LA TRADUCTION DE MÉRIMÉE

Rien de plus intéressant--ni de plus instructif--pour qui veut bien

connaître de quelle façon composait l'auteur de _la Guzla_, qu'un examen

approfondi de sa traduction de la _Triste ballade_. C'est là, en le

suivant de près, ligne par ligne, mot par mot, qu'on peut le mieux se

rendre compte de ses scrupules et de son aptitude à interpréter la

poésie populaire.

Il faut le reconnaître: avant nous, M. Tomo Matic avait déjà entrepris

cette enquête et l'a conduite avec tant de soin et tant de bonheur[715]

qu'il nous faut bien lui rendre hommage. Mais, si nous avons préféré

refaire à notre tour ce travail au lieu de nous borner à apporter ici

les résultats de notre prédécesseur, c'est qu'en dehors de notre

intention de donner une monographie _complète_ sur l'ouvrage de Mérimée,

nous avons désiré pouvoir tirer quelques conclusions plus générales que

ne l'avait fait M. Matic.

C'est ainsi qu'il nous faut, tout d'abord, faire remarquer la concision

de la version de Mérimée. Tandis que l'anonyme bernois qui a traduit le

_Voyage en Dalmatie_, avait eu besoin de 687 mots pour rendre en

français le poème serbo-croate, tandis que Ch. Nodier n'en avait pas

employé moins de 991, Mérimée se contenta de 629, sans rien omettre de

ce qui se trouvait dans l'original.

La précision fut du reste l'un des principes qui le guidèrent. Dans une

note qui accompagne la _Triste ballade_, il déclare avec une fierté peu

dissimulée que «l'on sait que le célèbre abbé Fortis avait traduit en

vers italiens cette belle ballade» et que, venant après lui, il n'a pas

la prétention d'avoir fait aussi bien. «Seulement, dit-il, j'ai fait

autrement. _Ma traduction est littérale, et c'est là son seul

mérite_[716].» «Je crois ma version littérale et exacte, ajouta-t-il

dans sa seconde édition, ayant été faite sous les yeux d'un Russe qui

m'en a donné le mot à mot[717].» Et, dans la lettre à Sobolevsky, il

fournit quelques détails relatifs à son travail:

Il [Fortis] a donné le texte et la traduction de la complainte de

la femme d'Asan-Aga, qui est réellement illyrique; mais cette

traduction était en vers. Je me donnais une peine infinie pour

avoir une traduction littérale en comparant les mots du texte qui

étaient répétés avec l'interprétation de l'abbé Fortis. À force de

patience, j'obtins le mot à mot, mais j'étais embarrassé encore sur

quelques points. Je m'adressai à un de mes amis qui sait le russe.

Je lui lisais le texte en le prononçant à l'italienne, et il le

comprit presque entièrement.

Il suffit de jeter un coup d'oeil sur la version de Mérimée, sur celle de

Fortis et sur l'original serbo-croate pour être persuadé que le

soi-disant improvisateur qui a «écrit _la Guzla_ en quinze jours»,

s'était vraiment donné une «peine infinie» pour faire une traduction

convenable de la _Triste ballade_, et qu'il a beaucoup plus droit de

s'en vanter que ne le suppose le lecteur volontiers sceptique. En effet,

bien qu'elle ne soit pas exempte de fautes, la traduction de Mérimée est

une des plus exactes parmi toutes celles que nous avons énumérées plus

haut. Goethe, qui dans la plus grande partie de son _Klaggesang_

s'appuyait sur la traduction de Werthes, faite elle-même d'après les

vers de Fortis, ne manqua pas de reproduire un certain nombre de fautes

qu'avaient commises ses prédécesseurs. Mlle Talvj et M. Dozon, les deux

traducteurs les plus fidèles de cette ballade, malgré leur connaissance

approfondie du serbo-croate, ont utilisé tous les deux les mauvais

textes de Karadjitch; ainsi s'ils ne péchèrent pas par ignorance, ils

péchèrent pour avoir négligé de bien choisir leur original.

Mérimée voulut composer sa traduction sans le secours de ceux qui

l'avaient précédé. Il avait une méfiance instinctive des vers italiens

du «célèbre abbé Fortis», qu'il croyait même beaucoup plus inexacts

qu'ils ne le sont en réalité. Préférant s'inspirer directement de

l'original, ce fut, paraît-il, la seule version étrangère qu'il

consentit à consulter incidemment, et il ne la consulta jamais que dans

le cas où ni lui ni son mystérieux _ami qui savait le russe_ ne purent

déchiffrer le sens du texte «morlaque[718]». Il paya cette hardiesse par

plusieurs méprises qu'il aurait pu éviter s'il avait voulu se fier un

peu plus en l'auteur du _Viaggio in Dalmazia_. Ainsi, par exemple, les

vers serbo-croates:

Kad kaduna kgnigu prouçila

Dva-je sîna u celo gliubila

A due chiere u rumena _liza_.

[Quand la dame eut étudié cette lettre,

Elle baisa ses deux fils au front,

Ses deux filles sur leurs _joues_ vermeilles.]

Fortis les a traduits assez exactement:

Allor che vide

L'afflitta donna il doloroso scritto,

De' suoi due figliuolin' baciò le fronti,

E delle due fanciulle i rosei _volti_.

Quant à Mérimée, s'il remarqua bien, «en comparant les mots du texte qui

étaient répétés» avec l'interprétation italienne, que les épithètes:

_afflitta, doloroso_ ne se trouvent pas dans l'original, et s'il les

effaça--comme il effacera presque toutes les épithètes dont l'abbé

Fortis avait surchargé le poème: magion _paterna_, _dure_ parole,

fratello _amato_, etc.[719],--il poussa la méfiance trop loin en ne

voulant pas suivre la leçon de Fortis là où elle était bonne[720]. Il

rendit _liza_ (visages, joues) par _bouche_: «La dame a lu cet écrit;

elle baise le front de ses deux fils et la bouche vermeille de ses deux

filles.»

En revanche, cette passion de remonter toujours aux sources mêmes le

rapprocha plus d'une fois du vrai ton de la ballade serbo-croate, là où

Fortis et tous ceux qui l'avaient suivi, y compris Goethe, s'étaient

trompés. Nous citerons quelques exemples d'après M. Matic.

I

_Texte original_:

Za gnom terçu dve chiere djevoike.

[Ses deux filles courent après elle.]

_Fortis_:

Ma i di lei passi _frettolose, ansanti_

Le due figlie seguir.

_Anonyme bernois_:

Les deux filles _épouvantées_ suivent ses pas incertains.

_Goethe_:

_Aengstlich_ folgen ihr zwei liebe Tõchter.

_Nodier_:

Mais ses petites filles _tremblantes_ se sont attachées à ses pas.

_Mérimée_:

Mais ses deux filles ont suivi ses pas.

"La Guzla" de Prosper Mérimée · 第 87 / 231 题