Écrit sous la forme d'une lettre adressée à Mylord John Stuart, comte de
Bute, ce deuxième chapitre qui traite des «Moeurs des Morlaques[530]»
nous donne quantité de renseignements utiles sur la vie privée de ces
populations; leurs coutumes, leurs usages, leurs inclinations, leurs
fêtes, leurs croyances, leurs rapports entre hommes et femmes sont
autant de sujets qui ont attiré l'attention d'un voyageur curieux
d'apprendre du nouveau et de faire profiter les autres de ses
observations. On trouve dans son livre tout un arsenal d'informations
très judicieuses, et qui, si elles ne sont pas toujours exactes, sont le
plus souvent notées avec une grande précision et bien faites pour servir
de documents à qui veut faire paraître une connaissance approfondie des
moeurs et institutions des «Morlaques». Tour à tour l'auteur y parle des
origines de ce peuple; de l'étymologie du nom qu'il porte; de la
différence qu'il y a entre les montagnards et les habitants des bords de
l'Adriatique; puis ce sont les heyduques ou brigands illyriens qu'il
nous fait connaître; pour s'étendre ensuite sur les «vertus morales et
domestiques» des habitants de ces pays; leurs «amitiés» et leurs
«inimitiés»; leurs talents; les arts qu'ils cultivent; «les manières des
Morlaques» sont autant de choses que nous apprenons dans son livre; les
cérémonies du mariage, l'alimentation, les meubles, les cabanes,
l'habillement, les armes, tout cela l'intéresse; il nous parle de la
poésie, de la musique, des danses et des jeux; de la médecine; des
funérailles enfin;--toute la vie publique et privée des «Morlaques».
Malheureusement, les Serbo-Croates que Fortis avait vus forment une
tribu aux confins des contrées habitées par cette nation; leur pays est
naturellement isolé; ils mettent tout leur soin à ne pas se laisser
pénétrer par les populations voisines. C'est ainsi que Fortis qui croit
peindre une nation, peint en réalité certains individus très
particuliers; il juge d'après les coutumes toutes locales, les moeurs,
les usages, les sentiments de tout un peuple; il croit aller au général,
signaler les traits distinctifs d'une race et il ne fait qu'indiquer
certaines différences qui existent de province à province. De plus,
Fortis, Italien et catholique, en dépit de ses sympathies pour les
«Morlaques», ne pouvait juger impartialement un pays que divisait la
question des religions et où la sienne se trouvait intéressée, un pays
enfin où sa propre nation était détestée. D'autre part, il était
littérateur; avec beaucoup de curiosité, il avait le goût du pittoresque
plus que les qualités du psychologue; il se laissait prendre à
l'extérieur des choses qu'il voyait, sa fantaisie s'y amusait et Fortis
était pour beaucoup dans la nature des observations que faisait l'abbé
Fortis. Mais il savait infiniment de choses et ce qu'il avait vu il
était très capable de le faire voir aux autres. Si ses observations ne
sont pas toujours très exactes, elles témoignent néanmoins d'une
justesse de vue remarquable à cette époque, pour des choses qui lui
étaient étrangères. Il avait accepté dans une large mesure les idées les
plus nouvelles; ses amis d'Angleterre, nous l'avons vu, avaient réussi à
lui donner quelque goût pour la poésie populaire; il était donc homme à
comprendre un peuple «primitif». Sans nier les cruautés, les excès
abominables qu'on peut voir en Dalmatie, il prend la défense du peuple
«morlaque», qui n'est pas responsable, dit-il, des atrocités commises
par quelques individus corrompus. Cet état de corruption d'une certaine
catégorie de gens, il l'explique; il nous dit pourquoi il y a des
_heyduques_, des _outlaw_ serbes, qu'un concours de circonstances a
jetés dans cette vie irrégulière: ce furent les guerres continuelles
avec les Turcs, ce voisinage d'une nation sanguinaire et cruelle, qui,
peu à peu, ont développé en eux des instincts de férocité, le goût d'une
existence aventureuse, pleine de périls, de misères, mais libre et
indépendante. «Mais quelles troupes, se demande-t-il, revenues d'une
guerre, qui semble autoriser foutes les violences contre un ennemi,
n'ont pas peuplé les forêts et les grands chemins de voleurs et de
meurtriers[531]?» Il laisse entrevoir--on ne peut s'y méprendre--que ce
peuple barbare est bon, hospitalier, très ouvert et même naïf, qu'il ne
manque pas de sentiments humains, de vertus domestiques, d'intelligence
naturelle; que ses institutions sont primitives, mais non immorales. «Je
crois devoir une apologie à une nation qui m'a fait un si bon accueil,
et qui m'a traité avec tant d'humanité. À cet effet, je n'ai qu'à
raconter sincèrement ce que j'ai observé de ses moeurs et de ses
coutumes. Mon récit doit paraître d'autant plus impartial que les
voyageurs ne sont que trop enclins à grossir les dangers qu'ils ont
courus dans les pays qui ont fait l'objet de leurs recherches.»
Ce trésor si abondant de renseignements de toute nature que lui donnait
Fortis, Mérimée l'a mis largement au pillage. Quels sont ces emprunts,
sinon tous, du moins les principaux? De quelle manière s'est-il assimilé
tout ce qu'il devait à son informateur? C'est ce qui maintenant nous
intéresse. Remarquons toutefois, avant d'aborder la question, que
Mérimée était par avance condamné à reproduire et même à accuser toutes
les inexactitudes qu'il allait trouver dans le _Voyage_[532].
§ 2