VOYAGE EN BOSNIE: LA GUZLA:

[1460]... Peu après, Thomas fut Thomas Ier, roi de Bosnie, fut

assassiné par ses deux fils naturels, assassiné secrètement, en 1460,

_Étienne_ et _Radivoï_. par ses deux fils Étienne et

Radivoï. Le premier fut couronné

Étienne, l'un des meurtriers, fut sous le nom de Étienne-Thomas

couronné sous le nom d'_Étienne Thomas II; c'est le héros de cette

II_, sans que son parricide fût connu. ballade. Radivoï, furieux de se

Radivoï, se voyant exclu du trône, voir exclu du trône, révéla le

révéla le crime du roi et le sien. crime d'Étienne et le sien, et

Cette découverte, en rendant le roi alla ensuite chercher un asile

odieux, ne l'empêcha pourtant pas de auprès de Mahomet.

régner. Mais la fortune l'abandonna

bientôt. L'évêque de Modrussa, légat L'évêque de Modrussa, légat du

apostolique de la cour de Rome en pape en Bosnie, persuada à

Bosnie, persuada à Thomas II qu'il Thomas II que le meilleur moyen

devait cesser de payer aux Turcs le de se racheter de son parricide

tribut qu'ils avaient imposé sur le était de faire la guerre aux

royaume. Mahomet II, irrité, vint Turcs.

fondre sur la Bosnie, à la tête d'une

armée formidable. On prétend que, dans

cette occasion, les hérétiques

paterniens et les Grecs [lisez: Serbes

orthodoxes], aigris depuis longtemps

par les persécutions des Catholiques,

ne firent aucune résistance. Quoi

qu'il en soit, le royaume dévasté

n'offrit bientôt que l'image d'un Elle fut fatale aux Chrétiens:

désert. Le roi, contraint à se Mahomet ravagea le royaume et

réfugier dans la forteresse de Kloutch, assiégea Thomas dans le château

y fut assiégé par les Ottomans. Il de Kloutch en Croatie, où il

était réduit à l'extrémité, lorsque s'était réfugié. Trouvant que la

Mahomet lui offrit la paix, ainsi qu'à force ouverte ne le menait pas

tous les grands, sous la condition de assez promptement à son but, le

lui prêter serment de fidélité, et de sultan offrit à Thomas de lui

lui payer l'ancien tribut. Ces offres accorder la paix, sous la

avantageuses ne pouvaient être condition qu'il lui paierait

rejetées. Thomas II, suivi des seulement l'ancien tribut.

principaux de sa cour, se rendit au Thomas II, déjà réduit à

camp de l'empereur ottoman. Arrivés là, l'extrémité, accepta ces

on leur signifia que, pour première conditions et se rendit au camp

preuve de sincérité, ils eussent à se des infidèles. Il fut aussitôt

faire circoncire et à professer arrêté, et sur son refus de se

l'islamisme. Tous ceux qui ne prirent faire circoncire son barbare

pas ce parti, éprouvèrent une mort vainqueur le fit écorcher vif et

cruelle. Le roi fut de ce nombre. On achever à coups de flèches.

frémit d'horreur au récit de son

supplice. Après avoir été écorché vif,

on le lia à un pieu, où il servit de

but aux flèches des Turcs. Par sa mort,

les Ottomans, restés maîtres du

royaume, y établirent un Bèylerbèy.

Cette forme de gouvernement subsiste

encore aujourd'hui.

Des informations qui lui étaient données, Mérimée a tiré la courte

notice que nous avons mise en regard du texte de Chaumette-Desfossés.

Sèche et brève, elle contient ce qu'il y a d'essentiel dans le récit du

consul; elle est faite pour éclairer le lecteur sur les origines de ce

drame sanglant et sur le drame lui-même dont Mérimée s'est proposé

d'illustrer certaines phases; car, avec son extraordinaire puissance

d'évocation, il a vu se dérouler l'horrible tragédie dans le palais de

Thomas Ier; il a su se représenter les tourments affreux, les terreurs

de l'âme du parricide; il a compris qu'un tel crime devait être expié

d'épouvantable façon; la main de Dieu devait conduire la vengeance;

mieux que cela, il a su donner la vie à ce roi meurtrier dont l'ambition

ne recule pas devant le forfait le plus abominable et qui reste

cependant bon chrétien.

Séduit par le pathétique de cette histoire, il l'a conçue un peu à la

façon d'une épopée où le sang coule à flots, où les passions sont

violentes, les crimes inouïs. Mais il avait l'haleine trop courte pour

créer un poème d'une telle envergure; il s'est borné à en décrire

quelques scènes, à peindre quelques tableaux. À ce Thomas II, roi de

Bosnie, personnage absolument inconnu dans la tradition populaire,

Mérimée consacre quatre ballades qui sont comme les fragments d'un grand

poème: _la Mort de Thomas II, la Vision de Thomas II, le Combat de

Zenitza-Velika_ et _le Cheval de Thomas II_.

Dans ces ballades, suivant sa manière habituelle, il a mis en oeuvre

l'idée que lui avait suggérée Chaumette, en s'inspirant de récits ou de

scènes analogues, trouvées çà et là au hasard de ses lectures. Dans _la

Vision de Thomas II_, il ébauche sa nouvelle: _la Vision de Charles XI_,

qui est, on le sait, fondée sur un récit du colonel Gustafson, roi

détrôné de Suède[516]. Nous n'avons pu découvrir à quelle autre source

que Chaumette l'auteur de _la Guzla_ a puisé l'inspiration de la

première et de la troisième ballade; aussi nous contenterons-nous de

dire que le récit, dans _la Mort de Thomas II_[517], affecte un tel air

de simplicité qu'il n'est pas impossible qu'il y ait là une influence

directe des livres saints:

_Alors_ les mécréants leur coupèrent la tête, _et_ ils mirent la

tête d'Étienne au bout d'une lance, _et_ un Tartare la porta près

de la muraille en criant: «_Thomas! Thomas!_ voici la tête de ton

fils. Comme nous avons fait à ton fils, ainsi te ferons-nous!» _Et_

le Roi déchira sa robe _et_ se coucha sur de la cendre, _et_ il

refusa de manger pendant trois jours...

_Et_ les murailles de Kloutch étaient tellement criblées de boulets

qu'elles ressemblaient à un rayon de miel, _et_ nul n'osait lever

la tête seulement pour regarder, tant ils lançaient de flèches et

de boulets qui tuaient et blessaient les Chrétiens. _Et_ les Grecs

_et ceux qui se faisaient appeler_ «_agréables à Dieu_» _nous ont

trahis, et ils se sont rendus à Mahomet_...

Pour ce qui est de la troisième, _le Combat de Zenitza-Velika_[518],

c'est le combat fameux de un contre plusieurs, de dix contre cent; le

combat qu'on trouve dans toutes les histoires et dans toutes les

littératures; la Grèce a eu Léonidas et ses trois cents Spartiates, Rome

les trois cents Fabius au Crémère; en France Roland à Roncevaux,

l'Illyrie fantaisiste de Mérimée aura Radivoï et ses vingt cousins.

Dans la quatrième, _le Cheval de Thomas II_, Mérimée brode sur un thème

des plus connus dans la poésie populaire de toutes les nations:

l'attachement du cheval à son maître. Nous connaissons Xanthos le cheval

d'Achille, le poulain Babiéca du Cid; le héros des chants serbes Marko

Kraliévitch a son cheval Charatz; ne fallait-il pas que Thomas II eût

son cheval aussi? Mérimée a appris que les chevaux _parlent souvent_, de

Fauriel, dans les _Chants grecs_.

_Vévros et son cheval_. _Le Cheval de Thomas II_.

À Vardari, à Vardari,--dans la plaine «Pourquoi pleures-tu, mon beau

de Vardari,--Vévros, las! était cheval blanc? pourquoi hennis-tu

gisant;--et son cheval moreau lui dit: douloureusement? N'es-tu pas

«Lève-toi, mon maître, et cheminons; harnaché assez richement à ton

voilà notre compagnie qui s'en gré? n'as-tu pas _des fers

va.»--«Je ne puis cheminer, mon d'argent_ avec des clous d'or?

moreau;--je vais mourir.--Viens creuse n'as-tu pas des sonnettes

la terre avec tes pieds,--_avec tes d'argent à ton cou? et ne

fers d'argent_; enlève-moi avec tes portes-tu pas le Roi de la

dents,--et dans la terre fertile Bosnie?»--«Je pleure,

jette-moi,--puis prends aussi mon mon maître, parce que l'infidèle

mouchoir--et le porte à ma belle m'ôtera mes fers d'argent et mes

amie,--pour qu'elle me pleure sonnettes d'argent. Et je

en le voyant[519]...» hennis, mon maître, parce que

avec la peau du Roi de Bosnie le

mécréant doit me faire une

selle[520].»

Que Mérimée ait songé à Fauriel quand il composa sa ballade, c'est chose

sûre, car trente ans plus tard, parlant de la poésie albanaise, il va

dire: «On notera que les sabres et les chevaux qui parlent sont

fréquents dans les ballades des klephtes[521].»

Comme le cheval de Vévros, le cheval de Thomas II a des fers d'argent;

il est vrai que tous les chevaux que chante la poésie populaire ont

tous, ou à peu près tous, des fers d'argent, une parure recherchée[522]:

ces nobles bêtes aiment le panache. Toutefois l'on peut dire que, guidé

par Fauriel, Mérimée approche, autant que faire se pouvait, du véritable

esprit de la poésie populaire en général et de la poésie populaire serbe

en particulier. Voici, par exemple, le commencement d'une pièce

intitulée _la Mort de Marko Kraliévitch_:

Marko Kraliévitch était parti de bonne heure, un dimanche; avant le

lever du soleil, il était au pied du mont Ourvina. Tandis qu'il le

gravissait, Charatz, sous lui, commença à chopper, à chopper et à

verser des larmes. Cela causa à Marko un grand trouble: «Qu'est

cela, Charatz? dit-il; qu'est-ce, mon bon cheval? Voilà cent

cinquante années que nous sommes ensemble; jamais encore tu n'avais

bronché, et voilà que tu commences à broncher et à verser des

larmes! Dieu le sait, il n'arrivera rien de bon; il va y aller de

quelque tête, soit de la tienne, ou de la mienne.» Marko ainsi

discourait, quand la Vila s'écrie du milieu de la montagne,

appelant Marko: «Mon frère, dit-elle, Marko Kraliévitch, sais-tu

pourquoi ton cheval bronche? Charatz s'afflige sur son maître, car

vous allez bientôt vous séparer.» Mais Marko répond à la Vila:

«Blanche Vila, puisse ton gosier devenir muet! Comment pourrais-je

me séparer de Charatz, quand j'ai parcouru la terre à ses côtés,

que je l'ai visitée de l'orient à l'occident, et qu'il ne s'y

trouve point un meilleur coursier ni un héros qui l'emporte sur

moi? Je ne pense point quitter Charatz, tant que ma tête sera sur

mes épaules.--Mon frère, reprend la blanche Vila, personne ne

t'enlèvera Charatz; et pour toi, tu ne peux mourir, ni de la main

d'un guerrier, ni sous les coups du sabre tranchant, de la massue

ou de la lance de guerre; car tu ne crains sur la terre aucun

guerrier. Mais tu dois mourir, Marko, de la main de Dieu, l'antique

tueur[523].»

En tous pays la poésie populaire se ressemble; le cheval, compagnon

inséparable des héros qu'elle chante, s'y retrouve loué pour les mêmes

qualités et pour les mêmes services. Nous comprendrons donc que Mérimée

traitant d'un pareil sujet ait atteint tout naturellement au ton de la

vraie poésie populaire serbo-croate.

Qu'est-ce donc que fait la valeur littéraire de ces poèmes si les sujets

n'en sont pas nouveaux? Hâtons-nous de le dire, c'est la manière dont

ils sont traités. Sous les murs de la forteresse de Kloutch nous

assistons à un véritable combat avec tous ses épisodes, tels qu'on peut

les imaginer dans ces temps où l'on se battait presque corps à corps; ce

père qui du haut des murailles voit la tête tranchée de son fils,

promenée au bout d'une pique; ce mur tout «percé de boulets comme un

rayon de miel»; la trahison; les injures que s'adressent les adversaires

en présence: tout cela donne l'illusion de la réalité. Le récit est

court et rapide; il nous fait passer d'émotions en émotions; trois

scènes des plus dramatiques en quelques lignes: l'apparition saisissante

du spectre, l'entrevue du roi avec Mahomet II, la mort du parricide; et

il semble que rien n'y manque. Peut-on mettre plus de couleur et plus de

vie dans ce bref exposé de la bataille de Zenitza-Velika:--«Quand les

Dalmates ont vu nos étendards de soie jaune, _ils ont relevé leurs

moustaches, ils ont mis leurs bonnets sur l'oreille_»... Gestes

fanfarons avec lesquels leur lâcheté fera un singulier contraste; le

scintillement des sabres, le hennissement des chevaux, la fuite

précipitée des poltrons insolents; le serment de vaincre ou de mourir

qui fait songer à la vieille garde, fout cela est noté avec une rare

précision et une sobriété admirable.

Ce cheval avec ses _fers d’argent_ et _ses clous d’or_, ses sonnettes

d’argent qui parent son collier, éveille en nous l’idée de ces beaux

chevaux arabes si fiers de leur parure. Quoi de plus dramatique que

l’antithèse que fait la réponse de l’animal avec l’interrogation du

maître: «Et je hennis, mon maître, parce qu’avec la peau du roi de

Bosnie le mécréant doit me faire une selle.»

Cette attention à soigner le détail, à mettre une image ou une intention

dans presque tous les mots, nous l’avons dit et nous le redirons encore,

Mérimée l’apporte jusque dans les notes; et c’est ce qui fait la valeur

et le fini de ses ouvrages.

Donnons quelques exemples:

«Un Catholique, en voyant passer un Grec, ne manque pas de lâcher un

_pàsa vjerro_ (foi de chien), et d’en recevoir l’équivalent», dit

Chaumette-Desfossés[524]. «Les Grecs et les catholiques romains se

damnent à qui mieux mieux», dit Mérimée[525]; on croirait les entendre.

Ce fut pendant cet intervalle que l’hérésie des _Paterniens_ se

propagea en Bosnie. Ces sectaires, qui se donnaient le nom de

_Bogou-Mili_ (agréables à Dieu), excitèrent plusieurs guerres

civiles par leur grand nombre et leur fanatisme, et finirent par

causer la ruine de leur patrie... Leurs principales erreurs

consistaient à regarder l’homme comme l’ouvrage et le séjour du

démon, à rejeter les prêtres, l’eucharistie, et presque tous les

livres de la Bible. Ils disaient encore que, pour être sauvé, il

suffisait d’avoir la volonté d’être baptisé. On entrevoit dans ce

dernier principe la raison de leur facilité à embrasser

l’islamisme[526].

Mérimée traduit par des actes les effets funestes de cette hérésie: «Et

les Grecs et ceux qui se faisaient appeler _agréables à Dieu_ nous ont

trahis et ils se sont rendus à Mahomet, et ils travaillaient à saper les

murailles.» Et dans une note il s'explique; il n'y a pas besoin d'être

grand clerc pour le comprendre, ni d'être très versé dans les questions

de théologie; c'est très simple: les Paterniens considèrent que tous les

hommes sont les enfants du diable: «En illyrique, _bogou-mili_; c'est le

nom que se donnaient les Paterniens. Leur hérésie consistait à regarder

l'homme comme l'oeuvre du diable, à rejeter presque tous les livres de la

Bible, enfin à se passer de prêtres[527].» Voici une bonne explication,

facile à comprendre pour tout lecteur qui, comme Mérimée, se soucie peu

des questions de dogmes.

C'est ainsi qu'il communique la vie à tout ce qu'il doit aux autres; une

vie qui ne vient que de lui. Il prend son bien où il le trouve, mais il

lui imprime sa propre marque, toujours reconnaissable.

"La Guzla" de Prosper Mérimée · 第 61 / 231 题