La superstition du mauvais oeil est plus ancienne et mieux connue que les
croyances relatives aux vampires. Aussi pensons-nous ne pas devoir nous
étendre aussi longuement sur ce sujet que nous l'avons fait à l'occasion
des précédentes ballades.
Théocrite s'inspire de cette superstition dans ses idylles[656]; Pline
l'Ancien en parle dans ses histoires[657]; Ovide enfin dans ses _Amours_
explique ce qu'est le mauvais oeil:
Oculis quoque pupula duplex
Fulminat, et gemino lumen ab orbe venit[658].
Au XVIe siècle, un célèbre physicien italien, Jean-Baptiste Porta,
consacre au mauvais oeil tout un chapitre de son gros ouvrage: _Magiæ
naturalis sive de miraculis rerum naturalium lib. XX_, Naples 1589[659].
Ce livre où, à côté d'une quantité de choses ridicules compilées sans
critique, il se trouve de nombreuses observations très judicieuses sur
les phénomènes naturels, eut une renommée universelle; on en fit des
traductions en plusieurs langues et même en arabe; toutefois il n'en
existe pas de version française complète. Mérimée a connu Porta et l'a
très longuement cité à la fin de sa dissertation sur le mauvais oeil;
dans la seconde édition il supprima cet emprunt.
Avec le romantisme, le mauvais oeil et les jeteurs de sorts redevinrent à
la mode. En 1820, Nodier en parle en détail dans un appendice de _Lord
Ruthwen_ de Cyprien Bérard. En 1835, un certain M. Brisset écrit un
_Mauvais oeil_ qui n'est en somme qu'une imitation plus horrible et plus
fantastique encore du _Smarra_ de Nodier[660]. Théophile Gautier, en
1857, écrit une _Jettatura_[661]. Dumas père dans _le Corricolo_, lui
aussi, traite en un chapitre de cette superstition et, comme le
folkloriste anglais Elworthy[662], constate que les femmes à Naples sont
heureuses si l'on crache à la figure de leurs enfants qu'elles croient
ensorcelés; c'est le plus sûr moyen de rompre le charme fatal
qu'exercent sur eux les paroles louangeuses.
L'un des maîtres de Mérimée, Fauriel, estimait déjà en 1824 la matière
trop connue pour s'en occuper particulièrement:
Mais, pour en venir aux superstitions restées des anciens Grecs à
ceux d'aujourd'hui, il en est auxquelles je ne m'arrêterai pas,
parce qu'elles se trouvent partout... Telles sont, par exemple...
l'opinion que certains individus sont doués de ce qu'on appelle _le
mauvais oeil_, ou la faculté de porter malheur aux autres en les
regardant, etc.[663]
La croyance au mauvais oeil est en effet une superstition universelle et
fort ancienne; c'est qu'aussi bien cette superstition a pu avoir à
l'origine, pour point de départ, l'observation de phénomènes réels; ce
mystérieux pouvoir qu'ont certains tempéraments sur d'autres,
l'hypnotisme dont on ne connaît pas bien encore aujourd'hui les raisons,
était bien fait pour effrayer les imaginations primitives; les anciens
voyaient dans ce que nous désignons aujourd'hui d'un simple mot:
catalepsie, sans nous en étonner outre mesure, comme un avant-goût de la
mort. Quoi qu'il en soit, Mérimée était bien renseigné sur ce sujet,
soit par ce qui traînait çà et là, un peu partout dans les livres, soit
enfin par les ouvrages que nous l'avons vu consulter si souvent à
l'occasion de _la Guzla_. Fortis parle, en effet, et très amplement, de
ces superstitions, encore qu'il insiste davantage sur les moyens de se
garantir contre ceux qui ont ce pernicieux pouvoir[664].
SUR LE MAUVAIS OEIL[665].--Comme pour le vampirisme, Mérimée a jugé
qu'une introduction était nécessaire à ses ballades sur le mauvais oeil.
Il en parle en homme entendu; est-il besoin de dire que nous n'y
trouverons rien qui ne se rencontre dans les ouvrages que nous venons de
citer? Mais si le fond ne lui appartient pas, la forme est bien à lui;
dans cette introduction, comme dans les précédentes, aux choses qui lui
viennent des autres, Mérimée a mis sa marque personnelle. Après avoir
indiqué en quelques mots les effets funestes du pouvoir qu'exercent sur
autrui certains personnages mystérieux, Mérimée cite sa propre
expérience: il a vu, de ses yeux vu, par deux fois, des victimes du
mauvais oeil. Et au lieu de faire sur le mauvais oeil un long et plat
exposé en termes très généraux et abstraits, il nous traduit en termes
sensibles, dans un récit presque entièrement composé de vivantes
anecdotes, toutes les manifestations de cette superstition. «Une jeune
fille est abordée par un homme du pays qui lui demande le chemin; elle
le regarde, pousse un cri et tombe par terre sans connaissance.» Puis
c'est la visite chez un prêtre; les pratiques superstitieuses auxquelles
elle est soumise «et deux jours après... elle était en parfaite santé».
Ici nous reconnaissons les précieux renseignements de Fortis[666]. Une
autre fois c'est un jeune homme qui tombe fasciné sous le regard d'un
heyduque; «sa figure était repoussante et ses yeux étaient très gros et
saillants»; il maudissait lui-même ce pouvoir fatal que la nature avait
placé en lui. Jamais, bien qu'il l'en priât, il ne voulut consentir à
lever son regard sur Mérimée. Mais un cas plus étrange, c'est la double
prunelle qui brille dans les yeux de certains hommes. «J'ai entendu
aussi parler de gens qui avaient deux prunelles dans un oeil, et
c'étaient les plus redoutables, selon l'opinion des bonnes femmes qui me
faisaient ce conte.» C'est le mauvais oeil traditionnel, celui de
Théocrite, de Pline et d'Ovide, celui aussi de Porta qu'il citera à la
fin de sa préface. Il y a plusieurs moyens de se préserver du mauvais
oeil: des cornes d'animaux, des morceaux de corail vous en garantissent;
on peut également toucher du fer ou jeter du café à la tête de celui qui
vous fascine; mais le plus sûr moyen c'est un coup de pistolet tiré en
l'air; bien plus sûr encore, si on le dirige contre l'enchanteur
prétendu. Les louanges aussi sont funestes à ceux auxquels elles
s'adressent, surtout aux enfants; Mérimée s'est vu contraint, sous
menace de mort, de cracher au visage d'un bel enfant pour rompre
l'enchantement qu'il avait involontairement provoqué; suit un extrait
des idées de Jean-Baptiste Porta sur le sujet[667].
Disons-le encore, il n'y a rien de bien original pour le fond dans cette
introduction; elle n'a d'autre mérite que d'être agréable à la lecture
par la vie et le mouvement que l'auteur de _la Guzla_ a su y mettre.
LE MAUVAIS OEIL[668].--Parmi les ballades que Mérimée a consacrées à ce
genre de superstition, l'une a pour titre _le Mauvais oeil_. Toutes ces
croyances s'y résument en quelque sorte; elle est comme une illustration
poétique de toutes les idées contenues dans la dissertation. Le
personnage funeste est «mauvais oeil» et sait aussi des paroles magiques
dont le charme est fatal. Une mère au chevet de son enfant se lamente
sur le mal cruel qui le mine: un maudit étranger est venu dans la
maison, «il a vanté la beauté de l'enfant, il a passé la main sur ses
cheveux blonds... Beaux yeux, disait-il, bleus comme un ciel d'été _et
ses yeux gris se sont fixés_ sur les siens... Et les yeux bleus de
l'enfant sont devenus ternes par l'effet de ses paroles magiques, et ses
cheveux blonds sont devenus blancs comme ceux d'un vieillard». Ah! s'il
était ici ce maudit étranger, comme elle l'obligerait à cracher sur le
joli front de son enfant! Mais on le sauvera, car son oncle est allé à
Starigrad et rapportera de la terre du tombeau du saint; car l'évêque,
son cousin, a donné à la bonne mère une relique qu'elle va pendre au cou
de son enfant.
D'une inspiration émue, cette originale mélopée d'une mère au chevet de
son enfant agonisant est d'un charme à la fois triste et pénétrant; on y
sent comme une émotion contenue; la mère enveloppe son enfant d'une
tendresse si grande que ce dernier espoir qu'elle se donne, cette foi si
sincère qu'elle a en des pratiques superstitieuses, nous paraissent tous
naturels.
MAXIME ET ZOÉ[669].--En bien des endroits, nous l'avons vu, Mérimée en
composant _la Guzla_ a dû songer à ses auteurs classiques. Pour ce poème
il avoua, dans une note supprimée dans les éditions postérieures, s'être
inspiré de Virgile. «On voit ici, dit-il, comment la fable d'Orphée et
d'Eurydice a été travestie par le poète illyrien qui, j'en suis sûr, n'a
jamais lu Virgile.[670]»
C'est plus qu'un travestissement que _Maxime et Zoé_. C'est un
déguisement sous lequel il eût été impossible de reconnaître Virgile si
Mérimée n'avait pris la précaution de nous en avertir, ce qui nous fait
croire de plus en plus que les quelques rapprochements que nous avons pu
faire entre les autres ballades et la littérature classique, s'ils ne
sont évidents, sont du moins très probables. Il n'y a d'autre
ressemblance, en effet, entre le récit de Virgile et la ballade de
Mérimée si ce n'est que, chez l'un comme chez l'autre, l'un des amants
se retourne pour causer la perte de l'autre.
Échappé de tous les dangers, Orphée revenait des sombres bords, et
Eurydice, qui lui était rendue, marchait vers les régions de la
lumière, le suivant sans qu'il la vît; Proserpine ne la lui rendait
qu'à ce prix. Mais, ô délire soudain d'un amant insensé, et bien
digne de pardon, si l'enfer savait pardonner! il s'arrête, et
presque aux portes du jour, s'oubliant lui-même, hélas! et vaincu
par l'amour, il regarde son Eurydice. En ce moment tous ses efforts
s'évanouirent; les traités furent rompus avec l'impitoyable tyran
des enfers, et trois fois les gouffres de l'Averne retentirent d'un
épouvantable fracas. Mais elle: «Quelle folie m'a perdue,
malheureuse que je suis! et te perd en ce jour, ô mon Orphée[671]!»
Orphée, le divin poète, s'est transformé en un troubadour mystérieux: la
nuit, on entend sous la fenêtre de la belle Zoé un grand jeune homme
soupirer et chanter son amour sur la guzla[672]. Les nuits qu'il préfère
sont les nuits obscures. «Quand la lune est dans son plein, il se cache
dans l'ombre.» Zoé seule sait son nom, mais ni elle ni personne n'a vu
son visage. Car aussi grand chasseur qu'excellent chanteur, tout le jour
il «court à la poursuite des bêtes fauves»; toujours «il rapporte des
cornes du petit bouc de la montagne et dit à Zoé: _Porte ces cornes avec
toi et puisse Marie te préserver du mauvais oeil!_» Et Zoé est tombée
éperdument éprise de l'étranger, car dans la nuit elle a reconnu qu'il
était beau; et elle s'en est enfuie avec lui «sur un coursier blanc
comme lait, sur la croupe duquel était un coussin de velours pour porter
plus doucement la gentille Zoé». N'étaient cette allure mystérieuse du
ravisseur et ces allusions fréquentes au mauvais oeil, jusqu'ici l'on
dirait d'une gracieuse ballade moyenageuse. Mais Zoé, trop coquette, a
négligé d'emporter les amulettes que lui avait données Maxime; elle a
voulu partir en plein jour pour emporter ses beaux habits; mais elle est
trop amoureuse pour obéir en tout à son amant.
--«Arrête, arrête, ô Maxime! dit-elle, je vois bien que tu ne
m'aimes pas; si tu ne te retournes pour me regarder, je vais sauter
du cheval, dussé-je me tuer en tombant.»
Alors l'étranger d'une main arrêta son cheval, et de l'autre il
jeta par terre son voile; puis il se retourna pour embrasser la
belle Zoé: sainte Vierge! il avait deux prunelles dans chaque oeil!
Et mortel, et mortel était son regard! avant que ses lèvres eussent
touché celles de la belle Zoé, la jeune fille pencha la tête sur
son épaule, et elle tomba de cheval pâle et sans vie.
Désespéré, Maxime Duban, comme un nouvel OEdipe, s'est arraché les yeux
avec son hanzar; et, bientôt, «l'on ouvrit le tombeau de la belle Zoé
pour y placer Maxime à côté d'elle[673]».
Pas plus que le vampirisme, un guzlar n'aimerait à chanter le mauvais
oeil. Plus ancienne que la précédente, cette dernière superstition est
moins grossière et trouve un fondement véritable dans l'observation de
certains phénomènes naturels. Les Grecs ont eu terreur du mauvais oeil;
ils ont cru au charme funeste des paroles louangeuses; ne pouvant
trouver d'explications à certaines maladies qui s'abattaient sur les
troupeaux ou sur les hommes, il leur était commode de croire aux jeteurs
de sort. Ce sont là des superstitions universelles et qui, même
actuellement, ont laissé des traces; mais la poésie _populaire_ n'a
jamais, que nous sachions, chanté de tels sujets.
§ 4
«L'AMANT EN BOUTEILLE»
Il y a dans _la Guzla_ trois autres ballades dont le merveilleux est
aussi l'un des éléments importants, mais qui ne sauraient former de
catégories spéciales; il nous faudra donc les étudier isolément.
Dans la première, _l'Amant en bouteille_, Mérimée s'est inspiré d'un
célèbre théologien hollandais, Balthazar Bekker (1634-1698). C'était un
étrange personnage que Balthazar Bekker: ministre protestant, il
s'attacha à la philosophie de Descartes et voulut démontrer qu'elle
pouvait s'allier à la théologie. Il le fit dans un livre _De philosophia
cartesiana admonitio sincera_ (1665), qui lui attira beaucoup d'ennemis.
Adversaire déclaré des croyances superstitieuses, il combattit d'abord
dans ses _Recherches sur les comètes_ le préjugé qui attribue à ces
astres une influence sur la destinée; mais son ouvrage le plus
considérable est _le Monde enchanté_ (1691), livre dans lequel il
s'éleva avec une hardiesse singulière pour son temps contre l'opinion du
peuple sur le pouvoir des démons. Ce livre, qui a été traduit en
allemand, en anglais, en italien et en français[674], souleva contre son
auteur une tempête de calomnies et d'injures, le réduisit enfin à une
vie vagabonde. Bekker mourut sept ans après avoir donné son
chef-d'oeuvre.
Ce pauvre homme était très sympathique à Voltaire qui fit de lui un
éloge quelque peu ironique, mais sincère. «On ne peut pas parler du
diable, dit-il, sans mentionner un de ses plus grands ennemis, Balthazar
Bekker. Ce Balthazar, très bon homme, grand ennemi de l'enfer éternel et
du diable, et encore plus de la précision, fit beaucoup de bruit en son
temps par son gros volume du _Monde enchanté_. Le diable alors avait
encore un crédit prodigieux chez les théologiens de toutes les espèces,
malgré Bayle et les bons esprits qui commençaient à éclairer le monde.
La sorcellerie, les possessions et tout ce qui est attaché à cette belle
théologie étaient en vogue dans toute l'Europe et avaient souvent des
suites funestes. Tous les tribunaux retentissaient d'accusations portées
contre les sorciers. De telles horreurs déterminèrent le bon Bekker à
combattre le diable. On eut beau lui dire, en prose et en vers, qu'il
avait tort de l'attaquer, attendu qu'il lui ressemblait furieusement,
étant d'une laideur horrible, rien ne l'arrêta; il commença par nier
absolument le pouvoir de Satan et s'enhardit encore jusqu'à soutenir
qu'il n'existe pas. _S'il y avait un diable, disait-il, il se vengerait
de la guerre que je lui fais[675]._»
Dans une note, Mérimée reconnaît avoir trouvé dans _le Monde enchanté_
du «fameux docteur Balthazar Bekker» une histoire qui avait beaucoup de
rapport avec la sienne[676]. C'était un demi-aveu. Il n'y a pas qu'une
simple coïncidence entre la ballade de Mérimée et l'anecdote qu'il
emprunte à Bekker; on peut dire, au contraire, que, fondue avec une
autre page de ce même écrivain, cette anecdote lui a fourni tout le
sujet de _l'Amant en bouteille_.
De quoi s'agit-il, en effet, dans cette ballade? D'une jeune fille qui
porte dans une bouteille un amant mystérieux qui satisfait tous ses
désirs. Or, que trouvons-nous dans l'anecdote de Bekker rapportée par
Mérimée: l'histoire d'une jeune fille, fiancée à un esprit également
mystérieux qui, comme celui de la ballade, remplit tous ses voeux. Il est
vrai que ce dernier amant n'est pas renfermé dans une bouteille; mais
les quelques lignes qui suivent et que nous extrayons du même _Monde
enchanté_, nous persuadent aisément que c'est encore à Balthazar Bekker
que Mérimée doit d'avoir eu idée de placer son étrange héros dans cette
prison:
La première chose de celles que j'ai remarquées dans mon premier
livre, dit l'écrivain hollandais, qui demande que nous y fassions
réflexion, est ce que je cite à l'article 18 du chapitre 19, des
diables qui s'enferment dans du cristal ou dans des bagues. Et
comme à l'endroit que j'ai cité, Gaspar Schot me renvoie à Wierus,
j'y trouve cette commodité, que je n'ai qu'à traduire ses propres
termes, sans y ajouter la moindre annotation de ma part. Wierus en
parlant des diables enchâssés dans le verre ou dans les bagues, au
chapitre premier de son sixième livre, articles 3 et 4: «Il ne faut
pas, dit-il, oublier ceux qui portent le pauvre diable sur eux,
enfermé dans une bague par l'artifice d'un habile orfèvre, avec
plusieurs parfums et grimaces circonstanciées; non plus ceux qui le
montrent si étroitement enchaîné dans un cristal de roche, qui ne
se rompe pas, comme l'on sait, ou dans un verre...» Là-dessus il
nous raconte comment la cour de Gueldre reconnut et punit, en 1548,
un nommé Joffe Rosa de Courtray, qui fut «obligé, par une sentence
légitime, d'ouvrir et de rompre à coup de marteau, sur un billot,
en plein marché, en présence de la cour et d'un nombre infini de
spectateurs, cette prison de diable, à savoir son anneau, et de
donner la liberté au prisonnier qui y était enfermé; à moins que
quelqu'un ne s'imagine que le diable pouvait être écrasé de ce
marteau, s'il croit qu'il ait pu être retenu dans cet anneau par sa
dureté[676]».
Dans sa ballade, Mérimée s'est tout simplement proposé d'exciter la
curiosité du lecteur; c'est de la pure fantasmagorie; nous l'acceptons
comme telle, car dès les premiers mots nous sommes prévenus.
Jeunes filles qui m'écoutez en tressant des nattes, vous seriez
bien contentes si, comme la belle Khava, vous pouviez cacher vos
amants dans une bouteille.
La ville de Trebigne a vu un grand prodige: une jeune fille, la
plus belle de toutes ses compagnes, a refusé tous les amants,
jeunes et braves, riches et beaux.
Mais elle porte à son cou une chaîne d'argent avec une fiole
suspendue, et elle baise ce verre et lui parle tout le jour,
l'appelant son cher amant.
Ses trois soeurs ont épousé trois beys puissants et hardis.--«Quand
te marieras-tu, Khava? Attendras-tu que tu sois vieille pour
écouter les jeunes gens?»
--«Je ne me marierai point pour n'être que l'épouse d'un bey: j'ai
un ami plus puissant. Si je désire quelque objet précieux, à mon
ordre il l'apporte.
«Si je veux une perle au fond de la mer, il plongera pour me
l'apporter: ni l'eau, ni la terre, ni le feu ne l'arrêtent, quand
une fois je lui ai donné un ordre.
«Moi, je ne crains point qu'il me soit infidèle: une tente de
feutre, un logis de bois ou de pierre est une maison moins close
qu'une bouteille de verre.»
Et, de Trebigne et de tous les environs, les gens sont accourus
pour voir cette merveille: et, si elle demandait une perle, une
perle lui était apportée.
Voulait-elle des sequins pour mettre dans ses cheveux, elle tendait
sa robe et en recevait de pleines poignées. Si elle eût demandé la
couronne ducale, elle l'aurait obtenue.
L'évêque, ayant appris la merveille, en a été irrité. Il a voulu
chasser le démon qui obsédait la belle Khava, et lui a fait
arracher sa bouteille chérie.
--«Vous tous qui êtes chrétiens, joignez vos prières aux miennes
pour chasser ce noir démon!» Alors il a fait le signe de la croix
et a frappé sur la fiole de verre un grand coup de marteau.
La fiole s'est brisée: du sang en a jailli. La belle Khava pousse
un cri et meurt. C'était bien dommage qu'une si grande beauté fût
ainsi victime d'un démon[677].
Ne plaignons pas la belle Khava plus que ne l'a plaint le poète de _la
Guzla_. C'est ici du merveilleux auquel nous avons affaire et rien autre
chose. Disons toutefois qu'un merveilleux aussi merveilleux nous paraît
de beaucoup dépasser ce qu'ont pu jamais se permettre les véritables
poésies populaires.
§ 5
«LA BELLE HÉLÈNE»
Le sujet de _la Belle Hélène_[678] présente bien des analogies avec
celui de la célèbre légende de Geneviève de Brabant. C'est l'histoire
d'une femme accusée d'infidélité par un prétendant rebuté, auprès de son
mari qui revient après une longue absence; mais la vérité finit par
éclater au grand jour. Citons ici le commencement d'une complainte
populaire qui chante l'histoire de Geneviève:
Approchez-vous, honorable assistance,
Pour entendre réciter en ce lieu
L'innocence reconnue et patience
De Geneviève, très aimée de Dieu;
Étant comtesse
De grande noblesse,
Née du Brabant était assurément.
Geneviève fut nommée au baptême.
Ses père et mère l'aimaient tendrement;
La solitude prenait d'elle-même,
Donnant son coeur au Sauveur tout-puissant.
Ses grands mérites
Firent qu'à la suite,
À dix-huit ans fut mariée richement.
En peu de temps s'éleva grande guerre:
Son mari, seigneur du Palatinat,
Fut obligé, pour son honneur et gloire
De quitter la comtesse en cet état:
Étant enceinte
D'un mois sans feinte,
Fit ses adieux ayant les larmes aux yeux.
Il a laissé son aimable comtesse
Entre les mains d'un méchant intendant
Qui l'a voulu séduire par finesse,
Et l'honneur lui ravir subitement;
Mais cette dame
Pleine de charmes
N'y voulut consentir nullement.
Composée d'abord en latin, cette légende doit sa popularité surtout au
célèbre ouvrage du jésuite René de Cerisier: _l'Innocence reconnue, ou
Vie de Sainte Geneviève de Brabant_ (Paris, 1638)[679]. Elle a inspiré
plusieurs écrivains français; Corneille-Blessebois[680], D'Aure[681], La
Chaussée, Lévrier de Champriontz[682], Cécile, Anicet Bourgeois, ont
fait de cette touchante histoire le sujet de tragédies, de drames, de
mélodrames. Duputel et Louis Dubois ont publié chacun un roman sur ce
sujet, 1805, in-8º, et 1810, 2 vol. in-12. Berquin en a fait l'objet
d'une romance fort connue. En Allemagne, des romanciers, des auteurs
dramatiques, Tieck et Hebel entre autres, ont exploité la même
matière[683].
À ce récit, devenu quelque peu banal pour avoir été trop raconté,
Mérimée a donné une couleur nouvelle; un enchantement produit par un
crapaud noir met la belle Hélène dans une situation telle que son mari a
bien quelque raison de l'accuser. C'est à Porta encore qu'il doit d'en
avoir eu idée; voici, en effet, ce que raconte à ce sujet l'auteur de
_la Magie naturelle_:
Aussi par non moindre efficace le sang des Menstruës putréfié peut
engendrer des Crapaux & Raines, car facilement il se corrompt & se
convertit, & mesme souventes fois femmes engendrent d'iceluy avec
portée humaine des Crapaux, Lesards, & autres bestes semblables. Et
nous lisons que les femmes de Salerne au commencement de leur
conception, & alors que le fruit doit estre vivifié, sont
coustimières de les tuer par Jus d'Ache, ou Persil, ou de Porreaux.
Or estant quelquesfois advenu qu'une femme contre espérance
semblast estre enceinte, enfin elle enfanta quatre bestes
semblables à Raines: Voilà qui fait que souvent par un tel cas
elles avortent, & ne doit-on cercher d'autre cause de cette
monstrueuse generation, que cette qui a esté cy-dessus déclarée.
Aussi par la corruption de la semence humaine s'engendrent és
entrailles de petites bestes qui sont comme vermisseaux. Alcipe a
enfanté un Éléphant, & sur le commencement de la guerre des Marses
une chambriere engendra un serpent[684].
Combinant les renseignements que lui donne le physicien italien, à la
vieille légende bien connue, Mérimée a écrit _la Belle Hélène_.
L'héroïne de ce poème n'a pas grand mérite à se refuser aux avances de
Piero Stamati; il est laid et méchant, et il ne sait offrir pour la
séduire que de l'or. Grande et forte, Hélène a jeté sur le dos le
vieillard camus et rabougri qui est rentré dans sa maison pleurant, les
genoux à demi ployés et chancelant. Il a juré de se venger; un juif lui
en donne le moyen: et c'est une scène de magie à laquelle nous
assistons.
Il lui apporta un crapaud noir trouvé sous la pierre d'une tombe,
et il lui a versé de l'eau sur la tête et _a nommé cette bête Jean.
C'était un bien grand crime de donner à un crapaud noir le nom d'un
si grand apôtre!_
Alors ils ont lardé le crapaud avec la pointe de leurs ataghans,
jusqu'à ce qu'un venin subtil sortît de toutes les piqûres; et ils
ont recueilli ce venin dans une fiole et l'ont fait boire au
crapaud. Ensuite ils lui ont fait lécher un beau fruit.
Et Stamati a dit à un jeune garçon qui le suivait: «Porte ce fruit
à la belle Hélène, et dis-lui que ma femme le lui envoie. Le jeune
garçon a porté le beau fruit, comme on le lui avait dit, et la
belle Hélène l'a mangé tout entier avec une grande avidité.
Dans une note, Mérimée s'explique: «C'est une croyance populaire de tous
les pays que le crapaud est un animal venimeux. On voit dans l'histoire
d'Angleterre qu'un roi fut empoisonné par un moine avec de l'ale dans
laquelle il avait noyé un crapaud. Ce détail est emprunté à sir Walter
Scott[685]; quelques lignes plus loin il s'inspire d'une autre anecdote
également connue du monde littéraire et que _le Globe_ rapporta vers la
même époque. On voit, en effet, dans le _Rozier historial_ qu'en 1460,
on brûla à Reims une sorcière qui, pour servir la vengeance d'un prêtre
du diocèse de Soissons, «baptisa un crapaud au nom de Jean, et le fit
communier[686]».
Dans la seconde partie, nous sommes en plein merveilleux; c'est d'abord
l'étrange maladie de la dolente dame; puis le retour de son mari, qui
revient tout juste après avoir passé à l'étranger le temps nécessaire
pour être convaincu de l'infidélité de sa noble épouse. D'un seul coup
de son sabre il lui tranche la tête; puis il veut arracher de «son sein
si blanc» l'enfant innocent, pour reconnaître plus tard, à ses traits,
l'infâme séducteur; mais il n'a trouvé qu'un crapaud noir. Et la tête de
sa femme bien aimée a parlé, et lui a dit que Piero Stamati lui avait
jeté un sort, aidé par un méchant juif; et Théodore Khonopka a coupé la
tête de Piero Stamati, il a tué aussi le méchant juif et a fait dire
trente messes pour le repos de l'âme de sa femme.
§ 6
«LE SEIGNEUR MERCURE»
Quant à la ballade intitulée _le Seigneur Mercure_[687] qui, elle aussi,
est pleine de merveilleux, son fond, malgré les broderies plus ou moins
ingénieuses, n'est pas d'une invention originale.
Le commencement du _Seigneur Mercure_ rappelle _la Belle Hélène_. Comme
le héros de cette ballade, le seigneur Mercure quitte sa maison, y
laisse seule sa femme. Il ne s'en va pas à Venise comme Théodore
Khonopka, mais «à la guerre» contre «les mécréants». Pendant ce temps,
sa femme reçoit les déclarations d'amour, non pas d'un vieillard «camus
et rabougri», comme l'est Stamati, mais du jeune Spiridion Pietrovich,
cousin de son mari.
Avant de partir, le seigneur Mercure a donné à sa femme un collier
magique. Il restera entier tant qu'elle lui restera fidèle. Mais
celle-ci le trompe avec le cousin et le collier se brise.
Le mari revient, après de longues aventures, et demande le collier; mais
la femme en avait préparé un autre tout semblable et empoisonné.--«Ce
n'est pas là mon collier, dit Mercure.»--«Comptez bien tous les grains,
dit-elle; vous savez qu'il y en avait soixante-sept.»
Et Mercure comptait les grains avec ses doigts, qu'il mouillait de
temps en temps de sa salive, et le poison subtil se glissait à
travers sa peau. Quand il fut arrivé au soixante-sixième grain, il
poussa un grand soupir et tomba mort[688].
Ce collier magique, le collier dénonciateur, n'est, sous une autre
forme, que «le lotus rouge des contes de l'Inde, le lotus qui change de
couleur et se flétrit lorsque l'un des deux époux trahit ses
serments[689]; c'est le bouquet du conte persan, qui reste frais tant
que la femme reste sage; c'est la source qui se trouble, le lait qui
rougit, le vin qui écume, la plante qui se dessèche, la bague qui se
brise, le couteau qui se rouille, le portrait dont les couleurs
pâlissent, la ceinture qui ne se noue plus, etc., etc., de tant de
récits et des légendes populaires; c'est le cornet à boire des romans de
_Tristan_ et de _Perceval_, que les dames ne peuvent approcher de leurs
lèvres si elles ont été infidèles, sans que le vin ne s'élance hors du
vase; _le court mantel_ ou le _mantel mautaillé_ du célèbre fabliau[690]
et de _Messire Gauvain_; la coupe enchantée de l'Arioste et de La
Fontaine; le miroir magique de la nouvelle XXI de Bandello, de _la
Quenouille de Barberine_ d'Alfred de Musset».
Il est difficile de dire à qui Mérimée a emprunté l'idée de sa ballade.
Tant de récits, contes ou légendes ont trait au même sujet que M. Child,
à les énumérer seulement, emploie quatorze pages de son recueil
in-4º[691].
D'autre part, si les légendes authentiques du moyen âge étaient peu
connues du temps de Mérimée, il en était cependant arrivé jusqu'aux
hommes de sa génération certains échos affaiblis par l'intermédiaire des
conteurs populaires d'une époque postérieure. Ici et là le récit de
Mérimée rappelle le conte à la manière du bon La Fontaine.
Alors Euphémie a poussé un grand cri, et elle s'est roulée par
terre, déchirant ses habits. «Mais, dit Spiridion, pourquoi tant
s'affliger? ne reste-t-il pas au pays des hommes de bien?»... Et la
même nuit elle a dormi avec le traître Spiridion.
Euphémie se console plus vite encore que «la jeune veuve» du célèbre
fabuliste.--N'est-ce point ici tout à fait l'allure du conte:
«_Bien est fou qui s'attaque au diable_, dit Mercure. J'ai vaincu
un démon, et ce qui m'en revient, c'est un cheval fourbu et une
prédiction de mauvais augure.»
Quoi qu'il en soit, nous demeurons persuadés qu'ici encore l'auteur de
_la Guzla_ n'a fait que se ressouvenir; il a fondu en un tout diverses
vieilles impressions qu'il devait à ses études ou à ses lectures; dans
le fonds, dans l'ensemble du récit, dans l'expression, dans les détails
on rencontre trop de choses qui font songer à d'autres choses pour qu'on
puisse s'imaginer que c'est là un simple effet du hasard.
Au reste, ce qui importe, c'est que le motif lui-même de la ballade est
un motif folklorique incontestable; et c'est ce qui arrive quelquefois,
nous l'avons vu, dans les ballades où Mérimée a introduit le merveilleux
comme nouvel élément. Son merveilleux, très souvent, est plus littéraire
que véritablement populaire; si dans certains pays il y avait des gens
pour croire sincèrement à l'existence des vampires, la poésie populaire
de ce pays ne les a jamais chantés; ces sortes de terreurs
superstitieuses ne durent en effet qu'autant que leur objet est encore
flottant, vague, indéterminé. Sitôt qu'elles trouvent dans les vers leur
expression, on peut être sûr qu'il n'y a plus grand monde pour y croire,
ni celui qui les chante, ni ceux qui l'écoutent. Les bouviers de
Théocrite avaient peur des jeteurs de sort, mais l'auteur des _Idylles_
assurément ne partageait pas cette crainte. Ovide, lui aussi, en a
parlé; mais pourrait-on prétendre un instant que l'auteur des _Amours_
est un poète populaire? Lorsque la poésie s'attache à des objets de ce
genre,--ou nous nous abusons fort,--elle est déjà littéraire. C'est
presque une nécessité: la poésie naturelle et spontanée, la véritable
poésie populaire ne chante pas de pareils sujets; ils sont exclusivement
du domaine du conte, de la légende merveilleuse. C'est en écrivain qui
fait «un extrait de ses lectures» et en romantique stendhalien que
Mérimée découvre l'esprit des nations «primitives» plutôt qu'il
n'approche de la véritable ballade traditionnelle.