Avec _la Guzla_, qui contient un assez grand nombre d'histoires
terrifiantes, Mérimée, lui aussi et à sa manière, avait pris cette
«direction ultra-romantique» dont parle Goethe. En 1819 et 1820, il
s'était mis à étudier la magie[637]; il lisait alors le _Monde enchanté_
du «fameux docteur Balthazar Bekker», _le Traité sur les apparitions_ du
père Calmet, la _Magie naturelle_ de Jean-Baptiste Porta[638], ouvrages
dont il se servira en composant _la Guzla_ et dont il se souviendra au
chapitre XII de la _Chronique de Charles IX_. Il faisait, en effet, de
l'«ultra-romantisme» avec ses ballades sur les vampires et les jeteurs
de sort, qui tiennent une place considérable dans son recueil de poésies
illyriques.
Mais il serait injuste de prétendre que Mérimée a introduit dans _la
Guzla_ ce monde merveilleux uniquement pour faire de
l'«ultra-romantisme». Le surnaturel se retrouve fréquemment dans la
véritable poésie populaire et Mérimée dut s'en souvenir lorsqu'il se mit
à confectionner ses contrefaçons du folklore.
De plus, il crut donner ainsi plus de «couleur» à ses ballades
illyriques. En effet, le vampirisme est une superstition
particulièrement remarquée chez les peuples de l'Adriatique et des
Balkans. Chez son guide Fortis, il avait trouvé une page qui suffit à le
décider:
Les Morlaques croient avec tant d'obstination aux sorciers, aux
esprits, aux spectres, aux enchantements, aux sortilèges, comme
s'ils étaient convaincus de l'existence de ces êtres par mille
expériences réitérées. Ils sont persuadés aussi de la vérité des
_vampires_, à qui ils attribuent, comme en Transylvanie, le désir
de sucer le sang des enfants. Lorsqu'un homme soupçonné de pouvoir
devenir vampire, ou comme ils disent _voukodlak_[639], meurt, on
lui coupe les jarrets et on lui pique tout le corps avec des
épingles; ces deux opérations doivent empêcher le mort de retourner
parmi les vivants. Quelquefois, un Morlaque mourant croyant sentir
d'avance une grande soif du sang des enfants, prie ou oblige même
ses héritiers à traiter son cadavre en vampire avant de l'enterrer.
Le plus hardi heyduque se sauve à toutes jambes à la vue de quelque
chose qu'il peut envisager comme un spectre ou comme un esprit
follet; de telles apparitions se présentent souvent à des
imaginations échauffées, crédules et remplies de préjugés. Ils
n'ont aucune honte de ces terreurs et les excusent par un proverbe
qui rappelle bien un vers de Pindare: «La crainte des esprits fait
fuir même les enfants des dieux.» Les femmes morlaques sont, comme
il est très naturel, cent fois plus craintives et plus visionnaires
que les hommes[640].
L'auteur du _Voyage en Bosnie_ avait, lui aussi, parlé des vampires:
nouvelle preuve pour Mérimée que la «couleur» serait insuffisante s'il
ne leur accordait une place importante dans _la Guzla_[641].
Ainsi, persuadé que l'âme serbo-croate était constamment tourmentée par
les monstrueuses histoires des buveurs de sang, il n'hésita pas à
composer cinq ballades exclusivement consacrées aux vampires. Une sorte
de dissertation folklorique servait d'introduction à cette partie de son
ouvrage.
La note _Sur le Vampirisme_[642] n'est, en somme, qu'une transcription
fidèle de quelques pages de dom Calmet, suivie d'une paraphrase sur le
même thème. S'il y a là vraiment ce ton «candide et pédant» dont parle
M. Filon[643], le mérite en revient surtout au savant bénédictin qui a
fourni la matière,--Mérimée le reconnaît,--de huit pages sur vingt-deux.
Dans cette paraphrase, l'auteur de _la Guzla_ raconte le plus
sérieusement du monde un «fait du même genre dont il a été témoin». Ce
récit est, lui aussi, arrangé à l'aide de nombreuses histoires
rapportées dans le _Traité sur les apparitions_, mais on y reconnaît
facilement les passages où dom Calmet cède la plume à notre spirituel
auteur.
Selon son habitude, Mérimée y raconte une visite qu'il aurait faite à un
Morlaque «riche, très jovial, assez ivrogne», Vuck Poglonovich. «Je
voulais rester quelques jours dans sa maison, dit-il, afin de dessiner
des restes d'antiquités du voisinage; mais il me fut impossible de louer
une chambre pour de l'argent; il me fallut la tenir de son hospitalité.»
Ce Vuck Poglonovich avait une fille de seize ans, charmante enfant, nous
assure Mérimée.
Un soir les femmes nous avaient quittés depuis une heure environ,
et, pour éviter de boire, je chantais à mon hôte quelques chansons
de son pays, quand nous fûmes interrompus par des cris affreux qui
partaient de la chambre à coucher. Il n'y a en qu'une ordinaire
dans une maison, et elle sert à tout le monde. Nous y courûmes
armés, et nous y vîmes un spectacle affreux. La mère, pâle et
échevelée, soutenait sa fille évanouie, encore plus pâle
qu'elle-même, et étendue sur de la paille qui lui servait de lit.
Elle criait: «Un vampire! un vampire! ma pauvre fille est morte!»
Nos soins réunis firent revenir à elle la pauvre Khava[644]: elle
avait vu, disait-elle, sa fenêtre s'ouvrir et un homme pâle et
enveloppé dans un linceul s'était jeté sur elle et l'avait mordue
en tâchant de l'étrangler. Aux cris qu'elle avait poussés, le
spectre s'était enfui, et elle s'était évanouie. Cependant elle
avait cru reconnaître dans le vampire un homme du pays, mort depuis
plus de quinze jours et nommé Wiecznany. Elle avait sur le cou une
petite marque rouge; mais je ne sais si ce n'était pas un signe
naturel, ou si quelque insecte ne l'avait pas mordue pendant son
cauchemar. Quand je hasardais cette conjecture, le père me repoussa
durement; la fille pleurait et se tordait les bras, répétant sans
cesse: «Hélas! mourir si jeune avant d'être mariée!» et la mère me
disait des injures, m'appelant mécréant et certifiant qu'elle avait
vu le vampire de ses deux yeux et qu'elle avait bien reconnu
Wiecznany. Je pris le parti de me taire[645].
Ainsi, et dès les premières lignes de son récit, Mérimée prend nettement
position: il ne croit pas aux vampires, mais il cherche à donner de
cette superstition une explication rationnelle. Hallucination ou folie,
maladie de l'imagination, tel est son pronostic. «Elle avait vu,
_disait-elle_... elle avait _cru_ reconnaître un homme du pays... elle
avait sur le cou une petite marque rouge; _mais je ne sais si ce n'était
pas_ un signe naturel, ou si quelque insecte ne l'avait pas mordue...»
Il y a là un cas pathologique qui intéresse au plus haut point Mérimée,
curieux observateur de pareils phénomènes. Dès lors c'est en docteur, en
psychologue, qu'il va étudier les effets de cette maladie singulière:
mais aussi en artiste, car il saura nous rendre palpables tous les
progrès de cette étrange affection. Et d'abord, il lui faut établir que
certains peuples croient sincèrement à l'existence des vampires; un
tableau d'un réalisme saisissant, habilement amené par quelques phrases
de transition, convaincra l'incrédule qu'il existe bien réellement des
vampires, sinon en vérité, du moins dans l'imagination de certaines
gens.
«La mère _avait vu le vampire de ses yeux et l'avait bien reconnu_.»
Suit une scène de sauvagerie, la plus horrible qu'on puisse imaginer, et
qui étonne chez des peuples qui ont cependant le respect de la mort;
mais la superstition ne connaît point de mesures. Ce crâne fracassé à
coups de fusil, ce cadavre déchiqueté par la morsure des hanzars, ce
liquide rougeâtre qu'on recueille sur des linges blancs pour servir de
compresses aux épaules de la pauvre Khava: Mérimée accumule tant de
détails repoussants et dégoûtants qu'on est bien forcé de convenir que
ce n'est pas chose ordinaire qu'une maladie où il faut employer des
remèdes de cette nature. Il y aune telle précision dans le récit,
l'auteur donne tant d'indications circonstanciées sur tout ce qui s'est
passé, à ce qu'il dit, sous ses yeux, qu'on a peine à ne pas l'en croire
sur parole et qu'il réussit bien mieux que ne l'avaient su faire dom
Calmet, Chaumette-Desfossés et Fortis, à nous initier à ce qu'est
véritablement le vampirisme: abominable et effrayante superstition dont
il va nous dire tous les effets funestes. Comme un médecin qui, au
chevet d'un malade, note au jour le jour tous les progrès de la maladie,
Mérimée indique avec une exactitude qui paraît scrupuleuse tout ce qui
peut nous faire connaître le mal dont meurt la malheureuse Khava. «Les
craquements du plancher, le sifflement de la bise, le moindre bruit la
faisaient tressaillir... Son imagination avait été frappée par un rêve
et toutes les commères du pays avaient achevé de la rendre folle en lui
racontant des histoires effrayantes.» Rien à faire contre le mal qui la
dévore; la bonne volonté, le dévouement sont impuissants, impossible de
prendre sur elle la moindre autorité; absorbée dans la méditation de sa
misère, elle a cette perspicacité des malades qui, mortellement
atteints, savent discerner toute la fausseté des espérances qu'on essaie
de leur donner. Observateur attentif, Mérimée n'en est pas pour autant
impassible; il se meut peu, il est vrai, dans ce récit de la mort d'une
jeune fille, tout juste autant qu'il faut pour pouvoir nous découvrir,
phase par phase, la maladie, et pour «donner enfin, de bon coeur, au
diable les vampires, les revenants et ceux qui en racontent les
histoires[646]».
Mais si sa sensibilité est contenue, elle n'en est pas moins évidente:
il a su donner la vie à la touchante et infortunée Khava et pour cela il
fallait bien qu'il fût ému lui-même. Il l'a fait gracieuse et dévouée,
superstitieuse il est vrai, mais quelle jeune fille ne l'est un peu?
Pleine d'attentions délicates: elle sait éloigner sa mère à ses derniers
moments, elle laisse à son garde fidèle une amulette pour souvenir;
victime d'un sort funeste, résignée, affectueuse et tendre elle fait
songer à plus d'une jeune fille du répertoire romantique.
Ce qui ressort de cette notice _Sur le Vampirisme_, c'est que Mérimée
s'est intéressé à la superstition morlaque d'abord parce que c'était
pour lui matière à peintures saisissantes et horribles qu'il se plaira
de nous tracer dans toute leur hideur, ensuite parce qu'il y avait là un
phénomène moral, quelque chose de bizarre dont les raisons étaient
obscures à démêler et dont il fallait rendre compte. Aussi bien nous
retrouverons dans les cinq ballades qu'il a consacrées aux vampires
cette double tendance: nous y découvrirons le peintre de tableaux
réalistes affreux et le froid psychologue qui examine, juge et critique
une superstition.
LA BELLE SOPHIE[647].--Est-ce une habileté? la première des ballades
vampiriques de Mérimée peut se comprendre dans une certaine mesure. Ce
n'est pas, là, du merveilleux à haute dose: une jeune fille méprise un
jeune amant qui l'aime, pour se donner à un homme riche et déjà vieux;
le jeune homme se suicide et la belle Sophie, avant que d'entrer dans la
chambre nuptiale, meurt épuisée dans les bras d'un spectre qui la mord à
la gorge. Nous y pouvons voir comme un symbole du remords qui un jour
poursuivra la glorieuse épouse du riche hey Moïna. Le vampirisme se
glisse dans cette ballade, plutôt qu'il n'y paraît. Ce n'est pas le bey
Moïna qui enserre, étouffe et tue la jeune épousée, c'est le spectre
vengeur de Nicéphore qui vient demander rançon de son sang qu'il a
répandu. Or, les spectres, c'était le «genre frénétique» le plus pur;
nous ne remarquerons donc rien de très original dans cette ballade, si
ce n'est ces derniers mots: «Il m'a mordue à la veine du cou et il suce
mon sang.»
La ballade, d'ailleurs, a d'autres mérites. Scène lyrique dit Mérimée à
très juste titre: lyrique par la façon dont elle est composée en
strophes d'à peu près égale longueur et finissant sur un refrain qui
varie très peu: «Le riche bey de Moïna épouse la belle Sophie», ou «Tu
es l'épouse du riche bey de Moïna», etc.; mais pathétique aussi, par le
contraste que fait la joie des cérémonies nuptiales avec l'atrocité du
dénouement.
La «couleur», comme toujours, Mérimée l'emprunte à Fortis, ainsi que la
matière de ses notes. Couleur toute superficielle qui n'a d'autre raison
d'être que de situer la scène dans un pays plutôt que dans un autre.
Simple prétexte pour citer le _Voyage en Dalmatie_ et faire preuve
d'érudition.