Sprang der Mladen jetzt auf seine Füsse

on trouve une expression tout à fait serbe, dont il n'y a pas

l'équivalent chez Mérimée,--il dit simplement: «Mladin s'est levé.»

_Sauter sur ses pieds_ et _sauter sur ses pieds légers_ est une des

expressions favorites du chanteur serbe, et M. Gerhard la connaissait

bien. En voici quelques exemples tirés du premier volume de la _Wila_:

Und sie sprangen auf die leichten Füsse.

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Springt die Jung' auf ihre leichten Füsse.

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Sprang der Komnen auf die leichten Füsse[815].

Ainsi il _illyrisait_ davantage la «couleur locale» de _la Guzla_; mais

sans le faire toujours avec le même bonheur. Il changeait des noms: Jean

devenait Iwan; fils d'Alexis: Alexewitsch; George Estivanich: Gjuro

Stewanitsch; fils de Jean: Iwanowitsch; Hélène: Jellena; Théodore

Khonopka: Todor Knopka; saint Eusèbe: der heilige Sawa[816]!

Comme le guzlar, M. Gerhard employait très fréquemment le vocatif serbe

au lieu du nominatif--licence poétique qui fournit une syllabe de plus

quand on en a besoin. D'où:

Hyazinth _Maglanowitschu_ singt es,

Aus der Veste Swonigrad gebürtig,

Der geschickteste der Guszlespieler[817].

Même il allait plus loin, et sous sa main le _prêtre_ de Mérimée

devenait un _pope_[818].

Mais c'était tout, ou à peu près tout ce qu'il pouvait devoir à ce que

M. Karl Braun appelle «une rare connaissance du sujet[819]». Plus

nombreuses sont les preuves qui n'en témoignent aucune: et d'abord cette

prétention de traduire «en vers de l'original». Nous avons déjà dit que

les piesmas héroïques serbes sont presque toutes en décasyllabes et que

les piesmas lyriques n'ont pas de forme fixe. Nous avons dit également

qu'il est impossible d'établir aucune distinction entre ces deux genres

dans le recueil de Mérimée. Or, M. Gerhard traduisit dix-neuf pièces de

_la Guzla_ en décasyllabes, mais il mit le reste en mètres différents,

qui ne sont pas toujours les «rythmes serbiens, comme on les chante dans

leur pays», et dont le choix fut complètement arbitraire et plutôt

hardi. On trouve même des vers rimés dans cette traduction:

Der Himmel ist hell, das Meer ist blau,

Es wehen die Lüftchen so sanft und lau,

Der Mond erhebet sich wolkenleer,

Nicht zauset der Sturm die Segel mehr[820].

La poésie populaire serbe ne connaît pas la rime.

Avant de devenir la victime de Mérimée, ce brave homme avait déjà été

celle de la fantaisie extraordinaire du poète Miloutinovitch dont nous

parlions tout à l'heure. Plusieurs des poésies qu'il s'était fait

traduire avaient été composées par Miloutinovitch lui-même et ne sont

nullement «populaires» en Serbie. Dans ses _Notes_, M. Gerhard nous

raconte parfois des choses vraiment surprenantes. Sous l'influence de

cet aventurier, il établit gravement tout un nouveau système d'études

mythologiques et étymologiques, grâce auquel l'Europe se rendra enfin

compte du rôle important qu'avaient joué les Serbes dans l'histoire

ancienne. En effet, tous les dieux gréco-romains ne portent-ils pas des

noms serbes que des scribes ignorants ont corrompus? _Morlaque_ veut-il

dire autre chose que «celui qui supporte facilement la mer[821]?» Et le

brave Allemand n'oublia pas de nous apprendre qu'il y a des Gerhard en

Serbie et qu'ils y portent le nom de Djero[822]!

Six mois avant l'apparition de _la Guzla_, Goethe vantait à Eckermann le

talent de Gerhard. Avec son indulgente bonhomie, il voyait en cet esprit

simple et naïf un personnage propre à comprendre et à interpréter l'âme

des primitifs. «Ce qui aide Gerhard, disait-il, c'est qu'il n'a pas une

profession savante... S'il se borne toujours à mettre en vers de bonnes

traditions, tout ce qu'il fera sera bon; mais les oeuvres tout à fait

originales exigent bien des choses et sont bien difficiles[823]!» Le

vieux poète ne se trompait pas, dans un certain sens: quelques-unes des

chansons de Gerhard, composées à la manière populaire, se chantent

encore en Allemagne[824]; mais il ne pensait pas que Mérimée allait

bientôt lui donner un démenti formel, prouvant que même la mise en vers

de «bonnes traditions» n'est pas chose si facile et que l'on peut

souvent s'y méprendre, surtout quand il s'agit de choisir ces

«traditions».

* * * * *

La _Wila_ eut un certain succès, tant en Allemagne qu'à l'étranger.

Goethe la présenta au public dans sa revue _Art et Antiquité_ en même

temps qu'il parlait du recueil de Mérimée et de la traduction anglaise

des chants serbes, par John Bowring[825]. Il ne s'occupa, il est vrai,

que de la première partie du livre, c'est-à-dire des piesmas

authentiques; mais d'autres critiques ne surent pas distinguer si

nettement le vrai du faux; ils louèrent avec le même enthousiasme toutes

les ballades sans exception. Ainsi par exemple l'_Allgemeine

Literatur-Zeitung_ se plut à faire une allusion spéciale aux ballades

«du mauvais oeil, de la flamme voltigeante, des nains-cavaliers et des

vampires sanguinaires» (von bösen Blicken, wandelnden Flämmchen,

reitenden Zwergen, blutsau-genden Vampyren[826]).

Un jeune professeur allemand, dont le nom devait rester célèbre, attaché

à une école historique fameuse, Léopold Ranke, fut également l'une des

nombreuses dupes de _la Guzla_, à notre sens la plus distinguée. Au

moment où parut le livre de Mérimée, il préparait, en compagnie de Vouk

Karadjitch, cette _Histoire de la révolution serbe, d'après les

documents et les communications serbes_, que Niebuhr regarde comme la

production historique la plus remarquable de son époque. «Il y a

cinquante ans de cela, écrivait Ranke en 1878; j'habitais alors Vienne

et j'entendais chaque jour mon inoubliable ami Vouk monter

l'escalier--il avait une jambe de bois--pour venir me raconter

l'histoire de son peuple[827].»

«Leur ouvrage» fut publié à Hambourg, en 1829[828]. C'était un exposé

extrêmement clair et saisissant, quoique assez souvent partial,

d'événements quasi contemporains. Dans une importante introduction,

Ranke traçait un magistral tableau des moeurs du pays et du caractère

national serbe. Il va sans dire qu'il utilisa dans ce but surtout les

chants populaires, très connus en 1828. Il ne savait pas le serbe et dut

se servir des traductions de Mlle von Jakob et de M. Gerhard, mais, bien

qu'à cette époque Goethe eût déjà dévoilé la supercherie, le grand

historien ne trouva aucune différence entre les pièces authentiques de

la _Wila_ et celles qui ne l'étaient pas; il cita même _les Pobratimi_

de Mérimée comme une peinture véridique des moeurs serbes. «Dans les

chants populaires de ce peuple, dit-il, on nous représente d'une façon

très vivante la sainteté de la fraternité[829]. C'est un des traits des

plus caractéristiques de la nation serbe que ce sentiment où sont réunis

les contrastes les plus frappants et qui fait que les deux amis

enfoncent leurs poignards dans la poitrine de la jeune fille turque

qu'ils aiment tous deux, afin de ne pas se brouiller à cause d'elle.

«(...diese Gesinnung, in der sich das Entgegengesetzte vereint,--in

welcher etwa Bundesbrüder ihren Dolch zugleich in den Leib der Türkin

senken, die beide lieben, um sich nicht ihrerhalb zu entzweien[830]...)»

L'allusion à la ballade de Mérimée est assez claire.

Un officier prussien, Otto von Pirch, qui avait en 1829 visité la Serbie

et qui publia l'année suivante une relation de ce voyage[831], est

également parmi ceux qui se laissèrent prendre à _la Guzla_. Bien qu'il

ignorât complètement la langue serbe, il crut avoir assez de compétence

pour juger les différentes traductions étrangères des piesmas, et

n'hésita pas à proclamer la meilleure celle de M. Gerhard[832]. Ce qu'il

loua le plus chez lui, c'étaient les nombreuses notes si judicieuses qui

accompagnaient la _Wila_; or, ces notes sont, on le sait, presque toutes

empruntées à Mérimée.

Quatorze ans plus tard, un jeune poète de la Bohême allemande, qui se

révélera un jour l'un des meilleurs connaisseurs de la vie sud-slave,

Siegfried Kapper, prit au sérieux la traduction de Gerhard et s'en

inspira. Le futur auteur de _Lazar, der Serbencar_, publia, en 1844,

sous le titre des _Slavische Melodien_, un recueil d'imitations des

chants et des contes populaires slaves; dans deux de ces poèmes l'on

sent très nettement l'influence des ballades illyriques de Mérimée:

Also sprach der Wirth zu seinem Gaste:

«O Fremdling, sprich, so willst du weiter ziehn?

Vor wenig Tagen kamst du in's Gebirge,

Und irrtest scheu und einsam in den Klüften;

Wo Wölfe heulen, Wasserfälle rauschen,

Blutgierige Vampyre Nester bau'n.» U. s. w.

(_Der Flüchtling in der Czernagora_.)

«Was betrübt, o Marko, deine Seele,

Dass dein Auge also finster schauet?

Was bedrückt dein Herz, dass deine Stirne

So gefurcht und deine Wang' erblichen?

Hat der Hagel dir die Saat zerschlagen?

Glaubst du, dass ich wankend in der Liebe?

Oder saugt in mitternächt'ger Stunde

Ein Vampyr das Blut dir aus dem Herzen?»

«Hätte Hagel mir die Saat zerschlagen,

Brächt' ein nächstes Jahr wohl Doppelernten;

Wärst du wankend in der Liebe worden,

Neue Zeit brächt' wohl auch neue Liebe.

Aber ein Vampyr saugt mir am Herzen,

Nachts und Morgens, lange, lange Tage,

Seit Stavila ist zu Schutt geworden,

Seit an unsern Küsten fremde Kähne,

In den Bergen fremde Männer streifen.»

(_Ein Vampyr_[833].)

Mais on savait à cette époque en Allemagne que _la Guzla_ était une

production apocryphe, et le traducteur stuttgartois des _OEuvres de

Prosper Mérimée_ élimina de sa traduction cet ouvrage dont «un certain

M. Gerhard» avait déjà donné une version allemande[834].

La _Wila_ ne passa pas inaperçue en France. Une année après sa

publication, G.-B. Depping, cet érudit franco-allemand à qui l'on doit

le _Romancero castellaño_ (Leipzig, 1844) et l'édition de la

_Correspondance administrative de Louis XIV_ (Documents inédits de

l'Histoire de France), la présenta au public dans le _Bulletin des

sciences historiques, antiquités, philologie_, rédigé par MM.

Champollion. Nous ne citerons de sa notice que quelques passages qui se

rapportent aux ballades traduites de _la Guzla_.

Depuis qu'un Servien, Wouk Stéphanovitch, disait-il, a fait

paraître à Vienne un recueil des poésies populaires de sa nation,

les Allemands se sont adonnés avec zèle à l'exploitation de cette

mine inconnue, qui leur procurait la connaissance d'une littérature

étrangère presque entièrement ignorée. Un M. Talvi (_sic_) prit

dans le recueil servien un grand nombre de pièces pour les traduire

en allemand; une Dlle Jacob (_re-sic_) en fit autant. M. Gerhard, à

l'aide d'un poète servien qui a séjourné en Allemagne, Siméon

Milutinovitch, a traduit ou imité une foule d'autres pièces du même

recueil, qui avaient été négligées par ses devanciers... M. Gerhard

a voulu compléter sa collection, en traduisant aussi l'ouvrage

récemment publié à Paris sous le titre de _la Guzla, ou choix de

poésies illyriques recueillies dans la Dalmatie, la Bosnie, la

Croatie et l'Herzégowine_. Toutes ces pièces forment ensemble deux

volumes...

En bon traducteur, M. Gerhard professe une grande admiration pour

la poésie servienne; il la trouve plus près du genre anacréontique

que la poésie des Grecs modernes... Ces poésies sont curieuses,

d'abord parce qu'elles sont l'expression de l'esprit national et de

l'imagination d'un peuple peu connu; en second lieu, parce qu'elles

font continuellement allusion à des moeurs, des usages, des

préjugés, etc., bien différents des nôtres. Par exemple, le

morceau: _la Fiancée vampire_[835], nous retrace une superstition

qui passe dans l'Est de l'Europe presque pour un article de foi...

Puis, après avoir parlé sur le caractère général des piesmas héroïques

où «les brigands et les Turcs jouent un grand rôle», M. Depping

ajoutait:

Un glossaire des termes et noms serviens employés dans ce recueil

termine le second volume: l'auteur y a donné aussi quelques notes

historiques sur les événements auxquels les romances font allusion;

une partie de ces notes est tirée de celles qui accompagnent le

recueil français de _la Guzla_[836].

Ainsi M. Gerhard ne contribua pas peu à faire connaître Mérimée et _la

Guzla_ même en France. Si celui-ci n'avait pu lire une critique de ses

chants dans le respectable journal de MM. Champollion, il y en trouva

une de la traduction, qui dut lui faire plaisir. Car il la lut très

probablement; ses amis Fauriel et Ampère, très versés dans les sciences,

recevaient certainement ce journal. S'il put se féliciter qu'à la suite

du bon M. Gerhard d'autres encore allaient se tromper et qu'ainsi le

succès de son livre dépasserait même ses prévisions, ne croyons pas

cependant que «tous les amateurs de poésie populaire en France et en

Europe s'y laissèrent prendre également», comme l'affirmait

solennellement M. de Loménie dans son discours de réception à l'Académie

Française. Nombreux furent ceux qui devinèrent la supercherie de Mérimée

et cela sans aucune peine, parce qu'ils avaient eu tout simplement le

mérite d'être mieux instruits des choses de ces pays qu'on ne l'était

alors. (Kopitar, Jakob Grimm, Goethe, Mlle von Jakob, Schaffarik, etc.)

Mais pour en finir avec M. Gerhard, disons encore une fois qu'il n'était

pas un érudit, ni un docteur, ni une autorité dans la matière; et que

cette légende savamment accréditée par Mérimée, longtemps soutenue par

la confiance que lui ont témoignée des critiques comme Taine, Brandes,

Saintsbury, doit enfin s'évanouir.

§ 2

"La Guzla" de Prosper Mérimée · 第 115 / 231 题