Nous ne chercherons pas à classer la _Triste ballade_ dans aucun des
cycles connus des chants populaires serbo-croates; on lui a réservé une
place à part sous le titre de _poésie de famille_, nom qui lui fut donné
par Goethe (Familienlied)[695]. Chez les Slaves du Sud, elle est
l'unique spécimen de poésie qui soit exclusivement une peinture de la
vie privée, et qui touche vraiment à une question sociale, tout en
conservant le développement dramatique et la forme traditionnelle que
prend généralement la ballade chez ce peuple.
La scène de la _Triste ballade_ se passe chez les Serbes musulmans de
Bosnie, pays où cette piesma fut composée à une époque difficile à
déterminer; le style et la langue des poésies serbes sont, en effet, par
trop uniformes en tous temps[696]. Le poème débute par des antithèses
qu'affectionnent les chanteurs slaves:
Quelle est cette blancheur dans la verte montagne?
Sont-ce des neiges, ou sont-ce des cygnes?
Si c'étaient des neiges, elles seraient déjà fondues,
Des cygnes, ils auraient déjà pris leur vol.
Ce ne sont ni des neiges, ni des cygnes,
Mais la tente de l'aga Asan-Aga.
Il y est étendu _navré_ de cruelles blessures[697].
L'histoire d'Asan-Aga est des plus simples: il a été mortellement
atteint; sa mère et sa soeur viennent le visiter dans sa tente; mais sa
femme, par pudeur ou par retenue, n'ose y venir aussi. Voilà qui nous
paraît extraordinaire, mais qui n'en est pas moins surpris sur le vif.
La femme compte pour si peu de chose dans ces pays d'Orient; elle est
mère, elle est soeur, mais c'est à peine si elle est épouse; elle est
bien plutôt l'esclave d'un maître qu'elle redoute et qu'elle n'ose
froisser: «élevée dans la cage» comme le dit très souvent le poète
national. Mérimée ne pouvait comprendre «comment la timidité empêche une
bonne épouse de soigner un mari malade[698]»; nous le comprenons mieux:
c'est qu'il n'y a pas de «bonnes épouses» dans ces pays, au sens où
l'entendait Mérimée. Une femme peut librement s'intéresser au sort de
son père, de ses fils ou de son frère; la pitié est permise à une
parente, mais il n'est pas permis à une femme d'en témoigner à son
époux; les démonstrations qu'elle en ferait blesseraient celui dont elle
est l'humble servante; ses soins, en lui valant de la reconnaissance,
porteraient atteinte à l'omnipotence qu'un mari doit avoir sur sa femme.
Une femme doit tout attendre de son mari et celui-ci ne lui rien devoir.
Ch. Nodier, qui a donné une mauvaise traduction de ce poème, en a fait
une des meilleures analyses; il a voulu essayer d'y prouver «que le
poète dalmate connaissait bien les grands ressorts du pathétique[699]».
Il remarque très justement, quoique en idéalisant un peu, que «les
femmes morlaques sont assujetties à une obéissance plus servile qu'en
aucun autre pays» et qu'elles «ne pénètrent presque jamais dans
l'appartement du chef sans y être appelées. Cette simple circonstance,
ajoute-t-il, transporte déjà l'auditeur au temps des moeurs primitives;
elle lui rappelle Esther tremblante au pied du trône d'Assuérus, dont
aucun mortel n'ose tenter l'accès, et attendant que le roi daigne la
frapper, en signe de grâce, d'un coup de son sceptre d'or[700]».
Si cette pudeur est donc toute naturelle, la conduite d'Asan-Aga nous
paraît plus difficile à justifier. Il croit sa femme insensible et
s'irrite contre elle:
Quand il fut un peu guéri de ses blessures,
Il fit dire à sa fidèle épouse:
«Ne m'attends pas dans mon blanc palais,
Ni dans mon palais, ni dans ma famille.»
Il la répudie, mais on n'en voit pas la raison, la possibilité d'un
malentendu étant exclue. Voudrait-il que sa femme s'affranchisse de la
coutume? Ou est-ce dans l'excès de sa douleur physique qu'il s'oublie et
prononce les mots irrévocables qu'il devait regretter plus tard? On a
voulu adopter cette dernière explication, mais elle ne nous semble pas
assez solide. Il est plus probable que le poète dans ses sympathies pour
la malheureuse femme a caché quelque motif plus sérieux,--oh, pas bien
compromettant!--qui, dans la réalité, a provoqué cette rupture; car, on
le sait, toutes les piesmas ont un fond véridique[701]. Mais revenons à
notre poème.
L'épouse d'Asan-Aga apprend la cruelle décision de son mari et «demeure
désespérée à penser quelle est sa misère»; on entend piétiner les
chevaux devant le «palais». L'infortunée croit son mari revenu et,
n'osant l'attendre, elle s'enfuit par les degrés de la tour pour se
rompre le cou en se précipitant de la fenêtre; mais ses deux petites
filles, effrayées, courent après elle en criant:
«Reviens-t'en, notre chère maman,
Ce n'est pas notre père, Asan-Aga,
Mais notre oncle, le bey Pintorovitch.»
La pauvre femme revient, elle embrasse son frère en sanglotant: «Oh! mon
frère, quelle grande honte! Il veut me séparer de cinq enfants.» Le bey
garde gravement le silence, «garde le silence et ne dit rien», mais il
met la main dans sa poche de soie et en tire la lettre de répudiation:
Afin qu'elle reprenne son douaire entier,
Afin qu'elle revienne avec lui chez sa mère.
Quand la dame eut lu cette lettre, «elle baisa ses deux fils au front,
ses deux filles sur leurs joues vermeilles»; elle put s'en séparer, mais
elle ne put se séparer de l'enfant qui était au berceau.
Alors son frère la prit par la main
Et à grand'peine l'éloigna de l'enfant,
Et la prit avec lui sur son cheval,
Avec elle il partit pour son blanc palais.
Après cette exposition «qui est aussi bonne, dit Ch. Nodier, que si
Aristote lui-même en avait fourni les règles», le vrai drame commence.
La dame était «bonne et de bonne famille», aussi un grand nombre de
prétendants la «demandaient»; le kadi d'Imoski insistait davantage. Le
poète, qui ne voit d'autre cause à ce drame que le fatal asservissement
de la femme levantine, ne dit aucun mal de cet aspirant à tous égards
digne de considération.
Répudiée, en vain l'épouse d'Asan-Aga supplie son frère: «Mon frère,
puissé-je ne jamais désirer te revoir [si tu ne veux
m'écouter]!--Veuille ne me donner à personne,--afin que mon pauvre coeur
ne se brise,--à la vue de mes petits orphelins!» Le frère, qui n'est pas
un tyran moins impitoyable que le mari, n'eut point souci de ses
plaintes; il accorde la jeune femme au kadi d'Imoski.
Le rôle fatal du bey Pintorovitch ne s'explique que par certaines
modifications apportées dans le poème à l'histoire véritable dont nous
parlions tout à l'heure. Le poète ne parle point des relations
antérieures des deux beaux-frères, comme il a évité de faire la moindre
allusion au caractère de la mère d'Asan-Aga, qui seule avec sa fille
visita son fils blessé. Tout cela est intentionnel, car le guzlar ne
veut absolument accuser personne. Le frère est aussi un «maître», il a
le droit d'ordonner, il ordonne; la soeur est une esclave, elle doit
obéir, elle obéit. Elle le fait en vraie héroïne de tragédie, poursuivie
par son destin. La fatalité seule est cause de tout.
Résignée, la dame demande une grâce à son frère; elle le prie d'écrire
et d'envoyer une «feuille de lettre blanche» au kadi d'Imoski:
«L'accordée te salue bien,
Et bien te prie par cette lettre,
Quand tu rassembleras les seigneurs _svats_,
D'apporter un long voile pour l'accordée,
Afin qu'en passant devant le palais de l'aga
Elle ne voie point ses petits orphelins.»
Son frère ne lui refuse point cette grâce. Il envoie la lettre au kadi;
celui-ci rassemble ses amis («les seigneurs _svats_») et part pour
chercher l'accordée, lui portant le long voile qu'elle a demandé[702].
Et nous voici en pleine action dramatique:
À bon port les _svats_ arrivèrent chez l'accordée
Et en bonne santé avec elle repartirent.
Mais quand ils arrivèrent devant le palais de l'aga,
Les deux filles les regardent de la fenêtre,
Et les deux fils sortent au-devant d'eux,
Et à leur mère ils parlent:
«Reviens chez nous, notre chère maman,
Que nous te donnions à dîner.»
À ces paroles, l'épouse d'Asan-Aga
Parla ainsi au premier des _svats_:
«Mon frère en Dieu! premier des _svats_,
Fais arrêter les chevaux devant le palais,
Que je donne des cadeaux à mes orphelins.»
On arrêta les chevaux devant le palais.
À ses enfants elle fait de beaux cadeaux:
À chaque fils, des couteaux dorés,
À chaque fille, une robe de drap [longue] jusqu'au pré,
Et à l'enfant au berceau
Elle envoie des habits d'orphelin.
Le brave Asan-Aga, qui a vu de loin cette scène, rappelle autour de lui
ses enfants: «Venez ici, mes orphelins,--puisqu'elle ne veut pas avoir
pitié de vous,--votre mère au coeur infidèle.» Le dénouement du poème
tient en quatre vers:
Quand l'épouse d'Asan-Aga entendit cela,
De son visage blanc contre terre elle donna,
À l'instant rendit l'âme,
L'infortunée, de la douleur qu'elle eut à regarder [ses orphelins].
«Il n'y a point ici de ces sentiments frénétiques, écrivait Nodier en
1813, de ces passions outrées, turbulentes, convulsives, qui se
retrouvent à tout moment dans les écrivains de nos jours; et c'est par
là que ces fragments se rapprochent des meilleurs modèles, sans en avoir
eu d'autres que la nature. La douleur poétique des anciens était souvent
déchirante; quoiqu'elle fût toujours grave et presque immobile comme
celle de Niobé. Quand l'Hercule d'Eschyle a tué ses enfants, il se voile
et se couche sur la terre. Chez nous il déclamerait. Maintenant, les
nations vieillies se plaignent de n'avoir plus de poètes, et elles
oublient qu'elles n'ont plus d'organes. S'il se rencontrait encore par
hasard un génie créateur comme celui d'Homère, il lui manquerait une
chose qu'Homère a trouvée: c'est un monde qui pût l'entendre... J'avais
besoin d'un poème qui offrît les beautés de l'antique sans y réunir les
défauts choquants, la puérile afféterie, la froide enluminure de la
littérature à la mode; et ce n'est pas ma faute si tant de poètes, mes
contemporains, m'ont forcé à le choisir chez les _sauvages_. Je ne
demanderais pas mieux que de l'avoir trouvé dans leurs livres[703].»
§ 2