CRITIQUES DU TEMPS

Les critiques ne manquèrent pas; généralement la louange y domine, mais

il s'y mêle ici et là, au moins dans quelques-unes, quelques pointes de

facile raillerie.

Le mardi 7 août 1827, _la Réunion_, «journal de la littérature, des

sciences, des arts, des tribunaux, des théâtres et des modes» (3e année,

nº 208), consacra à _la Guzla_ une colonne, c'est-à-dire le huitième de

son numéro entier.

«Le perfectionnement graduel des beaux-arts en France, y disait-on, dans

un siècle de force et de vie ne nous a pas rendus insensibles aux

beautés simples et irrégulières des peuples moins avancés que nous. À

côté de la noble et imposante musique de _Moïse_, nous aimons à répéter

le choeur écossais de la _Dame blanche_, et les montagnards tyroliens ont

charmé par leur simple mélodie les mêmes hommes qu'avaient ravi les

chants passionnés de la Pasta. Après les _Messéniennes_ de Casimir

Delavigne et les _Méditations_ de Lamartine, voilà qu'un chantre

demi-sauvage, Hyacinthe Maglanovich, fils d'un cordonnier dalmate,

enlevé par des Bohémiens qui lui apprennent leurs tours et le

convertissent à l'islamisme à l'âge de huit ans, puis reconverti au

christianisme par un moine catholique qui l'aide à voler l'aga turc son

maître, vient à son tour captiver notre attention par les sons un peu

aigus quelquefois de sa _guzla_ ou guitare montée d'une seule corde de

crin.

«Le recueil de ces chants a été traduit de l'illyrique en français par

un Italien très familier avec les deux langues. Ce petit volume mérite

d'être lu en entier. Nous nous contenterons d'en citer un chant qui

paraît être des plus anciens et qui, comme les chants des montagnards

grecs, s'est perpétué de bouche en bouche.»

Après quoi, l'auteur de cette anonyme notice cita _le Morlaque à Venise_

en entier.

* * * * *

Six jours plus tard, le _Moniteur_ donna un article sur _la Guzla_,

signé «N.», qui semble être écrit par quelque ami de Mérimée, qui, sans

vouloir cependant dévoiler le secret, se permit de faire une allusion

assez claire à l'auteur du _Théâtre de Clara Gazul_.

«Aurait-on supposé, il y a moins de vingt-cinq ans, l'existence d'un

écrivain assez hardi pour traduire des _poésies illyriques_, un libraire

assez mauvais calculateur pour les publier, un journaliste assez

téméraire pour en rendre compte avec quelque éloge? Y aurait-il eu assez

de risées, de sifflets pour les punir? Concevez, si vous le pouvez, la

belle colère des Laharpe, des Geoffroy! Grand Dieu! régaler de poésies

dalmates, bosniaques et consorts, la nation du goût le plus pur, le plus

classique, le plus sévère! Vouloir faire prononcer des noms barbares à

déchirer la bouche! Y pensez-vous? Eh! qu'est-il besoin de productions

étrangères, même des moins imparfaites? Qu'avons-nous à désirer?

N'avons-nous pas nos chefs-d'oeuvre et les productions de ceux qui

tentent chaque jour de les imiter?

«Alors, le père Bouhours n'avait pas encore tout à fait tort. De la

littérature anglaise, nous ne connaissions Shakespeare que par les

parodies de Voltaire; l'on s'arrêtait à peu près à Pope et aux écrivains

de la reine Anne. La littérature allemande, hors Gessner, nous était

étrangère ou peu s'en faut. Quant aux nations moins civilisées, elles

étaient tout à fait inconnues... Comment peut-on être Illyrien?

«Mme de Staël, dans son livre _De l'Allemagne_, a porté le premier coup

à ces injustes et superbes dédains. Mais c'est de la grande ère

nationale, de la Restauration, que date un changement, depuis

successivement progressif, dans nos idées et nos doctrines. La

révolution politique terminée, une révolution littéraire commence. Des

rapports plus immédiats, par suite plus affectueux, s'établissent entre

les peuples divers; l'on met en commun les trésors de l'intelligence;

les théâtres étrangers sont traduits; mieux encore, nous étudions les

idiomes de nos voisins: les préjugés littéraires s'évanouissent avec

beaucoup d'autres. Toujours pénétrés d'une juste admiration pour les

chefs-d'oeuvre du siècle de Louis XIV et de Louis XV, nos écrivains les

plus distingués n'ignorent cependant pas que le domaine des lettres est

soumis, comme toutes choses, aux lois générales des variations humaines;

ils s'aperçoivent qu'il est temps de se frayer une route nouvelle, que

plus d'une voie mène au coeur et atteint le but de toute composition

littéraire. Chénier disait des auteurs de mélodrames: «Qu'ils apprennent

à écrire et nous sommes perdus.» Ce fut aussi le sentiment du célèbre

critique Geoffroy, qui y mettait la condition de génie. Deux écrivains

illustres, Byron et sir Walter Scott, ont surtout contribué à ce

changement déjà si sensible, et qui chaque jour peut-être le deviendra

davantage.

«Revenons à notre sujet, bien que ceci ne soit pas, à tout prendre, une

digression.

«Dans un pays où tous les genres de connaissances sont cultivés avec un

succès éclatant et une ardeur infatigable, en Allemagne, l'on s'occupe

beaucoup actuellement, dit-on, des poésies nationales des Illyriens, des

Dalmates et des Morlaques. N'en soyons pas surpris: richesse

d'imagination, variété de tons, fleur exquise de poésie, tableaux

fantastiques, terrifiants et bizarres, originalité; enfin, je ne sais

pas quoi d'une simplicité naïve, biblique ou homérique, tels sont les

attributs de ce petit volume.

«Les morceaux qu'il renferme ont été recueillis et traduits en français

par un Italien qui a voyagé longtemps dans ces pays, dont il connaît

parfaitement la langue. Autrefois il fut notre concitoyen; depuis, les

événements politiques l'ayant forcé à quitter sa patrie, il est venu

s'asseoir à nos foyers. Sa traduction est sans apprêts, ce qui nous

garantit sa fidélité. L'on pourrait parfois signaler quelques

étrangetés, quelques italianismes; mais nous n'en sommes pas à des

pointilleries grammaticales. Le traducteur a trop de titres à notre

reconnaissance, et d'ailleurs il ne prétend qu'au mérite de la

correction et de l'exactitude.

«La guzla est une sorte de guitare à une corde dont les bardes morlaques

se servent pour accompagner leurs ballades: souvent ces ballades ou

romances sont improvisées; souvent aussi le poète s'interrompt au moment

le plus intéressant, pour obtenir avec plus de facilité de ses auditeurs

une légère rétribution. L'Italien anonyme fait connaître dans sa préface

ces moeurs homériques (_sic_).

«Vient ensuite une notice sur Hyacinthe Maglanovich, célèbre joueur de

guzla, que l'éditeur-traducteur a connu personnellement à Zara. Ce n'est

point là un de nos poètes d'Académie ou de salon. Pour l'extérieur,

voyez son portrait en tête du livre: les habitudes, les moeurs, l'en

séparent bien plus complètement encore. _Il y avait en Angleterre un

certain M. Barrington, voleur de poches_ (pick-pocket) _très expert,

profession qu'il faut soigneusement distinguer de celle de voleur de

grand chemin_ (highwayman), _car on ne cumule pas en ce genre. Or donc,

lorsque la police de Londres était informée de la présence de ce

gentleman à un spectacle, une manière de commissaire, avant le lever du

rideau ou dans l'entr'acte, apostrophait le public en ces termes:

«Mesdames et Messieurs (nous dirions Messieurs et Mesdames), j'ai

l'honneur de vous prévenir que M. Barrington est dans la salle_.» De

même je dirais à nos poètes, si jamais leur confrère en Apollon venait

les visiter: «Attention, Messieurs, à vos montres et à vos tabatières.»

Ce bon Maglanovich a contracté certaines habitudes que le code

n'approuve pas et qui, parmi nous, pourraient peut-être le rendre

justiciable d'un tribunal de police correctionnelle, voire même d'une

cour d'assises; témoin l'aventure de la paire de pistolets dont le

traducteur anonyme paya le plaisir de donner l'hospitalité à notre

barde. J'allais oublier une autre de ces habitudes, celle de boire outre

mesure. Vit-il encore? L'éditeur a négligé de nous en instruire.

«Les poésies dont se compose ce recueil sont d'auteurs, de temps et de

genres divers. Ballades, romances, barcarolles, fragments détachés,

petits poèmes complets, petits drames, vous y trouverez de tout cela.

Plusieurs morceaux, et des plus remarquables, sont de Maglanovich, parmi

lesquels se distinguent particulièrement la vision du parricide Thomas

II, roi de Bosnie, pièce d'un effet terrifiant, et _les Braves

Heyduques_, tableau qui a quelque analogie avec l'épisode d'Ugolin.

«Le genre terrible et surnaturel domine dans ces poésies. Elles nous

font connaître les moeurs, les usages et surtout les superstitions des

Dalmates, toutes choses si opposées à ce que l'on voit dans l'Europe

civilisée C'est là que la tradition du vampirisme se conserve dans toute

sa pureté. Nous avons renouvelé connaissance avec cette horrible

superstition depuis l'histoire de lord Ruthwen, imprimée dans les OEuvres

de Byron et qui est due à Polidori, médecin de ce poète célèbre.

L'éditeur a consacré une notice au vampirisme; notice dans laquelle il

cite trop longuement peut-être le livre de dom Calmet; toutefois, dans

cette notice se trouve un fait étrange dont l'auteur fut témoin en 1816,

et qui prouve jusqu'à quel point cette superstition, qui s'étend dans

une grande partie de l'Europe et de l'Asie, a fasciné l'imagination des

Morlaques. Le croira-t-on? Les lois de la Hongrie statuent sur le

vampirisme; elles ordonnent ou du moins ordonnaient l'exhumation des

individus signalés comme vampires et la destruction des cadavres avec

des détails affreux et dégoûtants. Plusieurs de ces ballades ont trait

au vampirisme, d'autres au _mauvais oeil_, croyance fort répandue dans le

Levant, en Dalmatie et en Russie. C'est le pouvoir qu'ont certaines

personnes, _souvent involontairement, de jeter_ un sort par leurs

regards. L'individu fasciné meurt la plupart du temps de consomption.

Dans ce pays vous seriez fort mal venu de dire à quelqu'un: «Ah!

Monsieur, que vous avez bon visage!»

«L'éditeur consacre également une notice à cette superstition. Il donne

les recettes en usage dans le pays pour détruire ce charme funeste, et

cite à ce sujet plusieurs histoires bizarres.

«Bien que ces poésies ne soient pas toutes d'un égal mérite, il n'en est

cependant aucune que la critique, même la plus sévère, voulût élaguer.

Nous apprenons à connaître des moeurs qui offrent d'étranges contrastes.

À côté de sentiments élevés, quelquefois sublimes, il en est de

révoltants. Telle action racontée naïvement serait sévèrement punie par

nos lois. Nos oreilles si chastes et si susceptibles se trouveront

peut-être blessées de quelques expressions dont la rudesse native aura

sans doute encore été adoucie par le traducteur. Je me dispenserai de

toute analyse et de toute citation, ne voulant rien ôter au plaisir du

lecteur. C'est une mine riche et féconde, pleine de charme,

d'originalité, et qui, sans doute, donnera naissance à plus d'un

mélodrame.

«Un seul morceau a déjà été publié par l'abbé Fortis (_Voyage en

Dalmatie_). C'est l'histoire de l'épouse d'Asan-Aga, ballade pleine d'un

intérêt touchant. Mais la traduction de l'abbé Fortis est libre; celle

de notre Italien est, au contraire, littérale.

«Chaque morceau est accompagné de notes et d'explications fort utiles.

L'éditeur cependant mérite le reproche de laisser ignorer dans quelles

mesures ces poésies sont écrites. Il aurait pu très convenablement, ce

semble, nous donner un travail philologique, que quelques personnes

auraient trouvé à la fois intéressant et utile.

«Je ne doute pas que ce recueil ne soit accueilli avec autant

d'empressement et de plaisir par le public, que les chants des Grecs

modernes et la collection des romances espagnoles. Le lecteur goûtera

cet intérêt, ce charme si vif qui s'attache aux poésies des peuples peu

avancés encore dans la civilisation. J'ajouterai, pour terminer, que

l'exécution typographique ne laisse rien à désirer[741].»

* * * * *

Un autre anonyme, sous la signature «T.», présenta _la Guzla_ aux

lecteurs du _Journal de Paris_[742]. «Savez-vous, chers lecteurs,

demandait-il, ce que c'est que la _guzla_? Non sans doute, car moi-même,

avant d'avoir entre les mains le petit volume dont je vais vous

entretenir, j'aurais été fort embarrassé de répondre à cette question.

Apprenez donc que la _guzla_ est la lyre des Morlaques, des Croates, des

Dalmates, de tous les peuples enfin qui habitent ces provinces

illyriques qui firent un moment partie du grand empire, et qui en furent

détachées avant que nous eussions eu le temps de faire connaissance avec

ces Français improvisés. Cette lyre, il faut bien l'avouer, nous

paraîtrait peu mélodieuse; c'est une espèce de guitare, etc. À la fin de

chaque vers, le chanteur pousse un grand cri ou plutôt un hurlement

semblable à celui d'un loup blessé.

«Il y a loin de là, sans doute, au violon de Lafont et aux accents de

Mlle Cinti; mais si cette musique enragée faisait fuir tous nos

_dilettanti_, les amis de la littérature peuvent mettre quelque intérêt

à connaître les poésies auxquelles seront adaptés ces sauvages accords.

Nous avons raffolé d'Ossian, de Byron; qui sait si Maglanovich

n'obtiendra pas aussi chez nous quelque célébrité?

«Ce Maglanovich, l'Homère des contrées illyriques, est l'auteur des

principales pièces contenues dans ce recueil. C'est bien le poète de la

nature, car il n'a pas même appris à lire et à écrire. Tout son

répertoire lyrique est dans sa tête, et son seul talent acquis est celui

de jouer de la _guzla_. C'est en l'excitant à moitié que le traducteur

de ce livre est parvenu à lui faire chanter et à fixer sur le papier

quelques-unes de ses ballades; il lui en a même coûté quelque chose de

plus, car Maglanovich ne se borne pas, comme nos trouvères, à recevoir

les dons de ceux qui veulent entendre ses chants: il paraît qu'en

quittant ses hôtes, il tient à emporter toujours quelque chose qui lui

serve de souvenir. C'est ainsi que le traducteur anonyme, après l'avoir

hébergé cinq jours, a vu disparaître un beau matin avec lui une paire de

pistolets anglais. En revanche, lui-même, à son tour, a reçu plus tard

chez Maglanovich l'hospitalité la plus distinguée. On serait fort

heureux, dans nos pays civilisés, si l'on trouvait ainsi table ouverte

chez tous les gens qui vous volent de manière ou d'autre.

«Ce Tyrtée des grandes routes a été lui-même quelque temps associé aux

heyduques, espèce de bandits qui mènent dans ces provinces une vie

vagabonde. Sa lyre, ou, pour mieux dire, sa _guzla_, a chanté leurs

exploits; leur féroce et courageuse constance lui a inspiré, entre

autres pièces, celle que je vais citer, et que le chantre d'Ugolin

n'aurait pas, ce me semble, désavouée.»

* * * * *

Et après avoir cité la ballade des _Braves Heyduques_ en entier, le

critique continuait:

«Dans ce morceau, et dans plusieurs autres, le style du traducteur, qui

se déclare Italien de naissance, m'a semblé bien approprié aux sujets.

«La superstition du _vampirisme_, connue chez nous par l'histoire du bon

dom Calmet, des romans et des mélodrames, a fourni à Maglanovich et à

ses confrères le sujet de plusieurs ballades qui ne manquent pas non

plus d'imagination et d'énergie. D'autres ont pour sujet le _mauvais

oeil_, cette superstition de ces contrées, où l'on est persuadé que

certaines personnes ont le pouvoir, parfois même involontaire, de faire

périr de langueur ceux sur lesquels tombent leurs regards. Il est encore

une autre espèce de fascination que l'on pourrait exercer innocemment,

si l'on n'était bien averti. Dieu garde tout honnête particulier un peu

complimenteur de son naturel, voyageant en Bosnie ou en Dalmatie,

d'aller s'extasier sur la beauté ou la gentillesse d'un enfant! Le

pauvre petit est dès lors réputé ensorcelé et le voyageur pourrait fort

mal passer son temps. Heureusement il est un remède très facile à cette

fascination; comme la lance d'Achille, la bouche du faiseur de

compliments peut guérir le mal qu'elle a fait; il suffit pour cela qu'il

veuille bien cracher à la figure de l'enfant, ce que je ne lui

conseillerais pas de refuser. Si vous avez des enfants gâtés,

envoyez-les en Bosnie.

«Tous les peuples sont tant soit peu gascons, et on serait fort surpris,

je crois, si la modestie était allée se nicher dans des pays où chacun a

l'habitude de vanter ses exploits, ne fût-ce que pour effrayer ses

ennemis. On lira donc sans étonnement dans ce recueil une espèce de

_messénienne_ dalmate, où l'on verra que Napoléon ayant envoyé _vingt

mille_ soldats pour soumettre _cinq cents_ Monténégrins, ces derniers

leur ont tué _vingt-cinq_ hommes, ce qui a tellement effrayé le reste

«qu'ils ont pris la fuite, et jamais de leur vie n'ont osé regarder un

bonnet rouge» (coiffure des Monténégrins). Quel dommage que sir Walter

Scott n'ait pas eu connaissance de cette pièce justificative qui aurait

merveilleusement figuré dans sa véridique histoire[743].

«Il ne faut pas croire, au surplus, que toutes ces poésies respirent le

sang et le carnage. On y trouve de petites odes presque anacréontiques,

telles que _l'Amante de Dannisich_, où une jeune fille passe la revue de

ses trois amants, et même une espèce de chanson bouffonne, intitulée

_Jeannot_. Ce pauvre garçon revenant chez lui, la nuit, par un

cimetière, entend quelqu'un ronger. Persuadé que c'est un _brucolaque_

(espèce de vampire qui mange dans son tombeau) et craignant d'être mangé

lui-même, il se résout, pour éviter ce désagrément, à introduire dans

son estomac, suivant une autre croyance du pays, un peu de la terre de

la fosse; mais un chien, qui rongeait un os de mouton, croyant qu'on

veut lui enlever sa proie, saute à la jambe de Jeannot, et le prétendu

vampire le mord de manière à le convaincre qu'il n'est pas un fantôme.

J'avouerai que la gaîté de nos chansonniers du Caveau est d'un meilleur

ton, même quand ils nous régalent de _Caron_ et de sa barque fatale;

mais il n'y faut pas regarder de si près, vu le pays et avec un

vaudeville croate.»

* * * * *

Les mêmes jours, _le Globe_ publiait une série de poésies serbes,

traduites en prose par Mme Louise Sw.-Belloc: _la Fondation de Scutari,

Bataille de Kossovo, la Tête de Lazar retrouvée, les Frères, le Mariage

de Haïkouna_, etc.[744] On se rappelle que Mme Belloc avait annoncé un

volume de piesmas, quelques semaines seulement avant l'apparition de _la

Guzla_[745]; devancée par cet anonyme Italien qui envoyait de Strasbourg

un recueil tout fait, elle communiqua son manuscrit à la rédaction du

journal romantique[746]. Mais, chose des plus louables, elle ne se

contenta pas de cela; elle écrivit une notice dans la _Revue

encyclopédique_ et vanta l'ouvrage de son concurrent. «Il a donné,

dit-elle, dans une introduction et dans des notes, des souvenirs pleins

d'intérêt, et qui ont d'autant plus de charme qu'il ne s'y mêle pas la

moindre prétention... Ces chants ont un caractère très original, et dont

on ne peut guère donner l'idée. Moins nobles, moins austères que les

chants grecs, ils sont peut-être plus spirituels et plus vifs[747].»

Trois semaines plus tard, un critique qui signait «B.», [Brifaut]

présenta _la Guzla_ aux lecteurs de la _Gazette de France_.

«Qu'est-ce que la guzla? Qu'est-ce que Hyacinthe Maglanovich? A-t-on

jamais ouï parler du bey de Veliko, du bey de Moïna, de Constantin

Yacoubovich et des deux grands guerriers Lepa et Tchernyegor?

Wurtz! ah! quel nom, grand Dieu! quel Hector que ce Wurtz!

«Voilà ce que ne manqueront pas de dire les hommes aux molles habitudes,

les sybarites de l'euphonie, pour qui le concours d'une gutturale et

d'une dentale est comme un caillou tranchant sous les pieds d'une petite

maîtresse. Il faudra bien qu'ils s'aguerrissent. Les temps sont

accomplis. Ne voyez-vous pas que les vieilles mythologies tombent en

ruines, et avec elles les vieilles délicatesses, les vieilles

admirations et les vieilles règles? Nous sommes las des yeux de boeuf de

Junon, des talonnières du fils de Maïa, de l'aigle de Jupiter. La jeune

Hébé nous semble quelque peu surannée, et la ceinture même de Vénus n'a

pas conservé ses couleurs. Or, ce sont les prêtres de ces folles

divinités qui ont imaginé les entraves qui nous gênent; c'est à eux que

nous devons toutes ces susceptibilités de l'oreille et de l'esprit, qui

font de l'art d'écrire le plus complexe et le plus difficile de tous les

arts. Laissons aux esclaves ce code de l'arbitraire. Frayons-nous un

passage dans quelque monde mystérieux, et encore infréquenté du moins,

s'il n'est pas nouveau. Demandons aux Scandinaves, aux Croates, aux

Illyriens mêmes des modèles. C'est une matière encore vierge, et que le

rabot des pédants n'a pas encore effleurée. Il y a plus de véritable

poésie dans le balai des sorcières que dans le thyrse des bacchantes; et

l'imagination se plaît davantage dans un monde peuplé de vampires, de

brucolaques, de fascinateurs à double prunelle, qu'au milieu de ces

faunes et de ces dryades dont les danses lascives et les séculaires

amours ont fatigué notre enfance. Le goût n'approuvera peut-être point

cette défection. Mais nous jugeons le goût à son tour; et puisqu'il

n'est dans son origine qu'une convention, dans sa pratique qu'une

habitude, il n'y a pour le détrôner qu'à convenir entre nous qu'il a

menti, et à penser et sentir en conséquence. Ainsi le tétracorde fera

place à la guzla, et la gloire de l'aveugle de Smyrne s'éclipsera devant

celle du buveur de Zuonigrad. Mais quittons la plaisanterie.

«Si l'on se représente la nature comme l'oeuvre d'un être intelligent

lui-même, on sera forcé d'adopter l'idée d'un archétype, c'est-à-dire

d'une pensée antérieure, ne fût-ce que d'une antériorité logique à la

création des êtres. Car, à moins de nous détacher de nous-mêmes, il nous

est impossible de concevoir une oeuvre quelconque autrement que comme

l'exécution d'un dessein; et lorsque l'homme aura pu se figurer la

simultanéité parfaite de la conception et de l'oeuvre, la nature de son

esprit ne sera plus la même; ce ne sera plus l'homme. Nous sommes faits

de manière à ne pouvoir comprendre autrement le beau que par la

préexistence du type, et il faut que les partisans de la doctrine

contraire ou n'aient pas porté sur eux-mêmes un regard assez attentif,

ou se servent des mêmes mots pour exprimer les choses différentes.

«Il s'ensuit que, dans l'ordre naturel de nos idées, le grand ouvrier

dut avoir sous les yeux un archétype sur lequel s'est modelée cette

nature qu'il a laissé tomber de ses mains. Le philosophe prouve la

nécessité de cet archétype; il est donné au peintre et au poète de se

figurer l'archétype même; et c'est ainsi que la nature qui est l'objet

des arts se nomme la belle nature, nature épurée, nature primordiale,

nature typique; mieux que l'oeuvre, la pensée du créateur. Si l'on adopte

ces principes, et il serait difficile de les combattre avec quelque

avantage, on sera forcé d'accuser la nouvelle école, d'un grand attentat

contre la dignité de l'esprit humain; car, puisque c'est du sentiment du

beau que la règle est née, peut-on affranchir l'esprit humain de la

règle, sans le dégrader?»

Malgré toute son érudition philosophique ce fougueux défenseur de la

vieille antiquité classique ne nous convainc qu'à demi; malgré sa

brillante démonstration de la nécessité de l'archétype, malgré sa foi si

ferme en l'excellence des règles, nous ne pouvons nous persuader qu'il

soit plus beau et plus conforme à l'archétype d'appeler les héros d'une

tragédie, d'un drame ou d'un roman de noms grecs et latins plutôt que de

noms serbes, croates ou illyriens.

Dans la suite, on voit bien que le critique ne s'entendait guère en

matière de poésie primitive; il jugeait _la Guzla_ comme une production

littéraire et considérait la façon dont elle fut présentée comme la

chose la plus naturelle du monde. «Le petit recueil, disait-il, que nous

annonçons, est peut-être une gageure: les AUTEURS l'ont gagnée, s'ils

n'ont voulu que faire preuve de talent. Il en faut beaucoup pour

FABRIQUER un livre si bien empreint des couleurs locales, que les

naturels mêmes du pays y seraient trompés; c'est comme une histoire

vivante de ces peuples à peu près inconnus qui forment la chaîne entre

le grec et l'allemand. _La Guzla_ vous fera connaître les moeurs, les

costumes, les traditions, les superstitions de ces peuples, aussi bien

qu'aurait pu faire un long séjour parmi eux. Sous ce rapport, le livre

est à la fois amusant et instructif, et l'auteur ou les auteurs auraient

arboré l'_utile dulci_, que nous ne les chicanerions point sur

l'épigraphe. Nous nous montrerions plus sévères s'ils avaient eu le

projet de nous offrir pour modèles ces produits ou ces imitations d'une

muse barbare, et que _la Guzla_ fût un nouveau brandon lancé contre les

monuments immortels du goût.

«On parle d'amour dans ces poésies; mais quel amour! je ne trouve ni

suavité dans ses épanchements, ni tendresse dans ses douleurs, ni

délicatesse dans ses dépits. C'est l'amour des sauvages, sensuel jusqu'à

la débauche ou furieux jusqu'à la cruauté. Ou plutôt amour, ambition,

vengeance, tout présente un même aspect, tout porte un même caractère;

on dirait d'une seule passion. Il n'y a que deux états en effet pour

l'âme du sauvage, le repos, qui est de l'apathie; le mouvement, qui est

de la fureur ou de la terreur.

«Nous excepterons pourtant deux petites pièces: _l'Impromptu_ du vieux

Morlaque et _le Morlaque à Venise_. Il règne dans la seconde une

mélancolie douce et vraiment poétique, et qui décèle un grand fonds de

raison. L'autre est une imitation assez gracieuse de la Galatée de

Théocrite:

_Nerine Galatea, thymo mihi dulcior Hyblæ

Candidior cycnis, hedera formosior alba_, etc.

La neige du sommet du Prolog n'est pas plus blanche que n'est ta

gorge. Un ciel sans nuage n'est pas plus bleu que ne sont tes yeux;

l'or de ton collier est moins brillant que ne sont tes cheveux, et

le duvet d'un jeune cygne n'est pas plus doux au toucher. Quand tu

ouvres ta bouche, il me semble voir des amandes sans leur peau.

Heureux ton mari! puisses-tu lui donner des fils qui te

ressemblent!

Après avoir cité _le Morlaque à Venise_, le critique finit en disant:

«Je répète mon assertion: si les auteurs ont prétendu nous initier aux

usages et aux moeurs d'une contrée neuve encore pour nous, c'est une

couronne qu'il faut leur décerner; car le succès est complet. S'ils

n'ont voulu qu'insulter aux grands modèles, et mettre en problème les

règles éternelles du beau, il faut les marquer d'un stigmate connu des

ennemis de la civilisation; _nigrum præfigere theta_; car on doit de

l'indulgence à la faiblesse qui s'égare; mais on ne doit que de

l'animadversion au talent qui cherche à nous égarer[748].»

Le 29 septembre, _le Globe_, à son tour, fut dupe de Mérimée. «Il semble

que la guzla des Slaves, y disait un critique anonyme, sera bientôt

aussi célèbre que la harpe d'Ossian. Tandis que Madame Belloc nous

traduit les poésies serviennes, voici qu'un Italien pour qui la France

est devenue une seconde patrie nous donne quelques échantillons des

_pismés_ ou chants illyriens. Qui sait si bientôt nous ne posséderons

pas l'_Osmanide_, ce poème épique des Dalmates, aussi célèbre chez eux

qu'il est inconnu parmi nous, et qui n'existe encore que dans la bouche

des rhapsodes et dans les quelques manuscrits infiniment rares? Le

recueil que nous annonçons n'est pas, comme on pourrait le croire

d'après le titre, un _choix_ de poésies illyriques; l'éditeur n'a pu

communiquer au public que ce qu'il possédait, c'est-à-dire une trentaine

de morceaux; mais ce recueil n'en est pas moins fort précieux et fort

remarquable[749].»

Puis le critique cita la ballade des _Pobratimi_ «en attendant qu'on

puisse mieux faire connaître l'ouvrage entier». Il est étonnant qu'il ne

s'aperçût pas d'une note, dans laquelle l'éditeur du recueil _supposait_

que cette chanson avait fourni à l'auteur du Théâtre de Clara Gazul

l'idée de _l'Amour africain_[750]. Il est très probable que cette notice

a été écrite par quelqu'un qui fréquentait Nodier, car on y trouve la

même erreur au sujet de l'_Osmanide_ qu'avait commise l'aimable

bibliothécaire dans son article du _Télégraphe illyrien_[751]. Comme

nous le disions ailleurs, ce fut sans doute à l'Arsenal que V. Hugo

dévoila la supercherie, et cela peu après le 29 septembre 1827, car la

«suite» promise par l'enthousiaste critique du _Globe_ ne parut

jamais[752].

Néanmoins, le livre de Mérimée continuait à mystifier la presse, et même

la plus respectable. Le _Journal des Savans_, dans son numéro de

septembre 1827, assura que les pièces de _la Guzla_ «sont des ballades

populaires, empreintes d'anciennes croyances superstitieuses et dans

lesquelles se rencontrent aussi des traits ingénieux ou poétiques[753]».

Dix-sept mois plus tard, le même journal crut devoir présenter encore

une fois l'ouvrage: «Ce volume s'ouvre par une préface du traducteur...

Cette préface est suivie d'une Notice sur Maglanovich, auteur de

plusieurs des pièces contenues dans ce recueil. Né à Zuonigrad et fils

d'un cordonnier, il vivoit encore en 1817 et avoit environ soixante ans.

Ses romances et celles de quelques autres Slaves ne sont pas dépourvues

de tout intérêt: elles paroissent traduites avec soin; mais l'importance

excessive qu'on attacheroit à de pareilles productions ne contribueroit

point à la meilleure direction des études littéraires[754].»

Nous raconterons dans le prochain chapitre comment le _Bulletin des

sciences historiques_ rédigé par MM. Champollion, qui ne voulut dire un

seul mot de _la Guzla_ quand elle parut en français, consacra une longue

notice à la traduction allemande de M. Gerhard.

Bien que le livre de Mérimée eût obtenu ainsi un assez joli succès

auprès des critiques, le succès de librairie fut presque nul. Au mois de

décembre, six mois après la publication, l'éditeur augmenta, nous ne

savons pourquoi, le prix du volume, qui fut porté de 4 francs à 5

francs. Ce fut alors seulement qu'il songea à faire de la réclame. Il

donna au _Journal des Débats_, en même temps qu'au _Constitutionnel_ et

au _Courrier français_, le communiqué suivant:

"La Guzla" de Prosper Mérimée · 第 97 / 231 题