... Mais laissons-les, pour nous Serral est en guerre contre
occuper des Monténégrins et de leur Ostrowicz: les épées ont été
courtoisie que j'ai promis de vous tirées; six fois la terre a bu
faire connaître. Quelle que soit la le sang des braves. Mainte veuve
fureur des querelles qui s'élèvent trop a déjà séché ses larmes; plus
souvent parmi les Monténégrins, les d'une mère pleure encore.
femmes sont toujours religieusement
respectées. Cette neutralité donne à ce Sur la montagne, dans la plaine,
sexe l'occasion de rendre d'importants Serral a lutté contre Ostrowicz,
services. Lorsque leurs maris sont en ainsi que deux cerfs animés par
_vendetta_, elles les accompagnent le rut. Les deux tribus ont
partout et vont en avant visiter les versé le sang de leur coeur, et
lieux où l'on pourrait leur avoir tendu leur haine n'est point apaisée.
quelque piège. À la guerre elles font
l'office de hérauts, servant Un vieux chef renommé de Serral
d'éclaireurs, font les reconnaissances, appelle sa fille: «Hélène, monte
et l'on a vu souvent les vaincus vers Ostrowicz, entre dans le
trouver un asile derrière elles. Y village et observe ce que font
a-t-il rien de plus touchant? Un des nos ennemis. Je veux terminer la
principaux habitants, qui me contait guerre, qui dure depuis six
ces détails comme la chose du monde la lunes.»
plus naturelle, me dit que dans une
occasion où il marchait contre un Les beys d'Ostrowicz sont assis
village, sa troupe, supérieure en autour d'un feu. Les uns
nombre à celle du parti opposé, se polissent leurs armes, d'autres
promettait une victoire facile. font des cartouches. Sur une
L'ennemi fit ranger en haie toutes ses botte de paille est un joueur de
femmes et, à l'abri de ce rempart, guzla qui charme leur veille.
commença un feu terrible sur les
assaillants qui ne pouvaient riposter. Hadagny[574], le plus jeune
Après avoir essuyé quelques pertes, d'entre eux, tourne les yeux
ceux-ci étaient sur le point de se vers la plaine. Il voit monter
retirer, lorsque mon conteur qui, quelqu'un qui vient observer
disait-il, _ha girato il mondo_ se leur camp. Soudain il se lève et
décida à lâcher son coup de fusil; saisit un long fusil garni
aussitôt les femmes se retirèrent en d'argent.
les maudissant, et sa troupe obtint un
plein succès: _cependant il en est «Compagnons, voyez-vous cet
resté une vraie tache à son nom_. ennemi qui se glisse dans
l'ombre? Si la lumière de ce feu
En ce moment deux villages sont en ne se réfléchissait pas sur son
conférence pour traiter de la paix, bonnet, nous serions surpris;
mais on est fort embarrassé de la mais si mon fusil ne rate, il
conclure, parce qu'une jeune fille a périra.»
été tuée: c'est la plus grande des
calamités. Voici à quelle occasion est Quand il eut baissé son fusil,
arrivé ce funeste événement. La troupe il lâcha la détente, et les
qu'elle accompagnait, craignant de échos répétèrent le bruit du
s'engager dans un défilé où elle coup. Voilà qu'un bruit plus
soupçonnait une embuscade, l'envoya en aigu se fait entendre. Bietko,
avant, et _plusieurs coups de fusil son vieux père, s'est écrié:
étaient partis avant que l'on eût «C'est la voix d'une femme!»
reconnu que c'était une femme_[575].
«Oh! malheur! malheur! honte à
notre tribu! C'est une femme
qu'il a tuée au lieu d'un homme
armé d'un fusil et d'un
ataghan!»
... «Fuis ce pays, Hadagny, tu
as déshonoré la tribu. Que dira
Serral quand il saura que nous
tuons les femmes comme les
voleurs heyduques?[576]»
§ 7