Ouvrage qui frappe, dès le premier coup d'oeil, et qui, si on
l'examine d'un peu plus près, soulève une question mystérieuse.
C'est depuis peu seulement que les Français ont étudié avec goût et
ardeur les différents genres poétiques de l'étranger, en leur
accordant quelques droits dans l'empire du beau. C'est également
depuis peu qu'ils se sont sentis portés à se servir, pour leurs
oeuvres, des formes étrangères. Aujourd'hui, nous assistons à la
plus étrange nouveauté: ils prennent le masque des nations
étrangères, et dans des oeuvres supposées, ils s'amusent avec esprit
à se moquer très agréablement de nous. Nous avons d'abord lu avec
plaisir, avec admiration, le faux original, et, après avoir
découvert la ruse, nous avons eu un second plaisir en reconnaissant
l'habileté de talent qui a été déployée dans cette plaisanterie
d'un esprit sérieux. On ne peut certes mieux prouver son goût pour
les idées et les formes poétiques d'une nation qu'en cherchant à
les reproduire par la traduction et l'imitation.
Dans le mot _Guzla_ se cache le nom de _Gazul_; le nom de cette
bohémienne espagnole masquée qui s'était récemment moquée de nous
avec tant de grâce, nous donna l'idée de faire des recherches sur
cet Hyacinthe Maglanovich, principal auteur de ces poésies
dalmates, et nos recherches ont réussi. De tout temps, quand un
ouvrage a obtenu un grand succès, on a cherché à attirer
l'attention du public et à gagner ses louanges en rattachant un
second ouvrage au premier, sous le titre de _Suite_, _Deuxième
partie_, etc. Cette fraude pieuse, connue dans les arts, a aidé à
former le goût; en effet, quel est l'amateur de médailles anciennes
qui n'a pas de plaisir à rassembler la collection de fausses
médailles, gravées par Jean Cavino? Ces imitations trompeuses ne
lui donnent-elles pas un sentiment plus délicat de la beauté des
monnaies originales?
M. Mérimée ne trouvera donc pas mauvais que nous le déclarions ici
l'auteur du _Théâtre de Clara Gazul_ et de _la Guzla_, et que nous
cherchions même à connaître, pour notre plaisir, tous les enfants
clandestins qu'il lui plaira de mettre ainsi au jour[845].
Ceux qui ont parlé de _la Guzla_,--et ils sont nombreux; on le verra
dans la Bibliographie que nous plaçons à la fin du présent ouvrage--ont
cru, avec raison, devoir tous dire un mot de la critique de Goethe. Et
pourtant, il nous semble que la plupart d'entre eux l'ont mal
interprétée; il reste toujours à mettre les choses au point. Maxime du
Camp, par exemple, alla jusqu'à affirmer que le poète allemand s'était
laissé prendre à la mystification[846]!
Gustave Planche, qui paraît avoir été le premier qui ait parlé de cette
notice, déclara, en 1832, que Mérimée lui-même ayant envoyé un
exemplaire de _la Guzla_ à Goethe, celui-ci «se donna le plaisir de
dévoiler ce qu'il savait parfaitement[847]». Quelques années plus tard,
un Allemand, qui traduisit les _oeuvres_ de Mérimée,--et en omettant
toutefois _la Guzla_,--assura à nouveau la même chose[848]. En 1875, Léo
Joubert donne une nouvelle explication: «Goethe, quand il reçut _la
Guzla_, ne devina pas tout d'abord de quelle main elle partait; il
inclinait à regarder le recueil comme authentique. Ampère, alors à
Weimar, et qui voyait tous les jours le grand poète allemand, se hâta de
le détromper en lui révélant le nom du véritable auteur[849].» Ampère
séjourna à Weimar pendant les mois d'avril et mai 1827; or, _la Guzla_
ne parut que fin juillet: l'assertion de Léo Joubert est donc inexacte.
Mais elle n'en est pas moins intéressante: Ampère, qui savait que
l'impression de _la Guzla_ touchait à sa fin, parla beaucoup de Mérimée
à Goethe pendant le grand dîner du 4 mai 1827; sut-il garder un silence
complet sur la dernière production de son ami? On serait tenté de croire
qu'il commit une indiscrétion, si nous n'avions la preuve du contraire;
nous en parlerons tout à l'heure.
Mérimée, il est vrai, envoya un exemplaire à Weimar. «Remerciements pour
l'article de Goethe que vous avez pris la peine de traduire pour moi,
écrivait-il à son ami Stapfer. S'il faut vous dire la vérité, il m'a
paru un peu plus lourd que les morceaux de critique du _Globe_, ce qui
n'est pas peu dire. Je n'en suis pas moins très reconnaissant de ce
souvenir... Ce qui diminue son mérite à deviner l'auteur de _la Guzla_,
c'est que je lui en ai adressé un exemplaire, avec signature et paraphe,
par un Russe qui passait par Weimar. Il s'est donné les gants de la
découverte afin de paraître plus malin[850].» Cet exemplaire, conservé à
Weimar, porte la dédicace suivante que nous pouvons reproduire en
fac-similé, grâce à l'extrême amabilité de la direction du
Goethe-Nationalmuseum:
[Illustration: À son Excellence