Quelques mots seulement sur la _Barcarolle_[577]. Elle nous paraît avoir
été intercalée au milieu des autres ballades avec assez de bonheur, pour
mettre un peu de variété dans le recueil. Mérimée a senti qu'il nous
avait trop promenés à travers les montagnes escarpées, aussi a-t-il jugé
convenable de nous mener nous rafraîchir quelque peu au bord de la mer.
Ce petit poème assez gracieux jette dans le recueil une note nouvelle;
il complète la série des couleurs sous lesquelles l'auteur de _la Guzla_
s'est plu à imaginer l'Illyrie; couleurs chatoyantes et diverses où se
mêlent des éléments turcs, byzantins et enfin vénitiens. Nous aurons
l'occasion de voir dans la suite qu'il est fait dans _la Guzla_
plusieurs fois allusion à Venise, mais dans aucune de ces pièces il n'y
a songé aussi exclusivement que dans celle-ci.
Pisombo, pisombo! la mer est bleue, le ciel est serein, la lune est
levée et le vent n'enfle plus nos voiles d'en haut. Pisombo,
pisombo!
Venise commençait à devenir fort à la mode; le séjour qu'y avait fait
Byron avait rendu célèbre la pittoresque ville des doges, des sbires,
des gondoliers. La barcarolle avait fait une fortune rapide. En 1825,
les _Annales romantiques_ en publièrent une d'Ulric Guttinguer, dont les
premiers vers ressemblent quelque peu au premier couplet de celle de
Mérimée:
Embarquez-vous, qu'on se dépêche,
La nacelle est dans les roseaux;
Le ciel est pur, la brise est fraîche,
L'onde réfléchit les ormeaux[578].
Nous ne savons si celle de Mérimée est un pastiche de quelque barcarolle
vénitienne incontestable. Toutefois le genre était assez facile et
devait tenter un écrivain peu inventif; il ne faut pas beaucoup
d'imagination, en effet, pour parler agréablement de l'eau, du ciel, du
vent léger qui souffle dans les voiles, du plaisir qu'on éprouve à se
sentir mollement bercé sur la mer[579]; il ne faut pas non plus beaucoup
d'idées pour songer qu'un pirate, toujours à craindre, peut venir
troubler cette douce quiétude; et c'est pourquoi nous dirons que si la
_Barcarolle_ de Mérimée ne nous semble pas plus mauvaise que d'autres,
elle ne nous en paraît pas moins artificielle.
§ 8