HISTORIQUE DU VAMPIRISME

Selon une superstition populaire répandue non seulement chez les peuples

slaves, comme on le veut quelquefois, mais aussi chez les Roumains, les

Albanais, les Grecs modernes, les Allemands, les Anglais, les

Irlandais[593], les vampires sont des morts qui sortent de leur tombeau

pour venir sucer le sang des vivants pendant la nuit. On ne peut,

d’après la tradition, s’en débarrasser qu’en les exhumant pour leur

percer le coeur avec un pieu, leur couper la tête et les brûler.

Le nom de _vampire_, quoique d’origine incertaine[594], passa, vers

1730, de la langue serbe dans toutes les langues européennes, même dans

celles où la chose était déjà connue et n’avait besoin que d’un nom,

comme l’anglais et l’allemand. On avait parlé, il est vrai, à plusieurs

reprises, avant 1730, des _upiorz_ polonais[595], des _vroucolaques_

grecs[596], des _Toten_ et des _Blutsäuger_ de Silésie et de Bohème,

mais toutes ces histoires n'avaient pas eu le succès qu'obtinrent, à

partir de 1725, les extraordinaires nouvelles rapportées du pays serbe.

Au mois de septembre 1724 mourut le paysan Pierre Blagoyévitch de

Kissilovo, petit village que les rapports du temps placent dans la

«Hongrie du Sud», mais qui se trouve en Serbie actuelle, alors occupée

par les Autrichiens. Dix semaines après sa mort, neuf autres personnes

du même village succombèrent en huit jours, déclarant avoir vu pendant

la nuit Pierre Blagoyévitch venir leur sucer le sang. Le neuvième jour,

la femme du vampire raconta que la nuit précédente Pierre Blagoyévitch

lui était apparu et lui avait demandé ses souliers.

Alors le village entier se présenta au proviseur impérial à Gradischka

(Véliko Gradichté); celui-ci vint avec un pope et un bourreau, pour

examiner l'affaire. Il ordonna d'ouvrir le tombeau du mort. On trouva

Pierre Blagoyévitch «tout frais» (ganz frisch), comme nous assure l'acte

officiel. Ses cheveux, sa barbe, ses ongles s'étaient renouvelés; sa

bouche était pleine de sang. On lui enfonça un pieu dans le coeur et on

le brûla. L'officier impérial rédigea un long rapport au Gouvernement de

Belgrade, qui le fit envoyer à Vienne où il provoqua une grande

sensation dans la presse et même dans les milieux scientifiques[597].

Un nouveau cas de vampirisme, plus sensationnel encore, fut signalé en

Serbie en 1732. On manda au colonel Botta d'Adorno à Belgrade qu'une

épidémie terrible régnait à Medvédia, près de Krouchévatz. Le colonel

envoya tout de suite sur les lieux un «contagions-medicus», M. Glaser;

il en reçut, quelques jours après, un rapport très confus; le médecin

demandait la permission de faire une «visitation chirurgique» dans le

cimetière du village, ce qui eut lieu le 7 janvier 1732[698]. Voici

l'histoire entière[599]:

En 1727, un heyduque, Arnaout Pavlé de Medvédia, fut écrasé par la chute

d'un chariot de foin. Trente jours après sa mort, quatre personnes

moururent subitement et de la manière dont meurent, suivant la tradition

du pays, ceux que poursuivent les vampires. On se souvint alors que cet

Arnaout Pavlé avait souvent raconté qu'aux environs de Kossovo Polié

(Vieille-Serbie) il avait été tourmenté par un vampire turc, mais qu'il

avait trouvé moyen de se guérir en mangeant de la terre qui recouvrait

le vampire et en se frottant de son sang; précaution qui ne l'empêcha

pas cependant de devenir vampire à son tour après sa mort. Donc, on

l'exhuma quarante jours après son enterrement. Son corps était vermeil,

ses cheveux, ses ongles, sa barbe avaient poussé et ses veines étaient

toutes remplies d'un sang fluide et coulant de toutes les parties de son

corps sur le linceul dont il était enveloppé. Le hadnagi ou le bailli du

lieu lui enfonça un pieu aigu dans le coeur; on lui coupa la tête et l’on

brûla le tout. Après cela, on fit subir la même opération aux cadavres

des quatre autres personnes mortes de vampirisme, de crainte qu’elles

n’en fissent mourir d’autres à leur tour.

Au bout de cinq ans, c’est-à-dire en 1732, éclata à Medvédia la terrible

épidémie qui fit venir la commission impériale de Belgrade. De nouveaux

cas de vampirisme furent constatés, mais on n’en savait pas la cause.

On découvrit enfin, après avoir bien cherché, que le défunt Arnaout

Pavlé avait tué non seulement les quatre personnes dont nous avons

parlée mais aussi plusieurs bêtes dont les nouveaux vampires s’étaient

repus. On résolut alors de déterrer tous ceux qui étaient morts depuis

un certain temps, et parmi une quarantaine de cadavres, on en trouva

dix-sept avec tous les signes les plus évidents de vampirisme: aussi

leur transperça-t-on le coeur; on leur coupa la tête et on les brûla,

puis on jeta leurs cendres dans la rivière Morava.

Un procès-verbal fut dressé par la commission impériale, signé par les

officiers autrichiens et les chirurgiens-majors des régiments. Il fut

expédié au conseil de guerre à Vienne, qui établit une commission

spéciale pour examiner la vérité de tous ces faits.

L’Empereur Charles VI s’intéressa vivement à cette histoire, qui eut tôt

fait de se répandre à travers l’Europe entière. L’année suivante (1733),

rapporte un écrivain du temps, «à la foire de Leipzig, on ne voyait aux

magasins de livres que des brochures sur les buveurs de sang[600]». Une

ville allemande déclara la guerre aux vampires et demanda secours aux

Universités et aux sociétés savantes[601]. La chose suscita de l’intérêt

même en France, et Louis XV s'adressa à son ambassadeur à Vienne, le duc

de Richelieu, pour avoir des détails[602].

En Allemagne, on publia une foule de dissertations écrites d'après les

points de vue les plus différents; théologiens, philosophes,

chirurgiens, historiens crurent devoir dire leur mot là-dessus: les uns,

ne croyant pas, mais essayant d'expliquer la superstition par les

raisons les plus étranges, les autres, prenant la chose au sérieux et se

demandant si c'était le _corpus_, l'_anima_ ou le _spiritus_ qui faisait

agir les vampires[603].

En France, Boyer d'Argens, d'abord, «ce d'Argens, comme l'a dit

Voltaire[604], que les jésuites, auteurs du _Journal de Trévoux_, ont

accusé de ne rien croire», raconta le plus sérieusement du monde des

histoires de vampires dans ses _Lettres juives_ qui sont, on le sait,

une des nombreuses imitations des _Lettres persanes_. Nous ne savons si

nous nous abusons, mais il nous paraît que ce fut lui qui introduisit le

mot serbe dans la langue française (1737)[605].

Après lui, un érudit célèbre, le R.P. dom Augustin Calmet, l'historien

de la Lorraine et le commentateur de la Bible, publia en 1746 ses

_Dissertations sur les apparitions des anges, des démons et des esprits,

et sur les revenants et les vampires_[606], livre absurde «dont on

n'aurait pas cru son auteur capable[607]». Voici les conclusions

auxquelles il arrive:

I. Que les Anges et les Démons ont souvent apparu aux hommes; que

les âmes, séparées du corps, sont souvent revenues, et que les uns

et les autres peuvent encore faire la même chose.

II. Que la manière de ces apparitions, et de ces retors, est une

chose inconnue, et que Dieu abandonne à la dispute et aux

recherches des hommes.

III. Qu'il y a quelque apparence que ces sortes d'apparitions ne

sont point absolument miraculeuses de la part des bons et des

mauvais Anges, mais que Dieu les permet quelquefois pour des

raisons dont il s'est réservé la connaissance.

IV. Que l'on ne peut donner sur cela aucune règle certaine; ni

former aucun raisonnement démonstratif, faute de connaître

parfaitement la nature et l'étendue du pouvoir des États spirituels

dont il s'agit.

V. Qu'il faut raisonner des apparitions en songe autrement que de

celles qui se font dans la veille; autrement des apparitions en

corps solide, parlant, marchant, buvant et mangeant, et autrement

des apparitions en ombre, ou en corps nébuleux et aérien; _enfin

que les corps qui reviennent en Grèce, en Hongrie, en Moravie, en

Silésie, demandent encore une manière de raisonner différente_.

VI. Ainsi il serait téméraire de poser des principes, et de former

des raisonnements uniformes sur toutes ces choses en commun. Chaque

espèce d'apparitions demande son application particulière[608].

Ces _Dissertations_ eurent un succès prodigieux qui dura longtemps. Les

éditions, les traductions étrangères se succédèrent pendant une

vingtaine d'années. Le nom de vampire devint si célèbre qu'en 1762

Buffon donna le nom de _vespertilio vampyrus_ à une chauve-souris de

l'Amérique du Sud[609].

On peut s'imaginer ce que les esprits forts du XVIIIe siècle eurent à

dire d'une telle superstition. C'est Voltaire en personne qui se chargea

de répondre.

Quoi! disait-il dans l'article consacré aux vampires dans son

_Dictionnaire philosophique_, c'est dans notre XVIIIe siècle qu'il

y a eu des vampires! c'est après le règne des Locke, des

Shaftesbury, des Trenchard, des Collins; c'est sous le règne des

d'Alembert, des Diderot, des Saint-Lambert, des Duclos, qu'on a cru

aux vampires, et que le révérend P. dom Augustin Calmet, prêtre

bénédictin de la congrégation de Saint-Vannes et de Saint-Hidulphe,

abbé de Sénones, abbaye de cent mille livres de rentes, voisine de

deux autres abbayes du même revenu, a imprimé et réimprimé

l'histoire des vampires avec l'approbation de la Sorbonne, signé

Marcilli!

Puis, après avoir parcouru le sujet d'une plume légère, il expose

brièvement quels en sont les points les plus discutés, en même temps

qu'il apporte de plaisantes solutions:

La difficulté était de savoir si c'était l'âme ou le corps du mort

qui mangeait: il fut décidé que c'était l'un et l'autre; les mets

délicats et peu substantiels, comme les meringues, la crème

fouettée et les fruits fondants, étaient pour l'âme; les rosbifs

étaient pour le corps.

Jean-Jacques Rousseau, dans sa _Lettre à l'Archevêque de Paris_, ne

s'indigne et ne s'étonne pas moins d'une pareille superstition:

S'il y a dans le monde une histoire attestée, c'est celle des

vampires; rien n'y manque: procès-verbaux, certificats de notables,

de chirurgiens, de curés, de magistrats; la preuve juridique est

des plus complètes; avec cela, qui est-ce qui croit aux vampires?

Donc, au XVIIIe siècle on ne pouvait songer à exploiter le vampirisme

dans la littérature, du moins en le prenant au sérieux. Le revenant

sanguinaire avait été tué sous le ridicule avant d'être sorti de sa

tombe. Aussi faudra-t-il le romantisme frénétique du XIXe siècle pour le

déterrer et lui donner la vie.

Ce fut un illustre écrivain qui ouvrit la brèche. En 1797, Goethe

composa sa _Fiancée de Corinthe_, «une histoire vampirique», comme il

l'appela lui-même (eine vampirische Geschichte[610]), cet impressionnant

poème «où chaque mot produit une terreur croissante» et «indique, sans

l'expliquer, l'horrible merveilleux de la situation[611]». Une véritable

orgie vampirique y est décrite dans la scène principale, «la plus

extraordinaire que l'imagination en délire ait jamais pu se figurer»,

où, à l'heure de minuit, la jeune fille promise au jeune païen

d'Athènes, puis faite chrétienne et religieuse, apparaît à son fiancé et

«partage avec lui les dons de Cérès et de Bacchus», dans ce «mélange

d'amour et d'effroi où il y a comme une volupté funèbre dans le tableau»

et où «l'amour fait alliance avec la tombe, la beauté même ne semble

qu'une apparition effrayante»:

«Je suis poussée hors de la tombe--pour chercher encore le bien qui

me fut ravi,--pour aimer encore l'homme déjà perdu,--et sucer le

sang de son coeur.--Quand c'est fait de lui,--je dois passer à

d'autres,--et les jeunes gens succombent à ma fureur.»

On a voulu voir dans ce poème une reconstitution poétique du monde

païen; mais d'après M. Stefan Hock qui s'en est tout particulièrement

occupé, le fond de _la Fiancée de Corinthe_ n'est pas du tout antique,

mais au contraire moderne, et, chose des plus curieuses, absolument

étranger aux personnages et au décor[612]. La Grèce moderne n'ignorait

pas les vampires, mais ce n'est pas de ces études sur la Grèce moderne

que Goethe tenait l'idée de cette jeune fille qui sort de sa tombe pour

sucer le sang du coeur de son bien-aimé. Le poète allemand fut initié au

vampirisme par le livre de dom Calmet et par quelques pages sur la même

superstition dans le _Voyage en Dalmatie_ de Fortis, d'où il avait déjà

traduit, vingt ans auparavant, la _Triste Ballade_. «Dans _la Fiancée de

Corinthe_, dit M. Hock, Goethe a changé les costumes serbo-hongrois

(_sic_) pour les costumes grecs, parce que, après son voyage en Italie,

ces derniers lui semblaient plus universellement humains»[613].

_La Fiancée de Corinthe_ n'eut pas un gros succès en France. Mme de

Staël, si avancée qu'elle fût, n'aimait pas beaucoup cette ballade. «Je

ne voudrais assurément défendre en aucune manière, disait-elle dans son

livre _De l'Allemagne_, ni le but de cette fiction, ni la fiction

elle-même; mais il me semble difficile de n'être pas frappé de

l'imagination qu'elle suppose... Sans doute un goût pur et sévère doit

blâmer beaucoup de choses dans cette pièce[614].» Le baron d'Eckstein,

directeur du _Catholique_, qui aimait peut-être le plus intelligemment

en France, après Fauriel, la ballade étrangère, accusait _la Fiancée de

Corinthe_, pour des raisons faciles à comprendre, d'être d'une profonde

immoralité[615]; et _le Mercure de France au XIXe siècle_, qui ne

manquait pourtant pas de sympathie pour les hardiesses de la nouvelle

école, déclara, dans une critique amère de la traduction d'Emile

Deschamps[616], que «ce poème n'a rien de touchant pour nous[617]». Mme

Panckoucke, qui traduisit aussi _la Fiancée de Corinthe_ dans ses

_Poésies de Goethe_ (Paris, 1825), jugea les allusions au vampirisme de

mauvais goût et les supprima purement et simplement. Le _Moniteur_ (22

octobre 1825) loua surtout «l'art avec lequel Mme Panckoucke a adouci

quelques teintes un peu crues de l'original de cette poésie». _La

Fiancée de Corinthe_ inspira à Théophile Gautier sa pièce de vers

intitulée: _les Taches jaunes_ et sa nouvelle vampirique _la Morte

amoureuse_.

Ajoutons que Goethe, tout en condamnant plus tard les excès du «genre

frénétique», conserva jusqu'à sa mort un intérêt bienveillant pour les

vampires dont il fait deux fois mention dans la seconde partie de son

_Faust_[618].

Un autre grand poète a associé son nom au même sujet. Après Goethe,

Byron, dans son poème du _Giaour_, fait allusion à cette superstition

(1813):

Vampire affreux, et contraint de poursuivre,

Dans ta fureur, tous ceux qui te sont chers;

Tu suceras le sang de ta famille;

Bientôt ta soeur, ton épouse, ta fille,

Expireront sous ta cruelle dent;

Tu maudiras le banquet dégoûtant

Qui doit nourrir ton cadavre vivant[619].

Trois ans plus tard, une petite société romantique anglaise se forma à

Genève. Byron, Mrs. Shelley, le docteur William Polidori et M.G. Lewis

en faisaient partie. On s'amusa pendant un certain temps à lire les

histoires de revenants allemands. À cette occasion, Mrs. Shelley écrivit

son roman de _Frankenstein_; Byron se rappela une nouvelle effrayante

qu'il s'était proposé d'écrire depuis longtemps, _le Vampire_ et il la

raconta à ses amis. Le docteur Polidori jeta l'histoire sur le papier et

la publia, au mois d'avril 1819, sous le nom de Byron, dans le _New

Monthly Magazine_[620].

Cette nouvelle, toute remplie de scènes macabres, et d'une morale plutôt

douteuse, avait pour héros un jeune débauché, lord Ruthwen, qui, tué en

Grèce, devint vampire, séduisit la soeur de son ami Aubrey et l'étouffa

la nuit qui suivit sa noce. Elle eut un éclatant succès: chose

incroyable, le vieux Goethe la proclama la meilleure oeuvre de

Byron[621]. En France, elle fut traduite immédiatement par un certain H.

Faber. Son succès fut si grand que le traducteur de Byron, Amédée

Pichot, se trouva obligé de l'insérer dans son édition des OEuvres

complètes du poète anglais. «Cette production apocryphe, disait-il dans

l'_Essai sur le génie et le caractère de lord Byron_, a autant contribué

à faire connaître le nom de lord Byron en France que ses poèmes les plus

estimés[622].» Protégé par le nom de l'auteur du _Corsaire_ et de

_Lara_, _le Vampire_ fit fortune dans les salons. Il inspira un roman de

vogue, _Lord Ruthwen ou les vampires_, par Cyprien Bérard, roman que

l'éditeur Ladvocat lança sous le nom de Charles Nodier. Les théâtres

s'emparèrent du sujet. Au Théâtre de la Porte-Saint-Martin on donna, le

13 juin 1820, la première du _Vampire_, mélodrame de Nodier, Carmouche

et A. Jouffroy, musique d'Alexandre Piccini. Alexandre Dumas a laissé

une relation intéressante de cette mémorable première et de la fièvre

vampirique qui régnait alors[623]. Et l'auteur de _Smarra_ écrivait:«_Le

Vampire_ épouvantera de son horrible amour les songes de toutes les

femmes: et bientôt, sans doute, ce monstre encore exhumé prêtera son

masque immobile, sa voix sépulcrale, son oeil d'un gris mort... tout cet

attirail de mélodrame à la Melpomène des boulevards; et quel succès

alors ne lui est pas réservé[624]!»

Cette pièce était «dégoûtante» selon le _Conservateur littéraire_ des

frères Hugo[625]; elle offrait, disaient les _Lettres Normandes_, «des

tableaux qu'une honnête femme ne peut voir sans rougir[626]». Mais elle

faisait fureur et tout Paris y allait. «Il n'était pas de petit théâtre

qui ne voulût avoir son _Vampire_, dit M. Estève dans son étude _Byron

et le romantisme français_; une lignée de ces monstres sortait de la

nouvelle de Polidori et de son adaptation française: au Vaudeville, _le

Vampire_ de Scribe et Mélesville; aux Variétés, _les Trois Vampires_ de

Brazier, Gabriel et Armand; sans compter les charges et les parodies:

_le Vampire_, mélodrame en trois actes, paroles de M. Pierre de la

Fosse, de la rue des Morts, et un _Cadet Buteux au Vampire_ de

Désaugiers[627].» Malgré les plaisanteries dont il fut souvent la

victime, le vampirisme resta longtemps à la mode: trois ans après la

première représentation, la pièce de Nodier attirait encore la foule à

la Porte-Saint-Martin, comme l'attirera à l'Ambigu, vingt-huit ans plus

tard, un drame d'Alexandre Dumas père, où l'on ressuscitait de nouveau

le sinistre lord Ruthwen[628].

Du reste, cela tenait à l'époque. La révolution romantique fut

précédée--et non pas par hasard--d'une vogue assez prolongée de la

magie, du surnaturel monstrueux, effrayant. Mme de Staël ne songeait pas

qu'un tel goût soit possible quand elle affirmait qu'en France «rien de

bizarre n'est naturel». On savourait la _Lénore_ de Bürger et on

dévorait les romans de Lewis, Mrs. Radcliffe et Maturin[629]. Collin de

Plancy rédigea, en 1818, une vraie encyclopédie de ce genre, _le

Dictionnaire infernal_, qui contenait déjà des articles spéciaux sur le

vampirisme. Cet ouvrage est un des cinq ou six livres qui ont servi à

Hugo pour sa _Notre-Dame de Paris_[630]. En 1819, Gabrielle de Pahan fit

paraître une _Histoire des fantômes et des démons qui se sont montrés

parmi les hommes_; en 1820, on publia sans nom d'auteur une _Histoire

des Vampires et des spectres malfaisants_ et les _Notes sur le

Vampirisme_, dont fut augmentée la seconde édition de _Lord Ruthwen_; en

1822, _Infernaliana_, édité par Charles Nodier, livre plein d'histoires

de vampires. C'est alors que florissait «l'école du cauchemar»,

inaugurée en France par Nodier que suivirent les jeunes auteurs, comme

Balzac et Hugo, dans leurs premiers romans[631].

C'était le temps où les amoureux se promenaient sous le balcon de leurs

belles, non une guitare, mais une tête de mort à la main. Relativement à

ce trait de moeurs romantiques, M. Anatole France note cette curieuse

anecdote: «Sainte-Beuve, environ vers ce temps, reçut la visite d'une

jeune et illustre dame [G. Sand?]; elle lui remit une tête de mort

préparée pour l'étude. Le crâne scié formait couvercle et s'ouvrait sur

charnière. Elle avait mis dedans une mèche de ses cheveux: «Vous

remettrez cela à A... [Alfred?], dit-elle[632].» Également intéressante

est la description qu'a donnée Théophile Gautier de dîners romantiques

de ce genre. «On se réunissait à la barrière de l'Étoile, chez Graziano,

au cabaret du Moulin-Rouge, pour manger du macaroni au sughilo et boire

du vin dans une tête de mort. Le doux Gérard de Nerval se chargea de

fournir cet accessoire. Il apporta un crâne de tambour-major dérobé à la

collection paternelle. Une poignée de commode en cuivre vissée à la

boîte osseuse en faisait une coupe très présentable[633].» Et dans le

_Pandæmonium_ de Philothée O'Neddy (Théophile Dondey), Pétrus Borel

exalte les anciens jours où il faisait bon vivre,

Lorsqu'on avait des flots de lave dans le sang,

Du vampirisme à l'oeil, des volontés au flanc[634]!

Dans le grand manifeste romantique qu'est la préface de _Cromwell_, la

chose fut sanctionnée comme faisant partie du fameux _grotesque_:

Les naïades charnues, les robustes tritons, les zéphyres libertins

ont-ils la fluidité diaphane de nos ondins et de nos sylphides?

N'est-ce pas parce que l'imagination moderne sait faire rôder

hideusement dans nos cimetières les _vampires_, les ogres, les

aulnes, les psylles, les goules, les brucolaques, les aspioles,

qu'elle peut donner à ses fées cette forme incorporelle, cette

pureté d'essence dont approchent si peu les nymphes païennes[635]?

Ceci est d'autant plus significatif que Victor Hugo, six ans avant cette

préface, traitait _le Vampire_ de Nodier de pièce «dégoûtante».

Goethe, qui s'intéressait vivement à la littérature française de cette

époque, jugea sévèrement cette «direction ultra-romantique» qui se

manifestait chez «quelques talents remarquables», direction dont il est

lui-même jusqu'à un certain point responsable, car plusieurs de ses

ballades de ce genre furent célébrées en France en ce temps-là. Voici ce

qu'il disait à son «fidèle Eckermann»:

Dans aucune révolution il n'est possible d'éviter les excès. Dans

les révolutions politiques, ordinairement, on ne veut d'abord que

détruire quelques abus, mais avant que l'on ne s'en soit aperçu, on

est déjà plongé dans les massacres et dans les horreurs. Les

Français, dans leur révolution littéraire actuelle, ne demandaient

rien autre chose qu'une forme plus libre, mais ils ne se sont pas

arrêtés là, ils rejettent maintenant le fond avec la forme. On

commence à déclarer ennuyeuse l'exposition des pensées et des

actions nobles; on s'essaie à traiter toutes les folies. À la place

des belles figures de la mythologie grecque, on voit des diables,

des sorcières, des vampires, et les nobles héros du temps passé

doivent céder la place à des escrocs et à des galériens. «Ce sont

des choses piquantes! Cela fait de l'effet!» Mais quand le public a

une fois goûté à ces mets fortement épicés et en a pris l'habitude,

il veut toujours des ragoûts de plus en plus forts.--Un jeune

talent qui veut exercer de l'influence et être connu, et qui n'est

pas assez puissant pour se faire sa voie propre, doit s'accommoder

au goût du jour et même il doit chercher à dépasser ses

prédécesseurs en cruautés et en horreurs. Dans cette chasse des

moyens extérieurs, toute étude profonde, tout développement intime

régulier du talent et de l'homme est oublié. C'est là le plus grand

malheur qui puisse arriver au talent, mais cependant la littérature

dans son ensemble gagnera à ce mouvement[636].

§ 2

"La Guzla" de Prosper Mérimée · 第 79 / 231 题