
_Cromwell_ et aux _Ernani_, _la Guzla_, dans la pensée intime de
l'auteur, devait l'être aux _Ballades_ et aux _Orientales_.
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Son tribut au romantisme, il le paie d'une façon très particulière:
Stendhal est là, son maître en mystification, qui lui apprend comment on
peut livrer au public une oeuvre de conviction et, en somme, de passion
littéraire, sans avoir à encourir le ridicule; aussi est-ce la
comédienne espagnole Clara Gazul qui signe la profession de foi
dramatique de Mérimée, le chanteur illyrien Hyacinthe Maglanovich qui
sera responsable de son premier et unique essai de poète.