Le plus poli Morlaque en parlant de sa Dans un ménage morlaque le mari
femme, dit: _Da prostite, moya xena_, couche sur un lit, s'il y en a
pardonnez-moi, ma femme. Ceux en petit un dans la maison, et la femme
nombre, qui possèdent un mauvais sur le plancher. C'est une des
châlit, où ils dorment sur la paille, nombreuses preuves du mépris
n'y souffrent jamais leur femme, qui avec lequel sont traitées les
est obligée de coucher sur le plancher. femmes dans ce pays. Un mari ne
J'ai couché souvent dans les cabanes cite jamais le nom de sa femme
des Morlaques, et j'ai été témoin de ce devant un étranger sans ajouter:
mépris universel qu'ils marquent au _Da prostite, moya xena_ (ma
sexe[654]. femme, sauf votre respect)[655].
Mérimée a compris le vampirisme de deux façons très différentes: dans sa
notice et dans ses ballades.
Dans la notice, s'inspirant directement de dom Calmet et de Fortis, il a
pénétré le véritable esprit du vampirisme; hallucination ou folie,
maladie de l'imagination: le vampirisme n'est rien autre chose.
Dans ses ballades, au contraire, Mérimée l'a interprété à la façon de
Byron et de Nodier; c'est un vampirisme fantaisiste, _un vampirisme
romantique_. Le vampire est un type particulier du héros fatal; s'il est
nuisible, c'est parce qu'il est maudit, ou parce que sont maudits ceux
dont il vient réclamer vengeance.
Ce vampirisme littéraire n'a rien de commun avec le vampirisme
traditionnel et populaire qui n'est qu'une superstition analogue à la
peur du loup-garou.
Mais si Mérimée, dans ses ballades vampiriques, s'est éloigné du
véritable esprit populaire, il s'est écarté bien davantage de la poésie
populaire serbo-croate qui ne chante jamais les vampires. Histoires de
bonnes femmes, ce sont des récits que racontent parfois les vieilles
grand'mères aux petits enfants dans les campagnes. Le _guzlar_ rougirait
de chercher son inspiration à des sources aussi grossières; et c'est
faire les peuples de ce pays par trop naïfs que de croire qu'ils ont
sans cesse l'imagination tourmentée de terreurs aussi puériles. Le
merveilleux sans doute ne manque pas dans les piesmas, mais ce
merveilleux, jamais effrayant, est le plus souvent symbolique. Tous les
peuples, en effet, ont divinisé à une certaine époque les forces de la
nature: les souffles du vent, le murmure des ruisseaux sont le langage
que parlent les esprits de la forêt et des monts. Les nymphes et les
sylphides sont connues en tous pays; le peuple serbo-croate lui aussi a
sa nymphe qui habite la montagne, la _Vila_, qui est souvent l'amie des
héros; les poètes de ces pays, comme tous les poètes, aiment la fiction;
les chevaux ailés, les miracles sont pour eux choses assez familières;
mais comme les poètes sincères qui sentent encore vibrer en eux les
vraies cordes du lyrisme, ce sont les riantes et gracieuses images
qu'ils aiment et non pas des tableaux tout remplis d'horreurs que seule
peut apprécier une société quelque peu corrompue et avide de sensations
nouvelles.
§ 3