FORTIS: MÉRIMÉE:

Ce peuple se sert d'un proverbe La vengeance passe pour un

familier, qui n'est que trop accrédité: devoir sacré chez les Morlaques.

_Ko ne se osveti, onse ne posveti_, qui Leur proverbe favori est

ne se venge pas, ne se sanctifie pas. celui-ci: _Qui ne se venge pas

Il est remarquable que dans la langue ne se sanctifie pas_. En

illyrienne, _osveta_ signifie également illyrique, cela fait une espèce

vengeance et sanctification. de calembour: _Ko ne se osveti

onse ne posveti_. _Osveta_, en

illyrique, signifie vengeance et

sanctification[509].

Ici Mérimée suit si fidèlement le _Voyage_, qu'il reproduit deux fautes

typographiques. En réalité, il faut lire: _Ko se ne osveti, on se ne

posveti_.

Les noms de personne, s'ils ne sont tous authentiques, ont un certain

cachet d'exotisme. Le nom de Fédor est russe et non pas serbe; Spalatin

est emprunté à Nodier; Estivanich, Aslar, Gelin, n'existent pas; Veliko

veut dire _grand_ et Mérimée a dû l'apprendre sur la carte où ce nom

figure très souvent; les noms de lieux sont exacts et c'est sans doute

d'après une carte géographique que Mérimée indique les divers

itinéraires suivis par ses héros.

Que manque-t-il à ce poème pour être sinon véritablement illyrien du

moins un pastiche de la poésie illyrienne? Indépendamment d'un peu plus

d'exactitude dans le détail, il lui faudrait encore se rapprocher

davantage par son inspiration des sources de la poésie populaire

serbo-croate. Un poème qui a pour sujet la haine de deux familles ou de

plusieurs chefs, est de tous les peuples comme de tous les pays, mais si

le chanteur serbe avait traité cette histoire, il lui aurait assurément

donné une plus large allure épique et il y aurait mis plus de naïf

enthousiasme que ne l'ont les courtes scènes serrées de Mérimée.

§ 5

«VOYAGE EN BOSNIE»--«CHANTS GRECS»

Dans sa lettre au Russe Sobolevsky, Mérimée indique, comme une des

sources où il a puisé «la couleur locale tant vantée» de _la Guzla_,

«une petite brochure d'un consul de France à Banialouka», dont il avait

oublié le titre. Dans sa préface à la seconde édition de son livre, il

cite «une assez bonne statistique des anciennes provinces illyriennes,

rédigée, croit-il, par un chef de bureau du Ministère des Affaires

étrangères».

En 1901, M. Jean Skerlitch a identifié cet ouvrage[510]. C'est un volume

intitulé: _Voyage en Bosnie dans les années 1807 et 1808_, par M. Amédée

Chaumette-Desfossés, consul de France en Prusse; ci-devant chancelier du

consulat général de Bosnie, etc., etc.[511] Imprimé à Paris chez Didot

en 1812, ce livre ne fut pas mis dans le commerce; sa couverture porte:

_Berlin, 1812_. Dix ans plus tard, l'auteur fit tirer un nouveau titre

et réimprima la dernière page (155) au bas de laquelle fut inscrite la

mention: _Imprimerie de Jules Didot, l'aîné, imprimeur du roi_. C'est

sans doute cette édition que Mérimée a connue, car c'est la seule où il

est dit que M. Desfossés était «ancien rédacteur au département des

Affaires étrangères», et «autrefois, chancelier du consulat général de

Bosnie». Il faut remarquer que ce consulat était à Travnik et non pas à

Banialouka, comme le dit Mérimée.

Chaumette-Desfossés était excellent observateur et son travail sur la

Bosnie abonde en documents de premier ordre, relatifs à la géographie,

au commerce, aux institutions et aux coutumes de cette contrée, alors

province turque. À l'époque de son séjour à Travnik, le consulat général

de France dans cette ville jouait un rôle politique très important et le

futur auteur du _Voyage en Bosnie_ dut prendre de nombreuses

informations sur le pays et les habitants. Il ne s'agissait rien moins

que d'une occupation française de la Bosnie et de son incorporation dans

les Provinces Illyriennes. Les grands seigneurs bosniaques--Slaves

islamisés--voyaient de mauvais oeil l'envoyé du «Grand Napoléon»; une

mutuelle méfiance séparait les «Frantzousi» des gouvernants du pays et,

pendant un certain temps, le consul n'osa sortir de sa maison; c'est

pourquoi Chaumette-Desfossés n'emporta pas un très bon souvenir de

Travnik; aussi quelques inévitables exagérations ne doivent-elles pas

étonner dans son livre. Voici du reste la peinture qu'il fait des

Bosniaques:

La chose qui frappe le plus l'Européen arrivant en Bosnie, c'est

l'abord dur et les regards farouches des habitants de Bosna-Séray,

de Travnik et des villes de confins. La situation de cette

province, frontière des états de l'empereur d'Autriche et de ceux

de Venise, avec lesquels elle était habituellement en guerre, avait

rendu les Bosniaques très méfiants vis-à-vis de ceux qui se

présentaient sur leur territoire. Tout étranger qui s'arrêtait plus

de trois jours dans un endroit, sans en avoir la permission des

autorités turques, était pendu comme espion; et, ce qui prouve

l'inhospitalité des naturels, c'est que, quoique beaucoup d'entre

eux soient intéressés dans le commerce des marchandises qu'ils

tirent d'Allemagne ou de Dalmatie, aucun négociant de ces derniers

pays n'a jamais osé s'établir chez eux. Le commerce d'échange se

fait par des marchés, établis sur les frontières, à des jours fixés

dans chaque semaine.

Au reste, cette férocité des habitants paraît moins extraordinaire

à celui qui connaît leur manière de se nourrir. Leur régime se

compose principalement de crudités, d'aliments salés et

d'eau-de-vie: toutes choses très propres à exciter l'effervescence

et l'âcreté du sang. Quand un Bosniaque se lève, il commence par

boire un grand verre d'eau-de-vie de prunes sauvages (_slibovitç_).

Un peu avant le dîner, il en boit au moins deux autres, en mangeant

des pâtisseries. Pour étouffer la chaleur épouvantable que cette

boisson lui donne à l'estomac, il dévore son potage à l'oignon et

aux navets, coupés par petits morceaux, et sans pain; son ragoût

horrible de viande de mouton fumée grossièrement (_paçterma_) et

ses choux aigres. On sert ensuite une copieuse soupe aux haricots;

et le repas finit par un renouvellement de boisson d'eau-de-vie.

Tel est le dîner habituel dans la mauvaise saison. En été, les

Bosniaques ne vivent presque que de melons d'eau, de concombres,

etc., qu'ils mangent crus. C'est mettre de la cérémonie dans un

festin que d'y servir un agneau rôti à la manière turque,

c'est-à-dire tout entier, et farci de riz avec les intestins

hachés. Les naturels boivent peu d'eau. Ils prétendent que sa

crudité occasionne des coliques, donne des goitres et fait tomber

les dents: ce qui peut être vrai pour les eaux de source. C'est

apparemment pour obvier à ce mal qu'ils boivent tant d'eau-de-vie,

qu'on peut regarder cette liqueur comme la principale boisson du

pays, et que l'on accoutume un jeune homme à en user, comme ses

pères, du moment qu'il atteint l'âge de puberté[512].

Évidemment, Chaumette-Desfossés exagérait. L'ivrognerie, sans doute,

n'est pas rare chez les Serbo-Croates; elle n'est pas pour autant un

vice général dont la nation tout entière se trouve profondément

atteinte. Toutefois, les _fiers cochons bosniaques_[513] de Chaumette

séduisirent Mérimée et il fit couler à pleins bords l'eau-de-vie de

prunes dans _la Guzla_.

Quant aux informations culinaires que donne l'auteur du _Voyage en

Bosnie_, Mérimée n'oublia pas de les mettre à contribution à l'occasion

de ses ballades; c'est ainsi qu'il parle plusieurs fois de «l'agneau

cuit»; il explique même ce que c'est que ce mets, dans les notes qui

accompagnent la _Querelle de Lepa et de Tchernyegor_: «Mot à mot,

dit-il, du mouton fumé assaisonné avec des choux; c'est ce que les

Illyriens nomment _paçterma_[514].» Mais c'étaient là des emprunts peu

considérables. Ce qui est plus important, c'est que Mérimée trouve chez

Chaumette-Desfossés cette idée de la férocité des Illyriens qu'il avait

déjà introduite dans _l'Aubépine de Veliko_; de plus, le _Voyage en

Bosnie_ lui donne certains détails sur l'histoire de ce pays qu'il est

heureux de pouvoir exploiter. Comme Fortis, mais moins que Fortis, nous

le verrons, Chaumette-Desfossés fournit à Mérimée les renseignements

qu'il insère dans ses longues notes, et quelquefois des motifs pour ses

ballades[515].

"La Guzla" de Prosper Mérimée · 第 60 / 231 题