Les heyduques jouent un rôle important dans _la Guzla_. Aussi
convient-il de rappeler ici qu'il ne faut pas confondre, surtout à
l'origine, les bandits ou heyduques de l'histoire et de la poésie serbes
avec les vulgaires détrousseurs de grands chemins. Ce nom d'heyduque, on
doit le prendre dans son sens étymologique d'homme mis ou qui s'est mis
volontairement hors la loi politique plutôt que civile[533]. Comme les
klephtes chez les Grecs, les heyduques ont joué sous la domination
turque un rôle important dans l'histoire nationale et sociale des Slaves
balkaniques.
«Notre nation, dit Karadjitch dans son _Dictionnaire serbe_, est
persuadée et elle exprime cette croyance dans ses chants--que
l'existence des heyduques a été le résultat de la violence et des
injustices des Turcs. Admettons que quelques-uns d'entre eux le soient
devenus sans y être contraints par la nécessité, poussés par le désir de
porter des habits et un équipement à leur convenance ou d'exercer une
vengeance particulière; il n'en est pas moins hors de doute que plus le
pouvoir ottoman a été doux et humain, moins il y a eu d'heyduques, et
plus il s'est montré inique et cruel, plus leur nombre a été grand, et
de là vient qu'il y a eu parfois parmi eux des gens fort honorables et
même, à l'origine de la domination turque, on a compté dans leurs rangs
des seigneurs et des gentilshommes de distinction.
«Il est vrai que beaucoup ne se jettent point dans la montagne dans
l'intention de commettre des crimes, mais quand une fois un homme,
surtout sans éducation, se sépare de la société et s'affranchit de toute
autorité, il est bientôt entraîné par la contagion de l'exemple; c'est
ainsi que les heyduques font du mal à leurs compatriotes qui les aiment,
en comparaison des Turcs, et les plaignent; et c'est encore aujourd'hui
[1818] faire à un heyduque la plus grande injure et le plus mortel
outrage que de le traiter de voleur et de chauffeur.»
Ces bandits-patriotes ont inspiré très souvent les chanteurs serbes, et
ils occupent une large place dans la collection de Karadjitch. Voici les
noms, recueillis par la poésie, de quelques-uns de ces aventuriers, dont
plusieurs ont péri dans d'atroces supplices: Starina Novak et ses fils
(XVe siècle), Yanko de Kotar et son fils Stoïan Yankovitch (XVIIe
siècle), Ivo de Sègne, Mihat le berger, Mato le Croate, Rade de Sokol,
Voukossav, Louka Golovran, Vouïadine et ses fils, Ivan Vichnitch, Baïo
de Piva et d'autres[534].
Mérimée, sans avoir connu leurs exploits, fait cependant aux heyduques
une place d'honneur dans _la Guzla_. Nous avons vu que, s'inspirant de
Nodier, il s'était déjà exercé à en parler dans _l'Aubépine de Veliko_.
Mais, peu renseigné, il s'était alors borné à faire quelques vagues
allusions à ceux qui devaient être les héros de deux nouvelles ballades.
C'est après avoir lu plus attentivement une page de Fortis qu'il les
écrivit; et l'on peut dire que mieux documenté il a su mettre dans ses
historiettes plus de couleur. Cette page la voici:
Le plus grand danger à craindre vient de la quantité des heyduques,
qui se retirent dans les cavernes et dans les forêts de ces
montagnes rudes et sauvages. Il ne faut pas cependant s'épouvanter
trop de ce danger. Pour voyager sûrement dans ces contrées
désertes, le meilleur moyen est précisément de se faire accompagner
par quelques-uns de ces honnêtes gens (_galantuomini_), incapables
d'une trahison. On ne doit pas s'effaroucher, par la réflexion que
ce sont des bandits: quand on examine les causes de leur triste
situation, on découvre, à l'ordinaire, des cas plus propres à
inspirer de la pitié que de la défiance. Si ces malheureux, dont le
nombre augmente sans mesure, avaient une âme plus noire, il
faudrait plaindre le sort des habitants des villes maritimes de la
Dalmatie. Ces heyduques mènent une vie semblable à celle des loups;
errant parmi des précipices presque inaccessibles; grimpant de
rochers en rochers pour découvrir de loin leur proie; languissant
dans le creux des montagnes désertes et des cavernes les plus
affreuses; agités par des soupçons continuels; exposés aux mauvais
temps; privés souvent de la nourriture, ou obligés de risquer leur
vie afin de la conserver. On ne devrait attendre que des actions
violentes et atroces de la part de ces hommes devenus sauvages et
irrités par le sentiment continuel de leur misère: mais on est
surpris de ne les voir entreprendre jamais rien contre ceux qu'ils
regardent comme les auteurs de leurs calamités, respecter les lieux
habités, et être les fidèles compagnons des voyageurs. Leurs
rapines ont pour objet le gros et le menu bétail, qu'ils traînent
dans leurs cavernes, se nourrissent de la viande et gardent les
peaux pour se faire des souliers... Il faut remarquer que les
_opanké_ (souliers) sont de la nécessité la plus indispensable à
ces malheureux, condamnés à mener une vie errante dans les lieux
les plus âpres, qui manquent d'herbe et de terre, et qui sont
couverts par les débris tranchants des rochers. La faim chasse
quelquefois ces heyduques de leurs repaires, et les rapproche des
cabanes des bergers, où ils prennent par force des vivres quand on
les leur refuse. Dans des cas semblables, le tort est du côté de
celui qui résiste. Le courage de ces gens est en proportion de
leurs besoins et de leur dure vie. Quatre heyduques ne craignent
pas d'attaquer et réussissent, à l'ordinaire, à piller et à battre
une caravane de quinze à vingt Turcs. Quand les pandours prennent
un heyduque, ils ne lient pas, comme on fait dans le reste de
l'Europe: ils coupent le cordon de sa longue culotte, qui, tombant
sur ses talons, l'empêche de se sauver et de courir[535]...
Toutes ces informations, Mérimée se les rappelle au moment où elles lui
deviennent nécessaires; et, d'abord, son poète Maglanovich n'est pas un
poète ordinaire, un songe-creux, qui ne sait qu'arranger des mots
ensemble; avant de promener sur la guzla l'archet qui lui sert à en
tirer des sons tantôt gémissants et plaintifs, et tantôt frémissants
comme les éclats d'une violente colère, Maglanovich a manié d'autres
instruments et plus d'un pandour est tombé sous son hanzar redoutable.
La guzla du vieux chanteur dit toutes les passions qui jadis ont agité
le coeur de l'heyduque jeune et vaillant que fut Maglanovich. C'est sa
vie qu'il chante ce vieillard, ses passions et ses haines, ses
compagnons, ses combats d'autrefois; il est sincère en chantant ses
héros, car leur vie est la sienne, et, tout ce qu'ils ont fait, il
aurait pu le faire.
Par deux fois, il a célébré ses anciens compagnons: dans _les Braves
Heyduques_ et dans le _Chant de Mort_.
LES BRAVES HEYDUQUES[536].--Comme Fauriel, Mérimée ne se donne pas
seulement pour le traducteur de son poète, il en est également le
commentateur; nous l'avons déjà vu, il se charge de faire savoir au
lecteur tout ce que celui-ci pourrait ne pas connaître. Or, cette fois,
toute sa science il la doit à Fortis; aussi est-ce dans les notes que
nous chercherons, tout d'abord, à nous rendre compte de la dette qu'il a
contractée envers l'auteur du _Voyage_.
C'est d'après Fortis qu'il dépeint les heyduques, et dans le tableau
qu'il en fait il se montre très fidèle à son guide qu'il suit, pour
ainsi dire, pas à pas; l'exemple suivant est bien fait pour rendre
sensible la manière dont Mérimée emprunte et s'approprie les
renseignements qui se trouvent à sa disposition: