Quand les pandours prennent un Lorsque les pandours ont fait
heyduque, ils ne le lient pas, comme on un prisonnier, ils le
fait dans le reste de l'Europe: ils conduisent d'une façon assez
coupent le cordon de sa longue culotte, singulière. Après lui avoir ôté
qui, tombant sur ses talons, l'empêche ses armes, ils se contentent de
de se sauver et de courir. couper le cordon qui attache sa
culotte, et la lui laissent
pendre sur les jarrets. On sent
que le pauvre heyduque est
obligé de marcher très
lentement, de peur de tomber sur
le nez.
Où Fortis, en curieux, n'avait noté qu'une coutume au moins étrange,
Mérimée, lui, nous fait voir un petit tableau plein de saveur et de
piquant. Et d'abord, il a l'habileté de mettre en éveil la curiosité de
son lecteur: «Lorsque les pandours ont fait un prisonnier, ils le
conduisent d'une façon assez singulière.» Puis il nous les montre
dépouillant leur prisonnier de ses armes et... coupant le cordon qui
retient sa culotte; enfin il a la charité toute chrétienne de plaindre
le pauvre heyduque qui «est obligé de marcher très lentement de peur de
tomber sur le nez». Fortis, au chapitre consacré à la _Médecine des
Morlaques_, nous dit que les Dalmates savent très bien remettre les
membres disloqués et fracturés; c'est toute une opération chirurgicale à
laquelle nous fait assister Mérimée: «Un jeune homme, s'étant laissé
tomber du haut d'un rocher, avait eu les jambes et les cuisses
fracturées en cinq ou six endroits, etc.» C'est à ces petites choses que
se reconnaît le talent de l'artiste; où l'un se contentait d'exposer
clairement l'objet de sa remarque, l'autre fait plus: en s'adressant à
notre imagination, il nous invite à nous arrêter un moment sur ce dont
il est frappé.
Voyons maintenant, au cours du récit lui-même, comment Mérimée, pour
donner à son poème plus de couleur locale, sait mêler, à d'autres
inspirations plus poétiques, les documents qu'il doit à Fortis. Il a
fait pour _les Braves Heyduques_ ce qu'il avait fait pour _l'Aubépine de
Veliko_, mais cette fois-ci le Dante a fourni le fond de l'histoire;
Mérimée s'inspire de l'épisode du comte Ugolin. De la tour du Dante, il
transporte la scène dans une caverne--car les cavernes sont les repaires
des heyduques, nous apprend Fortis. Du reste voici les textes:
L'ENFER, chant XXXIII: LA GUZLA, pp67-69.
Déjà ils étaient réveillés, et l'heure Dans une caverne, couché sur des
approchait où l'on nous apportait notre cailloux aigus, est un brave
nourriture, et chacun de nous tremblait heyduque, Christich Mladin[537].
de son rêve, quand j'entendis clouer À côté de lui est sa femme, la
sous moi la porte de l'horrible tour; belle Catherine, à ses pieds ses
alors je regardais fixement mes enfants deux braves fils. Depuis trois
sans prononcer un mot. Je ne pleurais jours ils sont dans cette
pas; mon coeur était devenu de pierre. caverne sans manger; car leurs
Ils pleuraient, eux, et mon Anselmuccio ennemis gardent tous les
me dit:--Tu me regardes ainsi, père, passages de la montagne, et,
qu'as-tu? s'ils lèvent la tête, cent
fusils se dirigent contre eux.
Cependant je ne pleurais pas, je ne Ils ont tellement soif que leur
répondis pas, tout ce jour ni la nuit langue est noire et gonflée, car
suivante, jusqu'à ce que le soleil se ils n'ont pour boire qu'un peu
leva de nouveau sur le monde. Comme un d'eau croupie dans le creux d'un
faible rayon se fut glissé dans la rocher. Cependant pas un n'a osé
prison douloureuse, et que j'eus faire entendre une plainte, car
reconnu mon propre aspect sur leurs ils craignaient de déplaire à
quatre visages, _je me mordis les deux Christich Mladin. Quand trois
ans. C'est un _grand homme_, vert et homme_ de cinquante ans environ,
mains de douleur, et mes enfants jours furent écoulés, Catherine
croyant que c'était de faim, se s'écria: «Que la sainte Vierge
levèrent tout à coup en disant:--_Ô ait pitié de vous, et qu'elle
père! il nous sera moins douloureux si vous venge de vos ennemis!»
tu manges de nous: tu nous a vêtus de Alors elle a poussé un soupir,
ces misérables chairs, dépouille nous et elle est morte. Christich
en_. Mladin a regardé le cadavre d'un
oeil sec; mais ses deux fils
Lorsque nous atteignîmes le quatrième essuyaient leurs larmes quand
jour, Gaddo se jeta étendu à mes pieds leur père ne les regardait pas.
en disant:--Tu ne m'aides pas, mon Le quatrième jour est venu, et
père! Là il mourut, et comme tu me le soleil a tari l'eau croupie
vois, je les vis tomber tous les trois, dans le creux du rocher. Alors
un à un, entre le cinquième et le Christich, l'aîné des fils de
sixième jour, et je me mis, déjà Mladin, est devenu fou: il a
aveugle, à les chercher à tâtons l'un tiré son hanzar[538], et il
après l'autre, et je les appelai regardait le cadavre de sa mère
pendant trois jours alors qu'ils avec des yeux comme ceux d'un
étaient déjà morts... Puis la faim loup auprès d'un agneau.
l'emporta sur la douleur. Alexandre, son frère cadet, eut
horreur de lui. Il a tiré son
Quand il eut achevé, avec les yeux hanzar et s'est percé le bras.
hagards, il reprit le crâne misérable «Bois mon sang, Christich, et ne
dans ses dents, qui broyaient l'os avec commets pas un crime: quand
la rage d'un chien[541]. nous serons tous morts de faim,
nous reviendrons sucer le sang
de nos ennemis[539].» Mladin
s'est levé; il s'est écrié:
«Enfants, debout! mieux vaut une
belle balle[540] que l'agonie de
la faim.» Ils sont descendus
tous les trois comme des loups
enragés. Chacun a tué dix
hommes, chacun a reçu dix balles
dans la poitrine. Nos lâches
Alors je m'apaisai pour ne pas les ennemis leur ont coupé la tête,
contrister davantage; tout ce jour et et quand ils la portaient en
l'autre qui suivit nous restâmes tous triomphe, ils osaient à peine la
muets. Ah! terre, dure terre, pourquoi regarder, tant ils craignaient
ne t'ouvris-tu pas? Christich Mladin et ses fils.
La dette est évidente et fut signalée par trois critiques du temps[542].
Toutefois il faut reconnaître que l'auteur de _la Guzla_ réussit
merveilleusement à combiner le récit de Dante et les renseignements de
Fortis.
De Dante, il tient la terrible tragédie de la faim,--qu'il essaya
pendant un certain temps de transformer en tragédie de la soif,--où la
bestialité humaine dépasse les scènes les plus horribles de
_Germinal_,--ou de _Tamango_, si l'on veut;--il lui emprunte même ce
développement lent et graduel: