On conduit à l'église l'épouse voilée, [Les svati] Ce sont les membres
au milieu des _svati_ à cheval. Après des deux familles réunis pour le
la cérémonie de la bénédiction, on la mariage. Le chef de l'une des
ramène à la maison de son père, ou à deux familles est le président
celle de son époux, si elle est peu des svati, et se nomme
éloignée, parmi les décharges d'armes à _stari-svat_. Deux jeunes gens,
feu et parmi les cris de joie et des appelés _diveri_, accompagnent
témoignages d'une allégresse barbare... la mariée et ne la quittent
Le _stari-svat_ est le premier qu'au moment où le kuum la remet
personnage de la noce, et cette dignité à son époux. Pendant la marche
se donne toujours à l'homme le plus de la mariée, les svati tirent
considéré parmi les parents... Les deux continuellement des coups de
_diveri_ destinés à servir l'épouse, pistolets, accompagnement obligé
doivent être les frères de l'époux. Le de toutes les fêtes, et poussent
_kuum_ fait les fonctions de parrain... des hurlements épouvantables.
Ajoutez à cela les joueurs de
Avant d'entrer dans la maison, guzla et les musiciennes, qui
la mariée se met à genoux et baise chantent des épithalames souvent
le seuil de la porte; sa belle-mère improvisées, et vous aurez une
ou quelque autre femme de la parenté idée de l'horrible charivari
lui met alors en main un crible, rempli d'une noce morlaque.
de grains et de menus fruits, comme
noix et amandes, qu'elle doit répandre La mariée, en arrivant à la
derrière elle par poignées. maison de son mari, reçoit des
mains de sa belle-mère ou d'une
des parentes (du côté du mari),
un crible rempli de noix; elle
le jette par-dessus sa tête et
baise ensuite le seuil de la
porte.
Quand les époux sont déshabillés, le Le kuum est le parrain de l'un
_kuum_ se retire et écoute à la porte, des époux. Il les accompagne à
s'il y en a une. Il annonce l'événement l'église et les suit jusque dans
par un coup de pistolet, auquel les leur chambre à coucher où il
svati répondent par une décharge de délie la ceinture du marié, qui,
leurs fusils. ce jour-là, d'après une ancienne
superstition, ne peut rien
couper, lier ni délier. Le kuum
a même le droit de faire
déshabiller en sa présence les
deux époux. Lorsqu'il juge que
le mariage a été consommé, il
tire en l'air un coup de
pistolet, qui est aussitôt
accompagné de cris de joie et de
coups de feu par tous les
svati[648].
JEANNOT[649].--La deuxième ballade, _Jeannot_, tout entière, a trait au
vampirisme; mais c'est pour s'en moquer. Mérimée se décide avec peine à
en parler sérieusement. Il ménage son lecteur et veut à l'avance lui
bien faire connaître quelle est sa propre pensée au sujet de cette
superstition. _Jeannot_ est un petit conte qui veut être drolatique et
qui est à peine amusant; Mérimée réussit peu dans ce genre; et puis on
peut penser qu'il y a comme un manque de goût à introduire si
brusquement un personnage aussi couard dans un recueil où tous les héros
ont pour moindre défaut la poltronnerie. De plus, ce pauvre Jeannot a le
tort de nous faire par trop songer au fameux «Jeannot lapin» de La
Fontaine. L'aventure de l'infortuné poltron, mordu par un chien qu'il
croit être un vampire, est à peine plaisante; elle n'a pour nous d'autre
intérêt que de nous faire remarquer encore une fois que Mérimée se
défend d'avoir jamais cru, le moins du monde, aux histoires de vampires.
Ceci bien établi, son imagination pourra se donner libre cours; se
complaire à des tableaux effrayants et raconter avec un semblant de
sincérité des histoires à faire frémir.
LE VAMPIRE[650].--_Le Vampire_ la troisième ballade du genre, se réduit
à un tableau: c'est la description d'un vampire tel que Mérimée
l'imagine d'après les renseignements que lui a donnés dom Calmet.
Remarquons que ce portrait, type du vampire selon l'auteur de _la
Guzla_, présente tous les traits principaux qu'on rencontre chez les
autres vampires du recueil. Comme lui, Nicéphore de _la Belle Sophie_,
le «Grec schismatique» de _Constantin Yacoubovich]_, et très
probablement aussi Cara-Ali de la ballade du même nom, sont de jeunes
hommes: comme lui, ils sont étrangers et doublement dignes de mépris,
comme vampires et comme «chiens d'infidèles»; ils sont généralement
séduisants: le «Vénitien» s'est fait aimer de Marie, comme Cara-Ali
s'est fait aimer de Juméli. Les yeux bleus, le teint pâle, cet air de
jeunesse qui jamais ne les quitte, même quand ils ont les cheveux
blancs, sont les signes distinctifs auxquels on peut reconnaître un
vampire tandis qu'il est en vie; mort, ses yeux se ternissent, mais n'en
gardent pas moins une étrange puissance de fascination; son sang circule
toujours chaud à travers les veines; les corbeaux évitent de
l'approcher. Malheur à qui passe près de ce cadavre!
Le vampire selon Mérimée,--nous parlons de ses ballades,--c'est un
héros, fatal encore après sa mort. Fatal à lui-même et fatal à ceux qui
se trouvent sur sa route; son amour est maudit; il entraîne dans sa
perte celle à qui il s'attache; c'est un vampire très byronien que le
vampire de Mérimée. Nicéphore se tue comme Werther, parce qu'il n'a pu
épouser la belle Sophie; le «Vénitien» du _Vampire_ et Cara-Ali sont des
damnés qui excitent plus de pitié que de haine; à tout cela on ne
reconnaît guère le vampire traditionnel que la superstition déclare tel,
parce que durant sa vie il a vécu en original, ou parce que la nature
avait placé dans ses yeux et dans ses traits quelque chose d'anormal; ou
parce que, enfin, des circonstances bizarres ont accompagné sa mort.
CARA-ALI[651].--Héros fatal, le vampire est dévoué à ceux qu'il aime;
car ce n'est pas sa faute s'il provoque leur ruine; le «Vénitien» est
mort pour l'amour de Marie: «Une balle lui a percé la gorge, un ataghan
s'est enfoncé dans son coeur»; Cara-Ali meurt pour l'amour de Juméli:
«Juméli! Juméli! ton amour me coûte cher. Ce chien de mécréant m'a tué,
et il va te tuer aussi.» Mais si le vampirisme est au fond de cette
ballade, il n'en forme pas le véritable sujet: c'est un poème à tendance
moralisatrice auquel nous avons affaire.
Cara-Ali a séduit la belle Juméli parce qu'«il est couvert de riches
fourrures», tandis que son mari «Basile est pauvre». Quelle est, en
effet, la femme qui résiste à beaucoup d'or?» se demande le sauvage
poète illyrien. Pour ses richesses, Juméli a aimé l'infidèle. «Où es-tu,
Basile? Cara-Ali, que tu as _reçu dans ta maison, enlève ta femme Juméli
que tu aimes tant_.» Le vampire est non seulement séducteur, mais il se
fait un jeu, nouveau Pâris, de violer les lois de l'hospitalité. Le mari
tire une terrible vengeance de celui qui l'a trompé; de son «beau fusil
orné d'ivoire et de houppes rouges» il tue le pervers mécréant. Et non
content d'avoir blâmé dans sa première partie la cupidité de la femme;
d'avoir châtié comme il le mérite, le crime honteux d'un étranger peu
soucieux de ce qu'il doit à son hôte, Mérimée, pour une fois farouche
moraliste, punit d'abominable façon la sotte curiosité de l'homme qui,
lui aussi, se laisse prendre à l'appât des richesses et de la
domination. Avant de mourir, en effet, Cara-Ali a remis à l'épouse
infidèle «un talisman précieux», le Coran qui lui vaudra sa grâce, mais
causera la perte de l'infortuné Basile. «Basile a pardonné à son
infidèle épouse; il a pris le livre que tout chrétien devrait jeter au
feu avec horreur.» Mal lui en prend, car «en ouvrant le livre à la
soixante-sixième page» il se livre, «pour avoir renoncé à son Dieu» aux
mains du vampire «qui le mord à la veine du cou et ne le quitte qu'après
avoir tari ses veines».
Étrange histoire où le merveilleux ne paraît que dans la seconde partie,
selon un procédé habituel à Mérimée qu'il nous sera plus commode
d'étudier dans la ballade suivante. La morale, sans doute, est au fond
de cette pièce; mais est-elle bien sincère? ce sont de vieux thèmes que
la cupidité de la femme, la violation des droits de l'hospitalité,
l'ambition des hommes. Mérimée, il faut le dire, nous paraît un
moraliste quelque peu ironiste; son vampire qui représente ici le doigt
de Dieu, nous semble tout juste bon à effrayer les petits enfants; il a
voulu faire très gros, pour produire beaucoup d'effet; on ne saurait
nier qu'il y a dans son poème beaucoup de choses qui surprennent et
frappent l'attention.
CONSTANTIN YACOUBOVICH[652].--La cinquième ballade que Mérimée a
consacrée aux histoires de vampires est bien faite, elle aussi, pour
nous étonner. Vampire dans la première partie du poème,--car il a mordu
le fils de Constantin à la veine du cou,--le «Grec schismatique» se
transforme dans la seconde partie en un fascinateur. C'est trop pour un
seul homme: on n'est pas à la fois vampire et «_mauvais oeil_»; l'un ou
l'autre devrait suffire.
Extraordinaire, cette ballade, et cependant meilleure au point de vue de
la couleur, que ne l'étaient les précédentes.
Comme le «Vénitien» du _Vampire_, le «Grec schismatique» ne porte point
de nom. C'est un inconnu, venu d'on ne sait où; un être fatal,
prédestiné, qui n'ose dire ni qui il est, ni où il va, toujours forcé de
fuir les lieux où il voudrait s'attacher. Un jour, blessé à mort, il
tombe au milieu d'une famille paisible qui prend soin de ses derniers
moments, et c'est son dernier crime. Ce cimetière, ces arbres verts
qu'il voit là-bas, dorés par le soleil, ce dernier refuge dans lequel il
voudrait dormir son dernier sommeil, il ne pourra y reposer car il est
poursuivi jusque dans la mort par son mauvais destin. Funeste à tous
ceux qui l'entourent, même à ceux qui lui veulent du bien, pourquoi
faut-il que Constantin Yacoubovich ne se soit pas demandé «si la terre
latine souffrirait dans son sein» ce «Grec schismatique». Et nous
découvrons ici, toujours et encore, ce perpétuel souci de Mérimée de
faire accepter ses histoires, en leur donnant, en dehors de la notion du
vampirisme même, quelque motif plausible qui puisse faire passer le
merveilleux. Deux personnages jouent un rôle important dans cette
ballade: c'est l'inconnu et le saint ermite qui lui aussi est anonyme;
et pourtant Constantin Yacoubovich, qui y tient une place insignifiante,
a donné son nom au poème; c'est lui, en effet, qui noue le drame en
commettant le sacrilège, c'est lui qui aurait dû chasser comme un chien,
loin de sa porte, ce mécréant maudit.
Toute cette ballade nous paraît assez bien venue et bien composée; c'est
insensiblement que Mérimée nous fait passer de la réalité dans le
domaine du merveilleux; quelque part il a donné sa recette pour y
plonger le lecteur sans qu'il s'en aperçoive.
Commencez par des portraits bien arrêtés de personnages bizarres,
mais possibles, et donnez à leurs traits la réalité la plus
minutieuse. Du bizarre au merveilleux, la transition sera
insensible, et le lecteur se trouvera en plein fantastique bien
avant qu'il se soit aperçu que le monde réel est loin derrière
lui[653].
Cette ballade nous offre une excellente occasion d'étudier la manière
dont Mérimée s'y prend pour y réussir en effet.
Un tableau d'abord, en quelques lignes, pour situer la scène: Constantin
Yacoubovich est assis devant sa maison; devant lui son fils joue avec un
sabre; sa femme Miliada est accroupie à ses pieds. Survient un inconnu;
ce sera le personnage important du drame, il faut donc attirer
l'attention sur lui: ici et là quelques traits qui nous le feront
reconnaître tout à l'heure pour ce qu'il est véritablement: figure
jeune, cheveux blancs, yeux mornes, joues creuses. Ce personnage
énigmatique nous intrigue plus qu'il ne nous étonne; avant qu'il ne
meure, Mérimée place dans sa bouche quelques mots seulement qui nous
font deviner tout un passé de douleurs et de nouvelles misères: «Triste,
triste fut ma vie; triste sera ma mort...» Enfin deux traits qui
attirent et retiennent notre attention: Et sa bouche a souri et ses yeux
sortaient de leurs orbites.» Puis, quand l'auteur a déclaré que
Constantin «l'a porté au cimetière sans s'inquiéter si la terre latine
souffrirait dans son sein le cadavre d'un Grec schismatique», nous
sommes bien persuadés que ce mort est un être étrange, nous l'admettons
pour tel à l'avance et nous n'avons qu'une curiosité, savoir qui il est.
Mérimée est bien trop habile pour nous le dire de suite: il nous montre
d'abord le jeune fils de Constantin qui se meurt d'un mal inconnu; ce
qui ne fait qu'accroître notre désir de connaître le pourquoi de toutes
ces choses; puis un grand mot nous met davantage en éveil: «La
_Providence_ a conduit dans la maison de Constantin un saint ermite, son
voisin.» Enfin, nous allons savoir, et, à l'avance, nous acceptons
toutes les explications merveilleuses qui nous seront données. Ce mort
est un vampire, c'est lui qui vient sucer le sang du fils de Constantin;
on le déterre:
Or, son corps était frais et vermeil; sa barbe avait crû, et ses
ongles étaient longs comme des serres d'oiseau; sa bouche était
sanglante, et sa fosse inondée de sang. Alors Constantin a levé un
pieu pour l'en percer; mais le mort a poussé un cri et s'est enfui
dans les bois.
Nous sommes en plein merveilleux; il n'y a plus de raison pour nous
arrêter; et c'est la fuite fantastique du mort à travers les bois; et
ces apparitions consécutives et ces conjurations sans cesse renouvelées.
Du domaine des choses possibles, où nous étions dans la première partie,
nous avons passé, par des transitions habiles et presque sans nous en
apercevoir, en pleine fantaisie.
Est-il besoin de dire qu'ici encore, lorsque Mérimée a besoin d'un
document précis,--qui, à vrai dire, n'ajoute rien à son poème parce que
le plus souvent il n'est pas nécessaire,--c'est à ses sources bien
connues qu'il s'adresse.