Lamitié, si sujette parmi nous au L'amitié est en grand honneur
changement pour les causes les plus parmi les Morlaques, et il est
légères, est très durable chez les encore assez commun que deux
Morlaques. Ils en font presquun hommes sengagent l'un à l'autre
article de foi, et cest au pied des par une espèce de fraternité
autels quils en serrent les noeuds nouvelle. Il y a dans les
sacrés. Dans le rituel esclavon il se rituels illyriques des prières
trouve une formule pour bénir destinées à bénir cette union de
solennellement, devant le peuple deux amis qui jurent de saider
assemblé, lunion de deux amis, ou de et de se défendre lun lautre
deux amies. Jai assisté à une toute leur vie. Deux hommes unis
cérémonie de cette espèce dans léglise par cette cérémonie religieuse
de _Perrussich_ où deux jeunes filles sappellent en illyrique
se firent _posestré_. Le contentement _pobratimi_, et les femmes
qui brillait dans leurs yeux, après la _posestrime_, cest-à-dire
formation de ce lien respectable, demi-frères, demi-soeurs. Souvent
montrait aux spectateurs de quelle on voit les pobratimi sacrifier
délicatesse de sentiment sont leur vie lun pour lautre, et
susceptibles ces âmes simples, non si quelque querelle survenait
corrompues par les sociétés que nous entre eux, ce serait un scandale
appelons cultivées. Les amis unis dune aussi grand que si, chez nous,
manière si solennelle prennent le nom un fils maltraitait son père.
des _pobratimi_ et les amies celui des Cependant, comme les Morlaques
_posestrimé_, qui signifient aiment beaucoup les liqueurs
demi-frères et demi-soeurs[555]. fortes, et quils oublient
quelquefois dans livresse leurs
Dans ces amitiés, les Morlaques se font serments damitié, les
un devoir de sassister réciproquement assistants ont grand soin de
dans tous les besoins, dans tous les sentremettre entre les
dangers, et de venger les injustices pobratimi, afin dempêcher les
que l'ami a essuyées. Ils poussent querelles, toujours funestes
lenthousiasme jusquà hasarder et dans un pays où tous les hommes
donner la vie pour le _pobratime_. Ces sont armés[557].
sacrifices mêmes ne sont pas rares,
quoiquon parle moins de ces amis
sauvages que des Pylades des anciens.
Si la désunion se met entre deux
_pobratimi_, tout le voisinage regarde
un tel événement comme une chose
scandaleuse. Ce cas arrive cependant
quelquefois de nos jours, à la grande
affliction des vieillards morlaques,
qui attribuent la dépravation de leurs
compatriotes à leur commerce trop
fréquent avec les Italiens. Mais, le
vin et les liqueurs fortes, dont cette
nation commence à faire un abus
continuel, produisent chez elle, comme
partout ailleurs, des querelles et des
événements tragiques[556].
Comme il le fait volontiers, Mérimée rapporte ensuite un fait auquel il
aurait, dit-il, assisté et qui traduit dune manière sensible les effets
de lamitié chez les peuples de ces pays: «Jai vu à Knin,
rapporte-t-il, une jeune fille morlaque mourir de douleur davoir perdu
son amie, _qui avait péri malheureusement en tombant dune fenêtre_.»
Parisien quil était, il ne savait pas que les maisons de Knin nont
quun étage!
Il consacre trois ballades aux _pobratimi: la Flamme de Perrussich, les
Pobratimi_ et _la Querelle de Lepa et de Tchernyegor_.
Dans la première, il nous paraît avoir adopté un ton assez naturel et
qui, dans une certaine mesure, se rapproche du ton de la vraie poésie
populaire[558]. Il mêle adroitement,--trop adroitement même,--quelques
croyances superstitieuses aux renseignements que lui donne Fortis. On
croit ordinairement, dans les masses profondes du peuple de certains
pays, quune flamme bleuâtre voltige autour des tombeaux pour annoncer
la présence de lâme dun mort. «Cette idée, dit-il, est commune à
plusieurs peuples, et est généralement reçue en Illyrie.» C'est là une
remarque qui ne manque pas de vérité, comme le fait justement observer
M. Matic; mais, il convient dajouter que ce merveilleux par trop
grossier na jamais inspiré aucune _piesma_; ce sont là contes de
grandmères, pour effrayer les petits enfants. Un joueur de guzla se
croirait déshonoré sil traitait un sujet que les vieilles femmes
racontent dans les villages.
Ainsi jamais aucun _guzlar_ ne se serait laissé séduire à l'histoire du
bey Janco Marnavich telle que Mérimée l'a imaginée. Mais la douleur du
bey «qui cherche les lieux déserts et se plaît dans les cavernes des
heyduques», cette douleur inconsolable; ce morne désespoir; sa mort
enfin causée par le remords davoir lui-même tué son fidèle ami: tout
cela constitue un thème bien digne de la poésie populaire; disons
toutefois que si ce merveilleux dun genre inférieur nest pas conforme
au véritable esprit de là poésie populaire serbo-croate, le poème de
Mérimée présente bien des analogies avec certaines légendes des bords du
Rhin.
La seconde ballade dans laquelle Mérimée parle de l'amitié qui unit les
Illyriens, _les Pobratimi_[559], est conçue à la façon d'un scénario
dramatique. Il n'y a rien là de véritablement lyrique et populaire, rien
qui nous fasse songer à un pays plutôt qu'à un autre; deux hommes aiment
une même femme, mais ils sont liés d'étroite amitié, aussi préfèrent-ils
sacrifier celle qu'ils chérissent tous deux plutôt que de détruire le
sentiment qui les attache l'un à l'autre. Ce partage de Salomon nouveau
genre, cette terrible histoire, nous l'avons dit, n'appartient
nécessairement à aucun pays; l'auteur de _la Guzla_ avait eu la
sincérité d'avouer dans une note supprimée dans les éditions
postérieures, que l'auteur du _Théâtre de Clara Gazul_ y avait sans
doute trouvé le thème d'une de ses saynètes espagnoles.
Je suppose, dit-il, que cette chanson, dont on a donné un extrait
dans une revue anglaise, a fourni à l'auteur du théâtre de Clara
Gazul l'idée de _l'Amour africain[560]._
Si nous avons affaire dans _les Pobratimi _à un petit drame: le drame de
l'amour sacrifié à l'amitié, nous trouvons dans la troisième ballade:
_la Querelle de Lepa et de Tchernyegor_[561], toute une comédie. Il y a
là comme une parodie discrète des chants dont le ton est plus sérieux;
Mérimée s'amuse à se moquer de l'auteur de _la Guzla_. On y pourrait
voir aussi, jusqu'à un certain point, une contrefaçon plaisante d'une
querelle célèbre: la querella d'Agamemnon et d'Achille dans _l'Iliade.
_Généreux, ivrognes, rancuniers, mais point sots, tels sont Lepa et
Tchernyegor, les deux héros que le poète commence à chanter sur un mode
des plus lyriques; puis vient la bouffonnerie:
«J'ai abordé cette barque le premier, dit Lepa; je veux avoir cette
robe pour ma femme Yeveihimia.»--«Mais, dit Tchernyegor, prends le
reste, je veux parer de cette robe ma femme Nastasia.» Alors ils
ont commencé à tirailler la robe, au risque de la déchirer...
Aussitôt les sabres sortirent de leurs fourreaux: c'était une chose
horrible à voir et à raconter.
Enfin un vieux joueur de guzla s'est élancé: «Arrêtez! a-t-il crié,
tuerez-vous vos frères pour une robe de brocard?» Alors il a pris
la robe et l'a déchirée en morceaux[562]...
Lepa se disait à lui-même: «Il a tué mon page chéri qui m'allumait
ma pipe: il en portera la peine.»
* * * * *
Ils ont abordé ce gros vaisseau.--«Nos femmes, ou vous êtes morts!»
_Ils ont repris leurs femmes_; _mais ils ont oublié d'en rendre le
prix_.
Le comique n'est pas seulement dans les mots, il est aussi dans
l'intrigue; il y a là tout un imbroglio plus digne du vaudeville que de
la poésie épique.
En somme, on ne saurait dire que Mérimée ait été heureusement inspiré
par ce thème favori de la poésie primitive: l'amitié. On a pu s'en
rendre compte à la lecture de ce qui précède: ce sont des traits tout
extérieurs que Mérimée emprunte à Fortis, une couleur toute de surface;
le _Voyage en Dalmatie_ est pour lui comme un magasin de décors et de
costumes, où il puise à volonté pour déguiser ses héros. Même quand il
semble qu'il va s'en inspirer plus directement, et pénétrer un peu les
sentiments qui font battre les coeurs dans ces pays, il passe à côté de
son sujet; dans les ballades des heyduques il n'a pas su comprendre le
caractère tout particulier que donne à ces brigands la lutte qu'ils
soutiennent contre les oppresseurs et c'est là ce qui eût été
véritablement «illyrien»; la jeune fille: il ne l'a pas connue;
l'amitié, telle qu'elle existe en ces pays: nous avons dit combien ses
ballades étaient insuffisantes pour la peindre.
§ 5
«LES MONTÉNÉGRINS»
La Première République, après ses victoires remportées sur les Turcs
d'Egypte, avait été saluée avec enthousiasme par les Slaves balkaniques,
qui ne supportaient qu'avec impatience le joug de Venise, de l'Autriche
et de la Turquie. Mais dès que Napoléon en vint jusqu'à faire alliance
avec le sultan de Constantinople, tout changea de face[563]. Sous
l'influence russe, le Monténégro devint un foyer d'intrigues et
d'excitations contre la domination française dans les Provinces
Illyriennes, anciennes dépendances de Venise et de l'Autriche. Une
longue guerre s'engagea entre les garnisons françaises et les
Monténégrins qui, désireux d'obtenir un débouché sur la mer, ne
cessaient de réclamer la possession de Cattaro, ville située à quelques
centaines de mètres de leur frontière. Aidés par l'amiral russe
Siniavine, ils repoussèrent les Français jusque dans Raguse et mirent le
siège devant Cattaro[564]. Enfin vaincus, ces montagnards ne cédèrent
pas sans avoir vaillamment combattu. Ils n'oublièrent pas leur défaite
et essayèrent de la venger par des incursions continuelles dans le
territoire français. Dans une de ces escarmouches, ils coupèrent la tête
au général Delgorgues, qui était tombé vivant entre leurs mains. Un
adjudant de Marmont, nommé Gaiet, partagea le sort du général. Enfin, à
l'affaire de Castel-Nuovo, en 1807, ils laissèrent tant de morts qu'ils
ne purent plus tenir la campagne et conclurent avec les Français une
paix sincère qui ne fut plus troublée jusqu'en 1813. À cette époque, à
l'instigation de la Russie, ils redemandèrent Cattaro et se préparèrent
à s'emparer de cette place à force ouverte.
Les chants populaires expriment avec autant de simplicité que de force
les principaux épisodes de cette campagne. Avant de parler des
_Monténégrins_ de Mérimée, nous croyons devoir donner l'extrait de l'une
des _piesmas_ qui chantent les combats franco-monténégrins. Remarquons
que ce cycle de poèmes n'est nullement estimé par les collectionneurs.
Le vladika[565] Pierre écrit de Niégouchi, au _gouvernadour_ Vouk
Radonitch: «Holà! écoute-moi, _gouvernadour_ Vouk, rassemble tes
Niégouchi, et avec eux tous les Tchicklitch, et marche à leur tête
sur Cattaro pour y assiéger les braves Français, en barrant les
chemins et les escaliers de cette citadelle, de telle sorte que
personne désormais n'y puisse pénétrer. Moi pendant ce temps,
j'irai de Tzétinié à Maïna, et je m'emparerai avec les miens de la
ville de Boudva.» Quand Vouk eut reçu cette lettre aux fins
caractères, et quand il vit ce qu'écrivait le vladika, il parla
ainsi à ses compagnons: «Nous allons mourir de honte! Alors, nous
nous lèverons demain matin; et nous nous jetterons sur la tour de
la Trinité, faubourg de la ville de Cattaro.» Lorsque le lendemain
le matin eut lui, Vouk se leva de bonne heure; il réveilla ses
compagnons, et fit l'attaque sur la Trinité. Quand l'élite de la
jeunesse fut choisie, et s'approcha davantage de la forteresse, les
canons lancèrent des pierres. Le puissant général[566] voit cela du
haut des murs de la blanche Cattaro, et, en se promenant, il
dit:--«Gloire à Dieu unique! Regardez ces chèvres de Monténégrins,
comme ils brisent la forteresse de l'Empereur! N'y a-t-il pas un
vrai héros qui veuille aller vers la Trinité et chasser ces
étourdis de Monténégrins?» Alors un valeureux capitaine parle; de
son nom, c'est le héros Campagnol.--«M'entends-tu, mon général?
Ouvre-moi la porte du côté de Chouragne; donne-moi quelques
soldats. Je veux monter vers la Trinité, pour chasser ces souris de
Monténégrins: je t'en amènerai une vingtaine de vivants, o Ban!
pour que tu les jettes dans les caveaux.» On lui ouvre la porte de
Chouragne. On lui donne quelques centaines de soldats. Devant eux
marche le brave Campagnol, et quand il est monté à Chvalar, il
prend avec lui le chef de Chvalar. Et quand il approche de la
Trinité, les sentinelles des Monténégrins l'aperçoivent, et elles
préviennent Vouk: «--Voici que l'armée arrive de Cattaro.» Quelques
jeunes gens s'appellent mutuellement, et ils vont au-devant du
faucon[567] et ne lui permettent pas d'approcher de la Trinité.
Quelques-uns même le prennent par derrière et ne lui permettent pas
de rentrer à Cattaro. Le brave capitaine Campagnol s'est fatigué,
et il court à travers le large Vernetz; il court à travers le
Vernetz et se défend en faisant feu. Et quand il arrive au plus
large du Vernetz, il forme le carré. Alors un fusil monténégrin
tire et atteint le héros Campagnol. Le faucon tombe sur le vert
gazon. Un second coup arrive sur ses compagnons; le chef de Chvalar
est atteint: la terre ne le reçoit pas vivant. La troisième
décharge vient du côté des Français; elle atteint un jeune
Monténégrin, qui était de la tribu des Tchieklitch. Les
malencontreux Français s'envolent comme un troupeau qui a perdu son
berger. Derrière eux vont les jeunes Monténégrins, qui les
poursuivent jusqu'à la porte de Chouragne[568]. Ils n'en ont laissé
échapper aucun vivant; ils ont fait vingt prisonniers, qu'ils
conduisent vivants vers la Trinité. Les Français, qui sont à la
Trinité, l'ont vu. Ils tournent alors leurs fusils en arrière, et
livrent le fort de la Trinité. Les Monténégrins pillent le fort,
ils le pillent et l'incendient. Alors le vladika Pierre se met en
route. Il traverse la plaine de Gerbalie; il arrive auprès de Vouk,
à la Trinité. Vouk lui fait une réception; il ne fait pas la
réception en tirant des fusils; mais il fait feu des armes
françaises: il fait tirer les verts canons, dont la jeunesse s'est
emparée dans le fort français de la Trinité.
Gloire à Dieu et à la mère de Dieu, qui sont toujours en aide aux
justes[569].
Ce n'est pas la seule _piesma_ qui célèbre la guerre contre les
Français. Il s'en trouve plusieurs autres dans les recueils serbes. De
nos jours même, les guzlars bosniaques chantent la chute du «roi
Napéléon Bonéparta[570]».
Ainsi Mérimée ne s'est-il pas trompé en choisissant pour sujet d'une de
ses ballades, _les Monténégrins_, une bataille imaginaire entre les
Français et les fils du Rocher Noir[571].
Des montagnards ont osé s'opposer à l'Empereur tout-puissant. Napoléon a
dit: «Je veux» et vingt mille hommes sont partis pour les châtier. Ils
n'ont pu résister à la bravoure de cinq cents héros de la liberté.
Devant une poignée d'hommes, des milliers d'autres se sont enfuis.
«Écoutez l'écho de nos fusils», a dit le capitaine. Mais avant
qu'il se fût retourné, il est tombé mort et vingt-cinq hommes avec
lui. Les autres ont pris la fuite.
Vraiment, le poète serbe est plus obligeant pour Napoléon et les soldats
français que ne l'est ici Mérimée; jamais il ne leur a dénié ni la
valeur ni le courage, et la mort du _brave faucon_ Campagnol est
assurément plus héroïque que celle de l'anonyme capitaine de l'auteur de
_la Guzla_.
Quant à la forme, Mérimée n'a jamais été plus concis et plus sec que
dans cette courte ballade des _Monténégrins_. Ce n'est pas là la
candeur, ni la prolixité du chanteur populaire qui vibre d'enthousiasme
au souvenir des grands coups qui furent jadis donnés; qui revoit en
imagination tous ces exploits merveilleux, les enjolive et pour leur
donner plus l'apparence de la vérité précise les détails et s'y arrête
avec complaisance[572]. La verve imaginative de Mérimée est d'un tout
autre genre: de phase en phase il nous mène en courant à la fin du
combat; et si _les Monténégrins_ devaient nous faire songer à quelque
chose, ce serait plus à _l'Enlèvement de la redoute_ qu'à la poésie
primitive.
§ 6
«HADAGNY»
Il est dans _la Guzla_ une autre pièce qui traite de la vie des
Monténégrins: _Hadagny_[573].
La première partie de cette ballade est inspirée des _Lettres sur la
Grèce, notes et chants populaires, extraits du portefeuille du colonel
Voutier, Paris, 1826. Au profit des Grecs_. Elle n'est que la mise en
oeuvre dramatique et poétique de deux anecdotes qui s'y trouvent
rapportées. Mérimée eut tout d'abord la franchise de citer, à propos
d'un détail insignifiant et dans une note bien dissimulée, «les lettres
sur la Grèce du colonel Voutier». Il supprima cette note dans les
éditions postérieures.
Nous n'avons pu établir quelle fut la source de la seconde partie; mais
nous croyons fermement qu'ici encore, nous avons affaire à une sorte de
contamination, et qu'on saura probablement un jour qui a fourni à
Mérimée ce second épisode.
Voici les textes dont il s'est inspiré dans le premier.