Sainte-Beuve raconte que, peu après la publication des _Chants grecs_,
Jean-Jacques Ampère emmena Mérimée chez Fauriel et le lui présenta[417].
Fauriel était en Italie au moment où parurent les _Chants grecs_. Il ne
rentra à Paris que vers la fin de janvier 1826[418]. Ampère, d'autre
part, quitte la France le 6 août suivant et ne revoit ses amis qu'en
novembre 1827, soit trois mois après la publication de _la Guzla_[419].
Comme Sainte-Beuve déclare expressément que la visite de Mérimée eut
lieu avant cet événement, il en résulte qu'elle eut lieu entre les mois
de janvier et août 1826.
Toutefois, il nous semble que, dès 1822, Mérimée dut rencontrer Fauriel
dans le salon de Mme Clarke, rue Bonaparte, où il venait souvent
«s'exercer à parler anglais» avec Mlle Mary Clarke (plus tard Mme Jules
Mohl); l'auteur des _Chants grecs_ était l'un des amis intimes de ces
dames écossaises[420]. Il est possible, et même probable, que Mérimée
lui fut présenté par son ami Ampère dont le père était également un
habitué de la maison. On rencontrait, entre autres, chez Mme Clarke,
Augustin Thierry, le jeune Thiers fraîchement débarqué à Paris et,
pendant un certain temps, M. le baron de Stendhal qui, pour ne pas
reconnaître une sottise qu'il avait dite, s'entêta à n'y pas revenir.
On avait dans ce salon des préoccupations de littérature et d'art, très
liées à l'esprit le plus libéral; d'après le biographe de Fauriel[421],
c'est dans ce milieu qu'il faut placer une anecdote d'histoire
littéraire rapportée par Sainte-Beuve, intéressante pour qui veut mieux
connaître les deux premiers maîtres de Mérimée:
Chants serbes, chants grecs, chants provençaux, romances
espagnoles, moallakas arabes, il [Fauriel] embrassait dans son
affection et dans ses recherches tout cet ordre de productions
premières et comme cette zone entière de végétation poétique. Il y
apportait un sentiment vif, passionné et qui aurait pu s'appeler de
la sollicitude. J'en veux citer un exemple qui me semble touchant
et qui montre à quel point il avait aversion de l'apprêté et du
sophistique en tout genre.
Il avait raconté un jour devant M. Stendhal (Beyle) qui s'occupait
alors de son traité sur _l'Amour_, quelque histoire arabe dont
celui-ci songea aussitôt à faire son profit. Fauriel s'était aperçu
que, tandis qu'il racontait, l'auditeur avide prenait au crayon des
notes dans son chapeau. Il se méfiait un peu du goût de Beyle; il
eut regret, à la réflexion, de songer que sa chère et simple
histoire, à laquelle il tenait plus qu'il n'osait dire, allait être
employée dans un but étranger et probablement travestie. Que fit-il
alors? Il offrit à Beyle de la lui racheter et de la remplacer par
deux autres dont, tout bas, il se souciait beaucoup moins; en un
mot, il offrit toute une menue monnaie pour rançon du premier
récit: le marché fut conclu et Beyle, enchanté du troc, lui
écrivit: «Monsieur, si je n'étais pas si âgé, j'apprendrais l'arabe
tant je suis charmé de trouver quelque chose qui ne soit pas copie
académique de l'ancien, etc.»
Stendhal savait rendre hommage à un ami si savant et si obligeant.
«C'est, disait-il, avec Mérimée et moi, le seul exemple à moi connu de
non-charlatanisme parmi les gens qui se mêlent d'écrire[422]»
L'influence de Fauriel sur les débuts de son jeune ami Ampère fut
sensible. «Il contribua, dit Sainte-Beuve dans l'article consacré à
Fauriel, à développer en cette vive nature l'instinct qui la tournait
vers les origines littéraires, à commencer par celles des Scandinaves.»
Mais l'auteur des _Lundis_ n'oublie pas l'action de Fauriel sur la
jeunesse de Mérimée. «La première fois que M. Mérimée lui fut présenté,
Fauriel l'excita à traduire les romances espagnoles d'après le même
système qu'il venait d'appliquer aux chants grecs[423].» Et dans son
article sur J.-J. Ampère, Sainte-Beuve en parle de nouveau, en apportant
une légère correction. «C'est Ampère qui fit faire à M. Mérimée la
connaissance de Fauriel. La première fois que M. Mérimée le vit, Fauriel
avait sur sa table un ouvrage qu'il lui montra. «Voici, dit-il, deux
volumes de poésies serbes qu'on m'envoie; apprenez le serbe[424].»
Dans la partie suivante nous verrons que Mérimée avait lu et relu les
_Chants populaires de la Grèce moderne_ avant d'écrire ceux de l'Illyrie
moderne. Signalons seulement que l'auteur de _la Guzla_ ne composa pas
son recueil pour parodier les ballades populaires et se moquer de ceux
qui collectionnaient ces poésies, comme on est encore quelquefois tenté
de le croire. Il leur portait un véritable intérêt, intérêt qui était
plus qu'un caprice passager, et dont les traces sont visibles à travers
l'oeuvre entière de l'écrivain. F. Brunetière, qui n'était pas un
critique crédule et qui ne distribuait pas facilement les compliments,
cite ainsi, dans son article sur la _ballade_ dans _la Grande
Encyclopédie_, «l'auteur de _Colomba_--qui est aussi celui de _la
Guzla_--et qui se connaissait en chants populaires».
Déjà dans le _Théâtre de Clara Gazul_, Mérimée avait inséré une ballade
écossaise, _John Balleycorn_; dans _Colomba_, un _vocero_ corse. Il
emprunta le sujet de _la Vénus d'Ille_, son «chef-d'oeuvre» comme il
l'appelait[425], à une tradition populaire du moyen âge; celui de
_Lokis_, sa dernière nouvelle, à une vieille ballade lithuanienne. Il
alla même jusqu'à s'occuper de collectionner les chants populaires. En
1852, quand le fameux décret Fortoul fit croire un instant que le
gouvernement allait entreprendre la publication d'un _corpus_ général de
la poésie populaire française, Mérimée fut nommé membre du comité qui
devait diriger cette publication. L'auteur de _la Guzla_ ne se contenta
pas du rôle de surveillant: il communiqua au comité une version
auvergnate de la chanson _De Dion et de la fille du roi_, que son ami
J.-J. Ampère insérera dans les _Instructions_ pour les correspondants
provinciaux du comité:
Le roi est là haut sur ses ponts
Qui tient sa fille en son giron;
. . . . . . . . . . . . . . . .[426]
C'est en lui parlant de Dion.
--Ma fille, n'aimez pas Dion;
Car c'est un chevalier félon;
C'est le plus pauvre chevalier,
Qui n'a pas cheval pour monter, etc.[427]
On voit, d'après les comptes rendus du comité, que Mérimée déploya une
certaine activité dans la grande entreprise qui n'a pas abouti. À la
séance du 9 mai 1853, «M. le président fait connaître que M. Mérimée
propose, dans l'intérêt du recueil des poésies populaires, de
s'entremettre près de M. Capelle, qui possède une très curieuse
collection de chants corses. _M. Mérimée est lui-même possesseur de deux
recueils imprimés de chants de cette contrée_[428]». Le 11 juillet, «le
secrétaire fait connaître que, sur l'obligeante entremise de M. Mérimée,
M. Capelle a mis sa riche collection de chants corses à la disposition
du comité. M. le Ministre (H. Fortoul) a écrit à M. Capelle pour le
remercier».
Mérimée avait une bonne raison d'aimer la poésie populaire: il ne
faisait pas de vers et, comme son ami Stendhal, n'aimait pas ceux que
l'on faisait à son époque. À ses yeux, la poésie lyrique de l'homme
moderne n'est qu'un vain et ridicule étalage de fausse sensiblerie,
genre très inférieur aux chants naïfs et naturels de l'homme primitif.
«Mérimée que vous paraissez admirer comme je le fais aussi, écrivait
vers 1830 Eugène Delacroix à Paul de Musset, est simple, mais a un peu
l'air de courir après la simplicité en haine de l'horrible emphase des
grands hommes du jour[429].» Trente ans plus tard, sénateur et
courtisan, Mérimée gardera le même dédain pour ses contemporains qui «se
grisent de leurs propres paroles[430]». On nous permettra de citer à ce
sujet deux passages caractéristiques, d'autant plus intéressants qu'ils
n'ont jamais été recueillis dans les oeuvres de l'écrivain. Nous
détachons le premier d'un feuilleton du _Moniteur universel_ (17 janvier
1856), dans lequel Mérimée présenta au public français les _Ballades et
chants populaires de la Roumanie_, recueillis et traduits par Vasile
Alecsandri[431].
J'aime les chants populaires de tous les pays et de tous les temps,
disait-il, depuis l'Iliade jusqu'à la romance de Malbrouk. _À vrai
dire, je ne conçois pas, et c'est peut-être une hérésie, je ne
conçois guère de poésie que dans un état de demi-civilisation, ou
même de barbarie, s'il faut trancher le mot_. C'est dans cet
heureux état seulement que le poète peut être naïf sans niaiserie,
naturel sans trivialité. Il ressemble alors à un charmant enfant
qui bégaye des chansons avant de construire une phrase. Il est
toujours amusant, parfois sublime: il m'émeut, parce qu'il croit
tout le premier les contes qu'il me débite.
Tous les pays ont eu leur époque poétique, et j'en demande bien
pardon à mes contemporains, je crois que les Muses ont rarement
honoré les humains de leurs visites après les temps de sauvagerie.
Alors tous les hommes de même race parlaient la même langue,
avaient les mêmes passions, presque les mêmes besoins, qu'ils
fussent riches ou pauvres, nobles ou serfs. La gendarmerie, qui
veille quand la société dort, n'étant pas encore instituée, chacun
était obligé de se protéger lui-même, et la grande préoccupation de
tout homme était de vivre, chose plus malaisée qu'elle ne l'est
aujourd'hui. Pour vivre, l'individu qui ne compte pas sur son
voisin doit être prudent et brave; il ne se fait une position,
comme on dit aujourd'hui, qu'avec un peu d'héroïsme.
Ainsi, la véritable poésie, selon Mérimée, ne saurait fleurir chez les
peuples civilisés. La raison, il la donne dans le passage suivant que
nous extrayons de son Introduction aux _Contes et Poèmes de la Grèce
moderne_, de Marino Vreto:
Bientôt il n'y aura plus de Klephtes. _L'industrie et le commerce
tueront la poésie déjà bien malade par le fait des journaux et de
l'érudition_. Aujourd'hui, de même qu'en Occident, les métaphores
hardies et ingénieuses ne se trouvent plus guère que dans la bouche
des gens illettrés... Je ne suis point de ceux qui regrettent les
progrès ni même les raffinements de la civilisation. Pour ma part,
je m'en accommode fort et je ne lui demande qu'une bagatelle, c'est
de ne pas perdre les choses qu'elle détruit. Je voudrais que l'on
conservât les restes de la poésie populaire, comme on conserve les
ruines d'un temple dont on a chassé le dieu... L'archéologie,
surtout appliquée à la littérature, est une étude toute nouvelle,
et ce n'est que depuis bien peu de temps que la critique s'est
assez dégagée des vieux préjugés pour reconnaître des beautés
éternelles sous une forme grossière, et dans un idiome parlé par
des paysans[432].
Cette «archéologie appliquée à la littérature» qui est «une étude toute
nouvelle», Mérimée l'avait apprise de Fauriel. Lorsque parut l'_Histoire
de la poésie provençale_, deux ans après la mort de l'auteur, Mérimée
lui consacra un long article dans _le Constitutionnel_, disant que «M.
Fauriel possédait surtout une qualité bien rare dans un esprit aussi
cultivé: c'est une merveilleuse facilité à comprendre la poésie
primitive et populaire, à y découvrir comme le cri de la nature, souvent
sauvage et bizarre, mais quelquefois sublime[433]».
C'est en lisant les textes publiés dans les _Chants populaires de la
Grèce moderne_ que l'auteur de _la Guzla_ apprit ce qu'on appelait alors
le «romaïque».
Laissez donc de côté le romaïque, écrivait-il à l'Inconnue (5 août
1848), où vous avez tort de vous complaire, car il vous jouera le
même tour qu'à moi, qui n'ai pu l'apprendre et qui ai désappris le
grec... Dès 1841, on n'entendait plus prononcer, dans la Grèce du
roi Othon, un seul des mots turcs si fréquents dans les [Grec:
tragoudia] de M. Fauriel. _Vous ai-je traduit une
ballade très jolie_, etc.
C'est de Fauriel aussi que Mérimée apprit une foule de détails qui
caractérisent la poésie populaire. Nous nous en occuperons dans notre
deuxième partie.
§ 3