MÉRIMÉE COMMENTATEUR

«Dans le commentateur imaginaire, Mérimée fait le portrait de

l'antiquaire naïf, de l'érudit ignorant et dénué de critique. Ce type,

il le pressentait à merveille; plus tard sa profession lui permit de

l'étudier à fond; il y est revenu à plusieurs reprises, jamais avec plus

de bonheur que dans _la Guzla_»,--a très justement remarqué M.

Filon[497].

Non seulement Mérimée est le traducteur de son poète, mais il en est

encore le commentateur sans prétention. Quand il avait collectionné ces

ballades, il s'imaginait être le «seul Français qui pût trouver quelque

intérêt à ces poèmes sans art, production d'un peuple sauvage». Ses amis

lui ont persuadé qu'elles seraient agréables au public; peu jaloux de

son trésor, il a bien voulu les lui faire connaître et les lui

expliquer. À tout cela, il n'a pas beaucoup de mérite: grand amateur de

voyages, sans occupations bien importantes, il a pu parcourir le pays

qu'il habitait et, au hasard de ses découvertes, rassembler _quelques

fragments assez curieux d'anciennes poésies_. Comme il a affaire à des

coutumes parfois fort différentes de celles des autres pays, il fournira

toutes les explications qu'il pourra donner pour faciliter la lecture de

ces poèmes; il dira ses conjectures, ce qu'on lui a rapporté, sans

jamais rien affirmer dont il ne soit sûr. Il emploie volontiers des

formules assez vagues: on dit que... il est vraisemblable... c'est sans

doute... etc. Pourquoi rechercher à toute occasion la certitude; ces

ballades valent-elles la peine qu'on se livre à un véritable travail

d'exégèse; pour lui il n'est qu'un simple amateur, qui n'approfondit pas

les choses d'aussi près; toute explication lui semble bonne pourvu

qu'elle permette d'interpréter et de comprendre son texte; il

collectionne des ballades comme un autre des bibelots, sans y attacher

trop d'importance; il est folkloriste amateur; il aime mieux des

probabilités douteuses, où se complaît son imagination un peu

paresseuse, que des certitudes qui lui seraient une peine et un travail.

Aussi le lecteur ne saurait-il exiger de lui que ce dont il s'est

contenté lui-même. Et voici Mérimée à couvert des critiques avisées que

des lecteurs mieux renseignés pourraient faire de sa science. Ce lui fut

une habileté de se dire étranger à la fois au pays qu'il voulait faire

connaître et à celui auquel il présentait son recueil. Mais s'il se posa

dans sa préface comme un antiquaire «naïf et dénué de sens critique»,

dans la pratique il suivit le plus souvent les leçons d'un maître

excellent, vrai savant celui-là, nous voulons dire Fauriel. Il lui

devait déjà le goût de la poésie primitive; il lui dut aussi de composer

un livre dont l'esprit et la manière se rapprochent très sensiblement de

ce que l'on trouve dans les _Chants populaires de la Grèce moderne_.

Pour tromper complètement son lecteur, il emprunte à Fauriel la façon de

présenter ses remarques.

C'est ainsi qu'il va jusqu'à déclarer très sérieusement _qu'ici manque

une stance_[498] à un poème qu'il a lui-même composé tout entier, parce

que, à l'occasion d'une poésie grecque authentique, Fauriel avait

signalé qu'_il manquait à cette chanson quelques vers de la fin_[499].

Ailleurs il dira: «Il est évident que cette intéressante ballade ne nous

est pas parvenue dans son intégrité[500].»

Fauriel regrette-t-il de n'avoir pu trouver sur un certain sujet qu'une

assez mauvaise chanson, incomplète d'ailleurs: «Je n'ai pu me procurer

sur Androutzos que la seule chanson suivante, et encore n'est-elle pas

complète et le sujet en est-il assez vague[501]?» Mérimée lui aussi a

son _fragment de ballade_ qui ne vaut pas grand'chose et qui «ne se

recommande que par la belle description d'un vampire[502]».

Comme Fauriel, Mérimée fait ses trouvailles qu'il signale comme autant

de joyaux de la collection et sur lesquelles il attire tout

particulièrement l'attention:

"La Guzla" de Prosper Mérimée · 第 58 / 231 题