Goethe, qui avait toujours porté beaucoup d'intérêt aux choses de
France, en manifesta tout particulièrement pendant la dernière période
de sa longue vie. La littérature de son pays suivant une voie qu'il
jugeait mauvaise, il préférait s'occuper soit de l'antiquité, soit de
l'étranger et surtout de la France. La politique, la science et l'art
français étaient alors sa grande préoccupation; mais ce qu'il suivait
avec le plus d'attention et de sympathie, c'étaient les débuts de la
nouvelle école littéraire, la lutte des romantiques de la _Muse
française_ et du _Globe_, avec les classiques de l'Académie. Personne à
l'étranger ne connaissait mieux que le patriarche de Weimar le mouvement
littéraire de la Restauration. Avec une joie sincère il voyait la France
«se relever de ses ruines, se consoler de ses malheurs par la gloire des
lettres et reconquérir dans le domaine de l'esprit la suprématie qu'elle
avait perdue dans l'ordre politique[837]».
Le grand homme, on le sait, avait tort de «rester trop chez lui» et
Sainte-Beuve a justement remarqué qu'il aurait eu une influence plus
considérable en France s'il avait daigné y venir passer «six mois, en
1786». Mais si ce manque d'ambition personnelle retarda le succès du
_Faust_, il ne paraît pas qu'il influa sensiblement sur l'Olympien. De
tous côtés, d'aimables informateurs satisfaisaient sa curiosité
universelle.
C'est ainsi qu'en 1826, les rédacteurs du _Globe_ crurent devoir rendre
hommage au vieux poète et lui envoyèrent la collection de leur journal.
Goethe en eut beaucoup de plaisir. «Tous les soirs, écrivait-il au comte
Reinhard (27 février 1826), je consacre quelques heures à la lecture des
anciens numéros; je note, je souligne, j'extrais, je traduis. Cette
lecture m'ouvre une curieuse perspective sur l'état de la littérature
française, et, comme tout se tient, sur la vie et sur les moeurs de la
France[838].»
Dès qu'il arrivait de Paris quelque visiteur, Goethe demandait des
renseignements «sur les hommes d'État, les littérateurs et les poètes
célèbres»: Chateaubriand, Guizot, Salvandy, Alfred de Vigny, Mérimée,
Victor Hugo, Émile Deschamps. Si Lamartine n'est pas au nombre des
favoris de l'auteur de _Werther_, Béranger en est l'un des
premiers[839].
Goethe aimait à parler de la littérature française; il trouvait un jour
qu'elle ne manque pas de «talents ordinaires» qui sont, d'après lui,
«emprisonnés dans leur temps et se nourrissent des éléments qu'il
renferme»; Eckermann osa poser une question:
--«Mais que dit Votre Excellence de Béranger et de l'auteur des
pièces de Clara Gazul?»
--«Je les excepte, répondit Goethe, ce sont de grands talents qui
ont leur base en eux-mêmes et qui se maintiennent indépendants de
la manière de penser du jour[840].»
Au mois de mars 1827, A. de Humboldt, revenant de Weimar, apporte des
présents pour Salvandy et Mérimée, probablement cette «médaille assez
mauvaise» dont parle Gustave Planche[841]. À la même époque, Goethe
conseille à son ami Zelter de lire le _Théâtre de Clara Gazul_[842].
Deux mois plus tard, il reçoit très cordialement Ampère et A. Stapfer,
qui lui donnent mainte information sur les derniers événements
littéraires. «Le 4 mai, rapporte Eckermann, grand dîner chez Goethe en
l'honneur d'Ampère et de son ami Stapfer. La conversation a été vive,
gaie, variée. Ampère a beaucoup parlé à Goethe de Mérimée, d'Alfred de
Vigny et d'autres talents remarquables[843].» Quelques années plus tard,
lorsque David d'Angers envoya à Goethe sa collection de médaillons, le
bon Eckermann désirait surtout voir Mérimée. «La tête nous parut,
dit-il, aussi énergique et aussi hardie que son talent, et Goethe y
trouva quelque chose d'humoristique[844].»
On le sait, ce fut Goethe qui, à propos de _la Guzla_, dévoila la
supercherie. Au mois de mars 1828, il publia dans sa revue _Art et
Antiquité_ la notice suivante: