FORTIS: MÉRIMÉE:

Dans les assemblées champêtres, qui se Je dirais seulement quelques

tiennent à l'ordinaire dans les maisons mots des bardes slaves ou

où il y a plusieurs filles, se perpétue joueurs de _guzla_, comme on les

le souvenir des anciennes histoires de appelle.

la nation. Il s'y trouve toujours un

chanteur qui accompagne sa voix d'un La plupart sont des vieillards

instrument, appelé _guzla_ monté d'une fort pauvres, souvent en

seule corde, composée de plusieurs guenilles, qui courent les

crins de cheval entortillés... villes et les villages en

chantant des romances et

Plus d'un Morlaque est en état de s'accompagnant avec une espèce

chanter, depuis le commencement à la de guitare, nommée _guzla_ qui

fin, ses propres vers impromptus, n'a qu'une seule corde faite de

toujours au son de la _guzla_... Leur crin...

chant héroïque est extrêmement lugubre

et monotone. Ils chantent encore un peu Ces gens ne sont pas les seuls

du nez, ce qui s'accorde, il est vrai, qui chantent des ballades;

assez bien avec le son de l'instrument presque tous les Morlaques,

dont ils jouent... Un long hurlement, jeunes ou vieux, s'en mêlent

consistant dans un _oh_! rendu avec des aussi: quelques-uns, en petit

inflexions de voix rudes et grossières, nombre, composent des vers

précède chaque vers, dont les paroles qu'ils improvisent souvent.

se prononcent rapidement, et presque

sans modulation qui est réservée à la Leur manière de chanter est

dernière syllabe, et qui finit par un nasillarde, et les airs des

roulement allongé... Quand un Morlaque ballades sont très peu variés;

voyage par les montagnes désertes, il l'accompagnement de la guzla ne

chante, principalement de nuit, les les relève pas beaucoup, et

hauts faits des anciens rois et l'habitude de l'entendre peut

seigneurs slaves, ou quelque aventure seule rendre cette musique

tragique. S'il arrive qu'un autre tolérable. À la fin de chaque

voyageur marche en même temps sur la vers, le chanteur pousse un

cime d'une montagne voisine, ce dernier grand cri, ou plutôt un

répète le verset chanté par le premier. hurlement, semblable à celui

Cette alternative de chant continue d'un loup blessé. On entend ces

aussi longtemps que les chanteurs cris de fort loin dans les

peuvent s'entendre[472]. montagnes, et il faut y être

accoutumé pour penser qu'ils

sortent d'une bouche humaine.

De même, les données topographiques de l'introduction (Zuonigrad, Livno,

Scign, Zara, etc.) sont tirées du _Voyage en Dalmatie_ et des cartes qui

l'accompagnent,--il faut le reconnaître, avec un grand souci

d'exactitude et de façon à ne rien avancer qui ne soit vraisemblable.

Mérimée loue et apprécie, avant tout, la large et simple hospitalité que

les Morlaques savaient offrir au voyageur. Voici ce que nous raconte le

prétendu traducteur de son prétendu poète: «En 1817, je passai deux

jours dans sa maison [de Maglanovich], où il me reçut avec toutes les

marques de la joie la plus vive. Sa femme et tous ses enfants et

petits-enfants me sautèrent au cou, et quand je le quittai, son fils

aîné me servit de guide dans les montagnes pendant plusieurs jours,

_sans qu'il me fût possible de lui faire accepter une récompense_.»

Est-ce autre chose qu'une réminiscence du récit de Fortis quand il

raconte la visite qu'il fit en 1771 à un chef dalmate:

Je n'oublierai jamais l'accueil cordial que j'ai reçu du voïvode

Pervan à Coccorich. Mon unique mérite à son égard était de me

trouver l'ami d'une famille de ses amis[473]. Une liaison si légère

l'engagea néanmoins à envoyer à ma rencontre une escorte et des

chevaux; à me combler des marques les plus recherchées de

l'hospitalité nationale; à me faire accompagner par ses gens et par

son propre fils, jusqu'aux campagnes de Narenta, distantes de sa

maison d'une bonne journée; enfin à me fournir des provisions si

abondantes, que je n'avais rien à dépenser dans cette tournée.

Quand je partis de la maison de cet excellent hôte, lui et toute sa

famille me suivirent des yeux et ne se retirèrent qu'après m'avoir

perdu de vue. Ces adieux affectueux me donnèrent une émotion que je

n'avais pas éprouvée encore et que je n'espère pas sentir souvent

en voyageant en Italie. J'ai apporté le portrait de cet homme

généreux, afin d'avoir le plaisir de le revoir malgré les mers et

les montagnes qui nous séparent et pour pouvoir donner en même

temps une idée du luxe de la nation à l'égard de l'habillement de

ses chefs. Le Morlaque, né généreux et hospitalier, ouvre sa pauvre

cabane à l'étranger, fait son possible pour le bien servir et ne

demandant jamais, _refuse même souvent avec obstination les

récompenses qu'on lui offre_[474].

Une belle planche en taille douce représentant _il Vaïvode Pervan di

Coccorich_ accompagne le récit de Fortis. Mérimée suivit son exemple et

inséra dans _la Guzla_ une lithographie qui représente son poète

imaginaire. À l'inverse de ce qu'il avait fait à propos de Clara Gazul,

il joignit ce portrait à _tous_ les exemplaires de l'édition originale.

Il est inutile de chercher sous les traits d'Hyacinthe Maglanovich la

physionomie plus ou moins défigurée de Mérimée, comme l'ont voulu Ch.

Asselineau et M. Leger[475], mais il est juste de dire que, sous le

rapport de l'exactitude, ce portrait ne laisse rien à désirer. MM.

Tourneux et Leger se demandent où Mérimée s'était procuré les documents

nécessaires à la confection de cette lithographie. Nous nous posons à

notre tour la même question. Le bonnet d'agneau noir, la ceinture large

et multicolore, ornée d'un énorme couteau, ressemblent à ce qu'on voit

sur la planche de Fortis, mais le reste, la _guzla_ surtout et la

position accroupie du vieux racleur qui n'en est pas moins authentique,

ne peut avoir été dessinée que d'après un modèle. Nous avons examiné,

sans succès, un grand nombre de relations de voyage, albums de costumes

et autres publications antérieures à 1827, et il ne nous semble pas que

le portrait d'Hyacinthe Maglanovich ait été copié sur aucune gravure.

Il nous paraît plus probable qu'il fut dessiné d'après nature par

quelqu'un qui avait visité les provinces illyriennes et vu un joueur de

_guzla_, par Fauriel, peut-être, qui avait passé, en 1824, quelques mois

à Trieste (où les chanteurs serbes n'étaient pas plus rares que les

chanteurs grecs, qu'il y cherchait alors) ou bien par Fulgence Fresnel,

cousin de Mérimée, qui fournit à l'auteur certains «renseignements» sur

l'Illyrie où il avait fait de nombreux voyages, si nous nous en

rapportons à Eugène de Mirecourt[476] et à la _Littérature française

contemporaine_ de Bourquelot et Maury[477]. Grâce à M. Tourneux, nous

savons maintenant que Mérimée n'obtint ce dessin qu'au moment où _la

Guzla_ s'imprimait déjà; il avait envoyé d'abord à son éditeur

strasbourgeois, le 22 mars 1827, deux croquis de la guzla (qui sont,

semble-t-il, de sa main, et que M. Tourneux a reproduits dans sa

brochure _Prosper Mérimée, comédienne espagnole et chanteur illyrien_);

plus tard, le portrait de Maglanovich prit définitivement place en tête

du volume. Ni M. Tourneux, ni M. Félix Chambon n'ont su dire qui était

le mystérieux artiste qui signa: _A. Br._--M. Lucien Pinvert penche pour

le nom de Mérimée lui-même[478]. Il est difficile de le prétendre ou de

le nier, car le procédé de reproduction (la lithographie) n'est pas un

de ceux qui respectent l'original.

Mais revenons à notre poète. Mérimée nous assure qu'Hyacinthe était un

ivrogne incorrigible et qu'il ne pouvait jamais chanter sans avoir fait

une copieuse libation d'eau-de-vie.

[Illustration: Hyacinthe Maglanovich.--_Lithographie de F.G. Levrault_.]

Suivant l'avis du voïvode, j'eus soin de le [Maglanovich] faire

boire, et mes amis, qui étaient venus nous tenir compagnie sur le

bruit de son arrivée, remplissaient son verre à chaque instant.

Nous espérions que quand cette faim et cette soif si

extraordinaires seraient apaisées, notre homme voudrait bien nous

faire entendre quelques-uns de ses chants. Mais notre attente fut

bien trompée. Tout d'un coup il se leva de table et se laissant

tomber sur un tapis près du feu (nous étions en décembre), il

s'endormit en moins de cinq minutes, sans qu'il y eût moyen de le

réveiller.

Je fus plus heureux une autre fois: j'eus soin de le faire boire

seulement assez pour l'animer, et alors il nous chanta plusieurs

des ballades que l'on trouvera dans ce recueil.

_Il me quitta d'une façon étrange: il demeurait depuis cinq jours

chez moi, quand un matin il sortit, et je l'attendis inutilement

jusqu'au soir. J'appris qu'il avait quitté Zara pour retourner chez

lui_[479].

N'en déplaise à M. Louis Leger qui veut que «l'ivrognerie soit très rare

chez les Slaves méridionaux[480]». Mérimée ne se trompe nullement dans

ce qu'il avance. Voici, en effet, les termes dans lesquels s'explique

Karadjitch, sur le compte d'un célèbre _guzlar_, le vieux Miliya, qu'il

avait eu occasion de fréquenter quelque temps:

Quelques jours après arriva le knèze[481], amenant Miliya. Mais

quand je me fus mis en rapport avec ce dernier, ce fut pour moi un

nouveau sujet de souci, et toute ma joie fit place d'abord à une

triste déception. Non seulement Miliya, comme tous les chanteurs

(qui ne sont que _chanteurs_), ne savait pas _réciter_, mais

uniquement chanter, _mais ceci même il ne le voulait pas faire à

moins d'avoir de l'eau-de-vie devant lui_. Or, à peine y avait-il

goûté que, affaibli soit par l'âge, soit par l'effet de ses

blessures (il avait eu jadis la tête hachée de coups de sabre dans

une rixe avec un Turc de Kolachine), il s'embrouillait tellement

qu'il devenait incapable de chanter avec tant soit peu d'ordre et

de régularité. Miliya en savait beaucoup d'autres, mais il ne me

fut pas donné de profiter de cette occasion unique. L'oisiveté et

le travail que je lui imposais commençaient à peser au vieillard;

de plus, il se trouva là de ces gens bien intentionnés, qui se font

un plaisir de tout tourner en ridicule et de mystifier les autres à

tout propos. Ces gens donc se mirent à lui dire: «Comment toi, un

homme d'âge et de bon sens, es-tu devenu bête à ce point? Ne

vois-tu pas que Vouk est un fainéant qui ne s'occupe que de piesmas

et de futilités pareilles? Si tu l'écoutes, il te fera encore

perdre ici tout l'automne; retourne donc chez toi et occupe-toi de

tes affaires.» Miliya se laissa persuader, _et il partit un beau

jour en cachette de moi_[482].

Il est vrai que ce récit ne fut publié en serbe que six ans après _la

Guzla_; mais il est fort probable que les amis allemands de Karadjitch

en avaient eu la primeur; de conversations en conversations, on s'était

peu à peu figuré, dans la société littéraire européenne d'avant 1833, un

type du guzlar analogue au vieux Miliya. La _Revue encyclopédique_ ne

parlait-elle pas déjà en 1826 d'un «rapsode serbe aveugle, nommé

Philippe, qui improvisait des chants guerriers même de plusieurs

centaines de vers[483]»? Il est aussi, surtout, possible que Fauriel,

qui témoignait un intérêt tout particulier à la poésie serbe, ait

signalé à Mérimée ces détails. Ne poussait-il pas son jeune ami à

apprendre le serbe et à traduire les _piesmas_ «d'après le même système

qu'il avait appliqué aux chants grecs»?

Quant à la vanité de poète, autre trait du caractère de Maglanovich,

elle est d'autant plus contestable que les poésies populaires serbes

sont pour ainsi dire anonymes: on ne connaît même pas les auteurs des

ballades les plus récentes: le véritable poète d'une _piesma_ se défend

toujours de l'être et prétend l'avoir apprise de la bouche d'un autre.

Le guzlar n'est qu'un simple récitateur même quand il débite ses propres

vers,--tant s’y efface sa personnalité,--moulés qu’ils sont dans les

formes traditionnelles selon des procédés depuis longtemps établis; on

lui trouverait tort d’en réclamer la propriété: le bon goût et une

timidité de convention l’empêchent de s’en dire l’auteur aussi

ouvertement que le fait le poète de Mérimée: «_Celui qui a fait cette

chanson était avec ses frères au rocher gris; il se nomme Guntzar

Wossieratch[484]_.» Le guzlar sait que ses autres confrères modifieront

son ébauche avant qu’elle prenne sa forme définitive; rien n’est plus

faux que cette _Improvisation d'Hyacinthe Maglanovich_ où l’on sentie

cabotinage:

Étranger, que demandes-tu au vieux joueur de guzla? que veux-tu du

vieux Maglanovich? Ne vois-tu pas ses moustaches blanches, ne

vois-tu pas trembler ses mains desséchées? Comment pourrait-il, ce

vieillard cassé, tirer un son de sa guzla, vieille comme lui?...

La guzla d’Hyacinthe Maglanovich est aussi vieille que lui; mais

jamais elle ne se déshonorera en accompagnant un chant médiocre.

Quand le vieux poète sera mort, qui osera prendre sa guzla et en

tirer des sons? Non, l’on enterre un guerrier avec son sabre:

Maglanovich reposera sous terre avec sa guzla sur sa poitrine[485].

La renommée d’un guzlar,--et son orgueil de poète aussi,--n’était jamais

si grande que l’imaginait Mérimée, oubliant un peu trop qu’il avait dit

que «la plupart sont des vieillards et fort pauvres, souvent en

guenilles, qui courent les villes et les villages en chantant des

romances». Si un guzlar était connu, il ne l’était pas par son talent de

poète, mais par sa bonne mémoire et pour son répertoire choisi. Donc,

pour le salut de la «couleur locale», le nom du soi-disant auteur des

ballades de _la Guzla_ ne devait pas figurer sur le recueil. Pour comble

de malheurs, quelques biographes par trop zélés ont rendu à Mérimée le

mauvais service de souligner avec trop d’enthousiasme la pittoresque

figure de Maglanovich.

Mérimée fut trompé, soit,--et c’est le plus probable,--par Ch. Nodier

qui donnait une grande importance à la personnalité de «l’Homère

esclavon», soit par Fortis, qui parle une fois de Triboco, village qui

était la patrie de «Pappizza, paysan improvisateur qui, né vers la fin

du XVIIe siècle, est encore célèbre après sa mort, à cause de la

quantité de ses poésies, qu’il chantait lui-même en s’accompagnant de la

guzla, et dont il semble qu’on a perdu le souvenir[486]». À notre avis,

les _Chants populaires de la Grèce moderne_ de Fauriel ont largement

contribué à pareille méprise. Dans son introduction, le savant ami de

Mérimée avait longuement parlé des chanteurs grecs, des difficultés

qu’on a pour se procurer leurs récits, etc. L’auteur de _la Guzla_ nota

soigneusement cela pour s’en servir dans la notice qu’il plaça en tête

du volume. Mais c’est surtout dans les chants mêmes des Grecs qu’il

trouva les formules naïvement orgueilleuses qu’il prodigua dans ses

ballades illyriques. Celle-ci, par exemple, que nous tirons de Fauriel,

semble appartenir à _la Guzla_: «Je m’arrête pour vous faire un récit

[dont vous] serez bien émerveillés[487].» Ou bien une autre: «J’ai donc

composé cette histoire: et je la joue sur ma lyre, pour mon

divertissement:--car quiconque sait parler avec agrément et avec raison,

peut faire qu’un coeur attristé reçoive des consolations. C’est Manuel de

Seti, fils du Pappas Hiéronyme, Charciote, qui est l’auteur de toute

cette histoire.» Ou bien, enfin, celle-ci: «Celui qui bien écoute, bien

aussi raconte, s’il lui arrive de bien rappeler [les faits] dans sa

tête. Et moi aussi j’ai écouté, et j’ai fait une Georgide, sur George

Skatoverga de la plaine. Comme je ne sais point lire, pour ne point

oublier cette histoire, j’en ai fait une chanson, afin d’en bien

conserver le souvenir[488].»

Quant à la prétendue ruse du barde illyrique, qui aurait l’habitude de

s’interrompre à l’endroit le plus intéressant de son récit, pour faire

une quête, elle n’est mentionnée ni par Fortis et Nodier pour les

Serbes, ni par Fauriel pour les Grecs modernes. Nous ne savons si le

chanteur grec était capable de tant d’habileté, mais pour le guzlar

serbo-croate naturellement simple et enthousiaste, nous pouvons dire que

cette sommation pressante serait contraire à son caractère national.

Aussi nous faut-il comprendre combien fut blessée la susceptibilité des

critiques serbes de 1827; ils reprochèrent amèrement à l’auteur de _la

Guzla_ d’avoir calomnié par cette fausse assertion tout un peuple[489].

Pourtant, si Mérimée attribuait mal à propos cette ruse professionnelle,

il ne l’avait pas inventée. Le jongleur français la connaissait bien

avant lui et la pratiquait quelquefois:

Huimès commence chançon à enforcier

Que vous orrez, _se donez un denier_,

dit-on dans une chanson de geste citée par M. Léon Gautier[490].

Mérimée, qui avait pour amis, à l’époque où il composait _la Guzla_, un

futur historien de la littérature française au moyen âge (J.-J. Ampère)

et un futur historien de la poésie provençale (Claude Fauriel), n'avait

que trop l'occasion de s'initier à la vie intime des anciens poètes

ambulants. Nous savons, du reste, que Fauriel prodiguait les anecdotes,

les traits saillants et pittoresques, et que ses amis moins savants,

mais non moins littérateurs,--Stendhal surtout,--exploitaient volontiers

cette mine vivante.

D'autres sources, moins importantes celles-là, servirent à la _Notice

sur Hyacinthe Maglanovich_. Ainsi, tout au début, Mérimée raconte que

son poète fut enlevé à l'âge de huit ans «par les _Tchinguéneh_ ou

bohémiens» et que «ces gens le menèrent en Bosnie», le «convertirent

sans peine à l'islamisme qu'ils professent pour la plupart» et que «un

_ayan_ ou maire de Livno le tira de leurs mains et le prit à son

service». Il faut rapprocher ces détails du _Voyage en Bosnie_ par

Amédée Chaumette-Desfossés (Paris, 1812), où l'on parle de

«_Tchinguènèh_ (Bohémiens), gens les plus misérables et les plus

dégoûtants», qui «professent, en apparence, le musulmanisme», mais «sont

tellement méprisés qu'il leur est défendu d'entrer dans les

mosquées[491]», et où l'on explique longuement quel est le rôle d'un

_ayan_[492]. À cet ouvrage est dû aussi, semble-t-il, le nom même de

Maglanovich, dérivé probablement de _Maglay_ (Maglaï), ville de Bosnie,

dont il est parlé à plusieurs reprises[493]. Il est douteux que Mérimée

ait connu le mot serbo-croate _magla_ (qui veut dire le brouillard), le

seul autre auxiliaire possible pour fabriquer le nom de Maglanovich. En

effet, on ne le trouve dans aucun des ouvrages consultés par Mérimée à

l'occasion de ses ballades.--M. Leger croit que l'auteur de _la Guzla_

n'ignorait pas la signification de _magla_ et qu'il en voulut former le

nom de son héros, afin de lui faire signifier: _Fils du brouillard_ [ou

plutôt _Desbrouillards_], parce que, «vers 1830, la poésie ossianique

était encore fort à la mode et les brouillards d'Ecosse charmaient

encore les imaginations[494]».--Il serait bon d'ajouter que les Slaves

du Sud ne connaissent pas ce nom. De même, ils donnent très rarement à

leurs enfants le prénom presque exclusivement monastique d'Hyacinthe.

Mérimée enfin utilisa encore un ouvrage français, le _Voyage pittoresque

de l'Istrie et de Dalmatie rédigé d'après l'itinéraire de L.F. Cassas_,

par Joseph Lavallée (Paris, 1802); dans le récit du mariage de

Maglanovich (arrangé à l'aide d'un chapitre de Fortis sur les

enlèvements et les mariages chez les Morlaques[495]), il baptise le

beau-père de son héros du nom de Zlarinovich et donne au rival du poète

celui d'Uglian. Aucun de ces deux noms n'est authentique: _Zlarine_

désigne une localité; _Uglian_, une île de l'Adriatique, plus connue

sous la dénomination italienne d'Isola Grossa[496].

§ 3

"La Guzla" de Prosper Mérimée · 第 57 / 231 题