I. ALLEMAGNE.--Nous avons déjà parlé du succès estimable qu'obtint en
Allemagne la chanson «morlaque» du _Viaggio in Dalmazia_[704]. D'abord
traduite par un poète médiocre, Werthes (1775), la _Triste ballade_
trouva bientôt en Goethe un meilleur interprète; et bien que cette
traduction ne soit pas très conforme à l'original, nous croyons ne pas
nous tromper en disant que c'est elle surtout qui fit comprendre aux
étrangers les beautés du poème serbo-croate. Il ne rentre pas dans le
cadre de notre travail d'étudier dans le détail la fortune de la _Triste
ballade_ en Allemagne: le sujet, du reste, a été suffisamment traité
dans les nombreux écrits dont nous avons donné la liste au début de ce
chapitre. Ajoutons seulement que la version de l'illustre poète n'a
nullement découragé les nouveaux traducteurs. Ainsi, en 1826, Mlle von
Jakob, croyant reconnaître dans le texte défectueux de Karadjitch une
version plus exacte que celle de Fortis, en donna la traduction dans ses
_Volkslieder der Serben_ (t. II, pp. 165-168). Une année plus tard, M.
Gerhard, le malheureux traducteur de _la Guzla_, mit également la
_Triste ballade_ en vers allemands. Il se servit de la traduction de
Mérimée, mais par une modestie bien compréhensible,--il avait eu
l'honneur d'être reçu dans l'intimité de Goethe,--il ne voulut pas
publier son poème. Ce ne fut qu'en 1858, au lendemain de la mort du
brave Gerhard, qu'une revue technique, l'_Archiv für das Studium neuerer
Sprachen und Literaturen_, inséra cette traduction à titre de document
littéraire (tome XXIII, p. 211 et suiv.).
* * * * *
II. ANGLETERRE.--À notre connaissance, la _Triste ballade_ a été
traduite sept fois en anglais. Chose étonnante, elle ne figure pas dans
la traduction anglaise du _Voyage en Dalmatie_ (Londres, 1778). Est-ce
le manque de quelques caractères typographiques spéciaux qui en aura
empêché l'impression, ou bien Fortis avait-il alors perdu le goût de la
poésie populaire? Nous n'en savons rien. Toutefois, la première version
anglaise qui en ait été faite paraît être:
1º «The Lamentation of the Faithful Wife of Asan-Aga», par sir Walter
Scott (1798 ou 1799). Ce poème non seulement ne figure pas dans les
OEuvres complètes du poète anglais, mais il est encore inédit; son
histoire sera traitée dans un appendice spécial.
2º Traduction de John Bowring, dans son livre _Servian Popular Poetry_,
Londres, 1827, pp. 52-57, sous le titre de «Hassan Aga's Wife's Lament».
Cette traduction n'est pas faite sur l'original serbe, comme son auteur
le laisse entendre, mais d'après la traduction allemande par Talvj.
What's so white upon yon verdant forest?
Is it snow, or is it swans assembled?
3º Traduction d'Edgar Bowring, fils du précédent, dans _The Poems of
Goethe_, translated in original metres, Londres, 1853, pp. 197-199, sous
le titre de «Death-Lament of the Noble Wife of Asan-Aga (from the
Morlack)». Elle a été réimprimée plusieurs fois depuis.
What is yonder white thing in the forest?
Is it snow, or can it swans perchance be?
4º Traduction de W. Edmondstoune Aytoun, dans les _Poems and Ballads of
Goethe_, Edimbourg, 1859, pp. 106-110. «The Doleful Lay of the Wife of
Asan-Aga.»
What is yon so white beside the greenwood?
Is it snow, or flight of sygnets resting?
5º Traduction d'Owen Meredith [sir Robert Bulwer Lytton] dans ses
_Serbski Pesme, or National Songs of Servia_, Londres, 1861, pp.
120-127: «The Wife of Hassan Aga.» Comme le volume entier, cette
traduction est versifiée d'après la traduction française en prose de
Auguste Dozon (_Poésies populaires serbes_, Paris, 1859), mais l'auteur
passe cela sous silence. Peu fidèle, elle est peut-être la plus
artistique des traductions de la _Triste ballade_.
What is it so white on the mountain green?
A flight of swans? or a fall of snow?
6º Traduction d'Edward Chawner, dans les _Goethe's Minor Poems_,
Londres, 1866, pp. 99-102: «Elegy on the Noble Wife of Assan Aga.»
What shines whitely in the green wood yonder?
Can it be snow, or is it swans, perchance?
7º Traduction de William Gibson, dans _The Poems of Goethe_, Londres,
1883, pp. 32-34: «The Lament of the Noble Wife of Asan Aga» (from the
«Morlach»).
What so white is yonder by the greenwood?
Is it really snow, or white swans resting?
III. FRANCE.--Tandis que toutes les traductions allemandes et anglaises
de la _Triste ballade_ que nous venons d'énumérer sont en vers, de
treize traductions françaises que nous connaissons, et dont nous donnons
ci-dessous la nomenclature, douze sont en prose:
1º Traduction faite d'après la version italienne de Fortis, par
l'anonyme qui donna l'édition française du _Voyage en Dalmatie_, Berne,
1778. Elle porte le titre de la «Chanson sur la mort de l'illustre
épouse d'Asan-Aga[705]».
Quelle blancheur brille dans ces forêts vertes? Sont-ce des neiges,
ou des cygnes? Les neiges seraient fondues aujourd'hui, et les
cygnes se seraient envolés. Ce ne sont ni des neiges ni des cygnes,
mais les tentes du guerrier Asan-Aga. Il y demeure blessé et se
plaignant amèrement. Sa mère et sa soeur sont allées le visiter: son
épouse serait venue aussi, mais la pudeur la retient.
2° Traduction de Marc Bruère, consul de France à Raguse (1770-1823), qui
fut un poète serbo-croate distingué, comme il fut poète italien,
français et latin[706]. Elle fut donnée en 1807 à Hugues Pouqueville,
qui la publia en 1820 dans son _Voyage de la Grèce_ sous le titre du
_Divorce_[707]. Il nous paraît que Marc Bruère avait utilisé non
seulement l'original serbo-croate (ce qui est incontestable), mais
encore la traduction française que nous venons de citer. Il est possible
que le poème ait subi quelques retouches de la part de Pouqueville.
Quelle blancheur dans ces vertes forêts! sont-ce des neiges ou des
cygnes? Hélas! les neiges seraient fondues, les cygnes envolés. Ce
ne sont ni des neiges ni des cygnes, mais les tentes d'Asan-Aga, où
il demeure gémissant et blessé. Sa mère et sa soeur l'ont visité;
son épouse serait venue aussi, mais la pudeur la retient.
3º Traduction de Charles Nodier, à la suite de _Smarra ou les démons de
la nuit_, Paris, 1821, pp. 181-199: «La Femme d'Asan.» Nous avons déjà
parlé de cette traduction.
Quelle blancheur éblouissante éclate au loin sur la verdure immense
des plaines et des bocages?
Est-ce la neige ou le cygne, ce brillant oiseau des fleuves qui
l'efface en blancheur?
Mais les neiges ont disparu, mais le cygne a repris son vol vers
les froides régions du nord.
Ce n'est ni la neige, ni le cygne; c'est le pavillon d'Asan, du
brave Asan qui est douloureusement blessé, et qui pleure de sa
colère encore plus que de sa blessure.
Car voici ce qui est arrivé. Sa mère et sa soeur l'ont visité dans
sa tente, et son épouse qui les avait suivies, retenue par la
pudeur du devoir, s'est arrêtée au dehors parce qu'il ne l'avait
point mandée vers lui. C'est ce qui cause la peine d'Asan.
4º Traduction de Mme Ernestine Panckoucke, dans les _Poésies de Goethe_,
Paris, 1825: «Complainte de la noble femme d'Azan Aga. Traduite du
slave.»
Qu'aperçoit-on de blanc dans cette vaste forêt? est-ce de la neige,
ou sont-ce des cygnes? Si c'était de la neige, elle serait fondue;
si c'étaient des cygnes, ils s'envoleraient. Ce n'est pas de la
neige, ce ne sont pas des cygnes, c'est l'éclat des tentes du fier
Azan Aga. Sous l'une d'elles il est couché, dompté par ses
blessures; sa mère et sa soeur viennent le visiter souvent. Sa
femme, retenue par une timidité excessive, tarde à se rendre près
de lui.
5º Traduction de Prosper Mérimée, dans _la Guzla_, Paris et Strasbourg,
1827, pp. 251-255: «Triste ballade de la noble épouse d'Asan-Aga.» Nous
nous occuperons plus longuement de cette traduction.
Qu'y a-t-il de blanc sur ces collines verdoyantes? Sont-ce des
neiges? sont-ce des cygnes? Des neiges? elles seraient fondues. Des
cygnes? ils se seraient envolés. Ce ne sont point des neiges, ce ne
sont point des cygnes: ce sont les tentes de l'aga Asan-Aga. Il se
lamente de ses blessures cruelles. Pour le soigner, sont venues et
sa mère et sa soeur; sa femme, retenue par la timidité, n'est point
auprès de lui.
6º Traduction de Gérard de Nerval, dans ses _Poésies allemandes_, Paris,
1830: «La Noble femme d'Azan-Aga.» Publiée à nouveau en 1840 avec la
troisième édition de _Faust_, en 1867, etc.
Qu'aperçoit-on de blanc, là-bas, dans la verte forêt?... de la
neige ou des cygnes? Si c'était de la neige, elle serait fondue;
des cygnes, ils s'envoleraient. Ce n'est pas de la neige, ce ne
sont pas des cygnes, c'est l'éclat des tentes d'Azan-Aga. C'est là
qu'il est couché, souffrant de ses blessures; sa mère et sa soeur
sont venues le visiter; une excessive timidité retient sa femme de
se montrer à lui.
7º Traduction de G. Fulgence (fragment en vers, sept quatrains), dans le
recueil intitulé _Cent chants populaires des diverses nations du monde_,
avec les airs, les textes originaux, des notices, la traduction
française, accompagnement de piano ou harpe. Paris, Ph. Petit, 1830,
deuxième livraison, pp. 28-29: «Asan-Aga, chant illyrien.»
Quelle blancheur en la forêt voilée?
Est-ce la neige ou le cygne au corps blanc?
Le cygne blanc aurait pris sa volée;
La neige fond sous le soleil brûlant.
Ce ne sont point des neiges éclatantes,
Les cygnes blancs ne s'y reposent pas;
D'Asan-Aga ce sont les blanches tentes
Asan revient blessé de trois combats.
8º Traduction anonyme [d'après Goethe]: «Complainte de la noble femme
d'Azan-Aga. Poésie morlaque.» Parue dans le _Magasin pittoresque_, 1840,
nº 52, pp.406-407.
Que voit-on de blanc sur la verte forêt? Est-ce bien la neige ou
sont-ce des cygnes? Si c'était de la neige, elle serait déjà
fondue; si c'étaient des cygnes, ils seraient envolés. Ce n'est pas
la neige et ce ne sont pas des cygnes; ce sont les blanches toiles
des tentes d'Azan-Aga. Il est couché là, souffrant cruellement de
ses blessures; sa mère et sa soeur sont venues le visiter, mais par
timidité sa femme s'est arrêtée sur le seuil et n'ose entrer.
9º Traduction de Henri Blaze [de Bury] dans les _Poésies de Goethe_,
Paris, 1843, 1862, etc. Elle porte pour titre: «Complainte de la noble
femme d'Hassan-Aga. Imité du morlaque.»
Que vois-je de blanc là-bas dans le bois vert? Est-ce de la neige,
des cygnes? Si c'était de la neige, elle se fondrait; si c'étaient
les cygnes, ils s'envoleraient; ce n'est pas de la neige, ce ne
sont pas des cygnes, c'est l'éclat des tentes d'Hassan-Aga. Il est
là, gisant et blessé; sa mère et sa soeur le visitent; sa femme
néglige de venir vers lui.
10º Traduction de Xavier Marmier [d'après Talvj] dans la _Revue
contemporaine_, 1853, et dans ses _Lettres sur l'Adriatique et le
Monténégro_. Paris, 1854, t. I, pp. 300-303: «Femme d'Assan.»
Que voit-on de blanc dans la verte forêt de la montagne? Est-ce de
la neige? est-ce une nuée de cygnes? Si c'était de la neige, elle
serait fondue; si c'étaient des cygnes, ils se seraient envolés. Ce
n'est pas de la neige, ce ne sont pas des cygnes. C'est la tente de
l'aga Hassan, où il s'est retiré souffrant d'une profonde blessure.
Sa mère et sa soeur ont été le visiter. Sa femme, par pudeur, n'a
osé faire comme elles.
11º Traduction d'Auguste Dozon, dans les _Poésies populaires serbes_,
Paris, 1859: «La Femme de Haçan-Aga.» Cette traduction est faite d'après
le texte serbe de Karadjitch et non pas d'après celui de Fortis[708]. M.
Matic se trompe lorsqu'il prétend qu'elle «direkt auf dem Original
beruht». (_Archiv für slavische Philologie_, t. XXIX, p. 67.)
Que voit-on de blanc dans la verte montagne?
Est-ce de la neige, ou sont-ce des cygnes?
Si c'était de la neige, elle serait déjà fondue,
[Si c'étaient] des cygnes, ils auraient pris leur vol.
Ce n'est ni de la neige, ni des cygnes,
Mais la tente de l'aga Haçan-Aga.
Haçan a reçu de cruelles blessures;
Sa mère et sa soeur sont venues le visiter,
Mais sa femme, par pudeur, ne pouvait le faire.
12° Traduction de Jacques Porchat, dans les _OEuvres de Goethe_, t. I,
Paris, 1861, pp. 90-92: «Complainte de la noble femme d'Asan Aga.»
Que vois-je de blanc là-bas près de la forêt verte? Est-ce
peut-être de la neige ou sont-ce des cygnes? De la neige, elle
serait fondue; des cygnes, ils seraient envolés. Non, ce n'est pas
de la neige, ce ne sont pas des cygnes: ce qui brille, ce sont les
tentes de Asan Aga. Là il est gisant, il est blessé. Sa mère et sa
soeur le visitent; la pudeur empêche sa femme de se rendre auprès de
lui.
13° Paraphrase donnée par M. Colonna [d'après Mérimée] dans les _Contes
de la Bosnie_, Paris, 1898, pp. 115-121: «Triste ballade.» Nous
reviendrons ailleurs sur les plagiats de M. Colonna.
Le Bélierbey de Banialouka est à la chasse... Il a tué un cerf et
un chamois, mais en rechargeant son long fusil d'or et de corail,
il s'est blessé, et son sang coule sur son caftan de soie, comme le
sang de l'aigle sur ses plumes blanches!
Ses serviteurs fidèles ont dressé dans la montagne sa tente de
pourpre. Sa mère et sa soeur sont accourues soigner sa blessure;
seule sa femme, la belle Militza, n'a point osé quitter le harem
sans être appelée par son seigneur...
C'est là, la fortune de la _Triste ballade_ en France. Ajoutons qu'Adam
Mickiewicz analysa longuement cette poésie serbo-croate dans son cours
des littératures slaves, professé au Collège de France en 1840 et 1841,
et publié en 1849.
M. Tomo Matic, qui a fait une étude spéciale sur les traductions
françaises de la _Triste ballade_[709], mais qui n'en connaissait que
cinq, en cite deux autres, sur l'autorité de M. Skerlitch, dit-il[710].
La première aurait été publiée par le baron Eckstein dans _le
Catholique_ en 1826, la seconde par Mme Sw. Belloc dans _le Globe_ en
1827. Vérification faite, M. Matic blâme sévèrement M. Skerlitch de
l'avoir induit en erreur, car ces traductions n'existent pas[711]. Nous
avons lu et relu l'article qu'il cite; une seule phrase a retenu notre
attention; mais il n'y est question que des traductions françaises de
poésies serbes en général[712]. En effet, on trouve dans _le Catholique_
de 1826 deux longs articles sur la poésie serbe, et dans _le Globe_ de
1827 plusieurs chants du recueil de Karadjitch, traduits par Mme Sw.
Belloc. Du reste, nous en avons déjà parlé.
IV. Autres Pays.--Outre la version de Fortis, il existe d'autres
traductions italiennes: de P. Cassandrich, dans les _Canti popolari
epici serbi_, Zara, 1888, pp. 195-202; de N. Jaksic, de Zarbarini, etc.
George Ferrich a mis la _Triste ballade_ en hexamètres latins, dans son
_Epistola ad Joannem Muller_, Raguse, 1798, pp. 17-20. Il s'est servi de
la traduction italienne de Fortis[713]. Le poète hongrois bien connu,
François Kazinczy a traduit le _Klaggesang_ de Goethe en sa langue
maternelle. La ballade est traduite aussi en tchèque, par S.R. Slovak,
et en russe (deux fois: par Vostokoff et, en partie, par Pouchkine). Une
version espagnole figure, sans doute, dans la traduction de _Smarra_ de
Charles Nodier, parue à Barcelone en 1840[714].
§ 3