FAURIEL: MÉRIMÉE:

Dans les assemblées champêtres, qui se Je dirais seulement quelques

Ce joli vers... je l'ai retrouvé dans J'ignore à quelle époque eut

une longue pièce sur la prise de lieu l'action qui a fourni le

Constantinople, composée à l'époque de sujet de ce petit poème, et le

l'événement; et là même, il a l'air joueur de guzla qui me l'a

d'être tiré de quelque chanson récité ne put me donner d'autres

populaire plus ancienne. (_Chants informations, si ce n'est qu'il

grecs_, tome II, p. 186.) le tenait de son père, et que

c'était une ballade fort

ancienne. (_La Guzla_, page

132.)

Ce morceau, fort ancien, et

revêtu d'une forme dramatique

que l'on rencontre rarement dans

les poésies illyriques, passe

pour un modèle de style parmi

les joueurs de guzla morlaques.

(Page 165.)

Ce passage est remarquable par

sa simplicité et sa concision

énergique. (Page 89.)

Cette jolie chanson, très populaire Cette chanson est, dit-on,

dans la Grèce entière, etc. populaire dans le Monténégro;

(_Idem_, p. 125.) c'est à Narenta que je l'ai

entendue pour la première fois.

(Page 243.)

Ainsi Mérimée sut jouer admirablement l'un et l'autre rôle: ici accuser

la modestie du simple amateur, et là laisser accroire que son Italien,

traducteur et commentateur, possède en ces matières une autorité

indiscutable. Il y en a dans son livre pour tout le monde: pour les

sceptiques, les réserves toutes naturelles que doit faire un étranger

qui traite d'un pareil sujet; pour ceux tout disposés à croire à

l'authenticité de ses soi-disant ballades illyriques, la belle assurance

d'un homme qui s'entend aux choses qu'il dit. À la fois caricature et

portrait: portrait de l'érudit amateur et caricature ou parodie du vrai

savant, tel nous paraît être le commentateur de _la Guzla_[503].

§ 4

«L'AUBÉPINE DE VELIKO»: UNE INSPIRATION CHINOISE

Il paraît que _l'Aubépine de Veliko_, qui est la première ballade du

recueil, fut aussi composée la première. Elle marque une sorte de

transition entre _Smarra_ et le reste de _la Guzla_.

Le sujet de _l'Aubépine de Veliko_ ressemble beaucoup à celui du _Bey

Spalatin_ de Nodier, bien que le fond de cette ballade soit emprunté à

un autre ouvrage: _l'Orphelin de la maison de Tchao_, drame chinois dont

nous parlerons tout à l'heure.

Comme son prédécesseur, Mérimée raconte une vendetta illyrienne: la

lutte longue et acharnée du vieux _bey_ Jean Veliko avec ses «ennemis de

l'Est».

Le _bey_ de Nodier a eu vingt-quatre fils, tous tués dans les combats

avec le «cruel Pervan»; celui de Mérimée en avait douze: «cinq sont

morts au gué d'Obravo; cinq sont morts dans la plaine de Rebrovje». Jean

Veliko avait un fils qu'il chérissait entre tous; ses ennemis l'ont

enlevé,--tout comme Pervan enleva la belle Iska;--ils l'ont enfermé

«dans une prison dont ils ont muré la porte». Il lui reste un fils,

Alexis, «trop jeune pour la guerre», le dernier descendant des Veliko;

c'est avec cet enfant qu'il fuit devant Nikola Jagnievo, Joseph

_Spalatin_ et Fédor Aslar; il passe la rivière Mresvizza et se réfugie

chez son ami George Estivanich. Et George Estivanich le reçoit sous sa

protection; il mange le pain et le sel avec le bey Jean Veliko, et

«nomme Jean le fils que sa femme lui a donné».

Or, Nicolas Jagnievo, et Joseph Spalatin, et Fédor Aslar se sont réunis

à Kremen. Ils ont bien mangé et bu de l'eau-de-vie de prunes et ils ont

dit tous ensemble: «Que Jean Veliko meure avec son fils Alexis!» Le

lendemain de la Pentecôte, ils descendent de la montagne avec leurs

heyduques en armes. Ils passent la Mresvizza et s'arrêtent devant la

maison de George Estivanich.

«Que venez-vous faire, beys de l'est? que venez-vous faire dans le

pays de George Estivanich? Allez-vous à Segna complimenter le

nouveau podestat?»

--«Nous n'allons pas à Segna, fils d'Étienne, a répondu Nicolas

Jagnievo; mais nous cherchons Jean Veliko et son fils. Vingt

chevaux turcs, si tu nous les livres.»

--«Je ne te livrerai pas Jean Veliko pour tous les chevaux turcs

que tu possèdes. Il est mon hôte et mon ami. Mon fils unique porte

son nom.»

Alors a dit Joseph Spalatin: «Livre-nous Jean Veliko, ou tu feras

couler du sang. Nous sommes venus de l'est sur des chevaux de

bataille, avec des armes chargées.»

--«Je ne te livrerai pas Jean Veliko, et, s'il te faut du sang, sur

cette montagne là-bas j'ai cent vingt cavaliers qui descendront au

premier coup de mon sifflet d'argent.»

Alors Fédor Aslar, sans dire mot, lui a fendu la tête d'un coup de

sabre; et ils sont venus à la maison de George Estivanich, où était

sa femme, qui avait vu cela.

--«Sauve-toi, fils d'Alexis! sauve-toi, fils de Jean! les beys de

l'est ont tué mon mari; ils vous tueront aussi» Ainsi a parlé

Thérèse Gelin.

Mais le vieux bey a dit: «Je suis trop vieux pour courir.» Il lui a

dit: «Sauve Alexis, c'est le dernier de son nom!» Et Thérèse Gelin

a dit: «Oui, je le sauverai.»

Les beys de l'est ont vu Jean Veliko. «À mort!» ont-ils crié: leurs

balles ont volé toutes à la fois, et leurs sabres tranchants ont

coupé ses cheveux gris.

--«Thérèse Gelin, ce garçon est-il le fils de Jean?» Mais elle

répondit: «Vous ne verserez pas le sang d'un innocent.» Alors ils

ont tous crié: «C'est le fils de Jean Veliko!»

Joseph Spalatin voulait l'emmener avec lui, mais Fédor Aslar lui

perça le coeur de son ataghan, et il tua le fils de George

Estivanich, croyant tuer Alexis Veliko.

Dix ans après, devenu un chasseur robuste et adroit, Alexis Veliko

demande à Thérèse Gelin: «Maman, pourquoi ces robes sanglantes

suspendues à la muraille.»

-«C'est la robe de ton père, Jean Veliko, qui n'est pas encore vengé;

c'est la robe de Jean Estivanich, qui n'est pas vengé, parce qu'il n'a

pas laissé de fils.»

Le chasseur est devenu triste; il ne boit plus d'eau-de-vie de

prunes; mais il achète de la poudre à Segna: il rassemble des

heyduques et des cavaliers.

Le lendemain de la Pentecôte, il a passé la Mresvizza, et il a vu

le lac noir où il n'y a pas de poisson: il a surpris les trois beys

de l'est, tandis qu'ils étaient à table.

--«Seigneurs! seigneurs! voici venir des cavaliers et des heyduques

armés; leurs chevaux sont luisants; ils viennent de passer à gué la

Mresvizza: c'est Alexis Veliko.»

--«Tu mens, tu mens, vieux racleur de guzla. Alexis Veliko est

mort: je l'ai percé de mon poignard.» Mais Alexis est entré et a

crié: «Je suis Alexis, fils de Jean!»

Une balle a tué Nicolas Jagnievo; une balle a tué Joseph Spalatin;

mais il a coupé la main droite à Fédor Aslar, et lui a coupé la

tête ensuite.

--«Enlevez, enlevez ces robes sanglantes. Les beys de l'est sont

morts. Jean et George sont vengés. L'aubépine de Veliko a refleuri;

sa tige ne périra pas!»

Ceux qui connaissent _l'Orphelin de la Chine_ remarqueront que

l'histoire du jeune Alexis rappelle singulièrement l'histoire du jeune

prince dans la tragédie de Voltaire. En effet, après avoir emprunté à

Nodier l'idée, point de départ, de sa ballade, à l'abbé Fortis quelques

détails sur le sentiment de la vengeance chez les «Morlaques», Mérimée

eut recours à un drame chinois pour l'intrigue; nous voulons dire la

traduction du drame: _Tchao-Chi-Cou-Ell ou le petit Orphelin de la

maison de Tchao_ que le père Du Halde avait insérée dans sa _Description

de la Chine_ (1735) et qui fut la source principale de la tragédie de

Voltaire[504]. Dans cette pièce, il s'agit de sauver de la mort un jeune

orphelin, rejeton d'une illustre famille; l'ouvrage entier, féroce

jusqu'à la barbarie, éclate en dévouements tout aussi sauvages. Le roi

Ling-Kong a deux ministres préférés: Tchao-Tun, ministre des choses

civiles, et Ton-an-Kou, ministre des choses militaires. Ce dernier est

l'ennemi mortel de l'autre, et il parvient à faire massacrer toute la

famille de Tchao-Tun, excepté sa femme qui est enceinte. Deux amis sont

restés à cette femme, malgré ses malheurs, Tching-Ing et

Kong-Sun-Tchou-Kiéou. Ils se décident à sauver l'héritier de Tchao-Tun.

Tching-Ing a un fils; il le fait passer pour le fils de Tchao auprès des

autorités chinoises devant lesquelles il accuse son ami

Kong-Sun-Tchou-Kiéou d'avoir dérobé cet ennemi public aux recherches de

la justice: Kong-Sun-Tchou-Kiéou est tué avec le fils de Tching-Ing, qui

passe pour l'héritier de Tchao, et ainsi le véritable héritier est

sauvé. Sauvé au prix de tant de sacrifices, l'orphelin grandit, parvient

à reprendre l'autorité, se fait reconnaître et venge alors son père en

même temps que l'infortuné Kong-Sun-Tchou-Kiéou, qui s'est dévoué pour

lui.

En 1755, Voltaire emprunta à ce drame le sujet de sa tragédie

_l'Orphelin de la Chine_; mais il a affaibli, par le mélange d'une

intrigue amoureuse, une histoire pleine de sauvagerie tragique. C'est

aussi une conception philosophique qui, dans _l'Orphelin de la Chine_,

annihile la bonne volonté exotique de Voltaire[505]. Gengis-Khan veut

assurer son trône par la mort du dernier survivant de la dynastie qui

régnait avant lui. C'est un enfant confié à un mandarin, Zam-Ti, qui,

pour le sauver, est prêt à livrer son propre fils au tyran à la place du

jeune prince. Idamé, l'épouse du mandarin, pour sauver son enfant,

dénonce à Gengis-Khan la substitution. Le Tartare avait autrefois aimé

Idamé et son ancienne passion se rallume à la vue de cette femme. Il

veut l'enlever au mandarin et l'épouser; mais Idamé, aussi fidèle épouse

que mère tendre, propose à son mari de se tuer avec elle. Gengis-Khan

les surprend au milieu de cette scène pathétique. Charmé de leur vertu,

il fait grâce de la vie au jeune prince et prend le mandarin pour

conseiller[506].

Ainsi dans l'adaptation que Voltaire a donnée de ce drame plein

d'atrocités et de sublimes dévouements, tout finit comme dans la

comédie, par un heureux dénouement. Gengis-Khan se laisse séduire au

charme de la vertu et sent s'amollir la férocité de son coeur. La

tendresse de la mère, la fidélité de l'épouse sont des sujets très

édifiants, bien dignes de la comédie larmoyante ou du drame bourgeois;

tous ces gens-là commencent à devenir bons, excessivement bons; trop

bons pour qu'on puisse supposer un instant que Mérimée n'a connu le

drame chinois que par l'intermédiaire de Voltaire. Il s'est inspiré

directement de la traduction publiée par Du Halde. Le critique de la

_Foreign Quarterly Review_[507], qui a signalé le premier la dette de

Mérimée, ne s'est pas trompé; il déclare que la mère illyrienne atteint

à un degré d'héroïsme très supérieur celui de l'Idamé de Voltaire; ce

qui veut dire que son sacrifice lui coûte beaucoup moins, parce qu'il

lui paraît beaucoup plus naturel. Est-ce là du véritable héroïsme? nous

sommes tentés de croire que c'est à la fois plus de fanatisme et de

sauvagerie. Au reste il n'y a qu'une seule passion exprimée dans la

ballade de Mérimée: le désir de la vengeance, et ce n'est pas sur ce

sentiment que Voltaire a édifié sa tragédie. Mérimée, d'autre part, qui

s'intéressait aux Grecs de Fauriel, aux Illyriens de Nodier, aux

Morlaques de Fortis, a pu éprouver le même intérêt pour les Chinois de

Du Halde. De l'original, il a su retrouver la sauvage énergie, la soif

inassouvie de la vengeance longtemps désirée. Dans cette courte pièce on

reconnaît déjà la manière de _Carmen_ ou de _Matéo Falcone_, les actes

nous révèlent la passion qui agite les coeurs.

Ce drame chinois, pour le faire illyrien, Mérimée s'adresse à Fortis;

grâce aux renseignements qu'il trouve dans le _Voyage_, il répand sur

son poème une couleur toute superficielle, il est vrai, mais qui ne nous

en transporte pas moins dans un autre monde: monde de fantaisie, Illyrie

peu différente de celle de Nodier, mais qui se transformera plus tard en

une Illyrie plus originale sinon plus véritable. C'est chez Fortis qu'il

trouve le détail de la chemise ensanglantée:

Si les amitiés des Morlaques, non corrompus, sont constantes et

sacrées, leurs inimitiés ne sont pas moins durables et presque

indélébiles. Elles passent de père en fils, et _les mères

n'oublient jamais d'inculquer, déjà aux enfants de bas âge, le

devoir de venger un père tué, et de leur montrer souvent, à cet

effet, la chemise ensanglantée, ou les armes du mort_. La passion

de la vengeance s'est si fort identifiée avec la nature de ce

peuple, que toutes les exhortations du monde ne pourraient pas la

déraciner[508].

Dans une note--car les notes ont une grande importance: ce sont elles

qui nous révèlent d'une façon plus précise où Mérimée puise sa

science--il emprunte, à peu de chose près, le texte même de Fortis:

"La Guzla" de Prosper Mérimée · 第 59 / 231 题