Mérimée fit la connaissance de Stendhal en 1821, chez Lingay, le
_Maisonnette_ des _Souvenirs d'Égotisme_. Mérimée avait dix-huit ans et
Stendhal trente-huit; Joseph Lingay était le professeur de rhétorique du
futur auteur de _Colomba_[434].
Nous avons mentionné déjà quel curieux portrait Stendhal fait à cette
occasion, de «ce pauvre jeune homme en redingote grise et si laid avec
son nez retroussé». Nous avons noté également l'influence de la brochure
_Racine et Shakespeare_ dans les saynètes pseudo-espagnoles que ce
«pauvre jeune homme» composa en 1823. Ajoutons qu'une très vive amitié
lia bientôt les deux écrivains, au point qu'il est aujourd'hui
impossible de la passer sous silence, que l'on parle de l'un ou de
l'autre, de Mérimée surtout.
Mérimée fut le premier à reconnaître combien Beyle avait contribué à
former son caractère. «Je passe tout mon temps à lire la correspondance
de Beyle, écrivait-il à Mlle Dacquin en 1852. Cela me rajeunit de vingt
ans au moins. C'est comme si je faisais l'autopsie des pensées d'un
homme que j'ai intimement connu _et dont les idées des choses et des
hommes ont singulièrement déteint sur les miennes_[435].»
M. Filon, avec son habituelle finesse d'analyse, étudie cet aveu de
Mérimée. Il le trouve d'une sincérité par trop exagérée. Sans aucun
doute, dit-il, ce fut Beyle qui apprit à Mérimée à aimer la musique
italienne, à comprendre Shakespeare, à ne goûter que les anecdotes dans
l'histoire et à préférer celles qui lui paraissent les plus
significatives et les plus suggestives; ce fut lui aussi qui lui
inculqua ses idées sur le patriotisme. Mais c'est tout. «Mérimée ne
prenait pas au sérieux Stendhal comme écrivain. Comment demander, par
exemple, des leçons de style à un homme qui se raturait et se recopiait,
non point pour corriger ses fautes, mais _pour en ajouter de
nouvelles_[436]?»
C'est l'opinion d'un mériméiste, mais les stendhaliens veulent que cette
influence ait été plus considérable. M. Édouard Rod croit que ce fut,
peut-être, à l'école de Beyle que l'auteur de _Carmen_ «apprit à
rechercher cette précision qui va souvent jusqu'à la sécheresse, et qui
marque d'un cachet si personnel ses nouvelles les plus réussies[437]».
M. Arthur Chuquet trouve également les traits particuliers de Stendhal
reproduits chez son plus jeune ami. «Comme Beyle, dit-il, Mérimée
regrette l'effacement des caractères: il représente volontiers les âmes
énergiques, sauvages, un peu primitives, et il affectionne les
personnages que de fortes passions entraînent au crime. Comme Beyle, il
ne voulait pas être dupe, ni laisser percer l'émotion. Comme Beyle, il a
quelque chose d'ironique et de narquois: _Beyle et Mérimée_, écrivait
Balzac, _c'est le feu dans le caillou_. Toutefois, ajoute l'éminent
critique, si Mérimée a connu Stendhal de bonne heure, de bonne heure
Mérimée était un maître et Beyle enviait son style sobre et ferme[438].»
Il nous paraît, pourtant, que Mérimée doit à Beyle encore quelque chose,
dont ne parlent pas les estimables critiques dont nous venons d'exposer
les jugements. Nous pensons à son goût de la mystification.
On sait que l'auteur de _la Chartreuse de Parme_ en était tourmenté, et
il suffit de lire sa volumineuse _Correspondance_ pour s'en rendre
compte. Beyle n'écrivit jamais une lettre sans la signer d'un nom
imaginaire: _César Bombet_, _Ch. Cotonet_, etc.; il la datait
d'_Abeille_ au lieu de Civita Vecchia et ne désignait ses amis que par
des sobriquets mystérieux. La nomenclature de pseudonymes qu'il s'est
donnés--y compris celui de _Stendhal_--n'en contient pas moins de cent
quatre-vingt-huit; et certainement elle est incomplète. Beyle pillait
les revues anglaises sans avouer ses emprunts et attribuait aux autres
ses propres écrits. Il admirait les supercheries littéraires et
recommandait aux Anglais les _Poésies de Clotilde de Surville_[439] et
le _Théâtre de Clara Gazul_[440].
D'après M. Félix Chambon, ces bizarreries voulues n'ont pas d'autre
motif qu'une naïve préoccupation de dérouter la police (dont Stendhal se
croyait toujours poursuivi). Pour mettre les choses au point, il nous
paraît nécessaire de citer une amusante anecdote rapportée par Mme
Ancelot dans son livre des _Salons à Paris_, anecdote qui peint à
merveille le célèbre Grenoblois:
Un soir de bonne heure, comme je n'avais pas encore beaucoup de
monde, raconte cette spirituelle dame, _on annonça M. César
Bombet_. Je vis entrer Beyle, plus joufflu qu'à l'ordinaire et
disant: «Madame, j'arrive trop tôt. C'est que moi, je suis un homme
occupé, je me lève à cinq heures du matin, je visite les casernes
pour voir si mes fournitures sont bien confectionnées; car, vous
savez, je suis le fournisseur de l'armée pour les bas et les
bonnets de coton. Ah! que je fais bien les bonnets de coton! c'est
ma partie, et je puis dire que j'y ai mordu dès ma plus tendre
jeunesse, et que rien ne m'a distrait de cette honorable et
lucrative occupation. Oh! j'ai bien entendu dire qu'il y a des
artistes et des écrivains qui mettent de la gloriole à des
tableaux, à des livres! Bah! qu'est-ce que c'est cela en
comparaison de la gloire de chausser et de coiffer toute une armée,
de manière à lui éviter les rhumes de cerveau, et de la façon dont
je fais avec quatre fils de coton et une houppe de deux pouces au
moins...» Il en dit comme cela pendant une demi-heure, entrant dans
les détails de ce qu'il gagnait sur chaque bonnet; parlant des
bonnets rivaux, des bonnets envieux et dénigrants qui voulaient lui
faire concurrence, etc.--Personne ne le connaissait que M. Ancelot,
qui se sauva dans une pièce à côté, ne pouvant plus retenir son
envie de rire, et moi qui aurais bien voulu en faire autant... Plus
tard arrivèrent des personnes qui le connaissaient; mais il y avait
alors grand monde. La conversation n'était plus générale, et nul ne
se fâcha de la mystification[441].
Mérimée imite son maître et le dépasse même. Il confectionne une
prétendue lettre de Robespierre pour en faire cadeau à Cuvier, grand
amateur d'autographes. À l'école de Beyle, il prend l'habitude des
sobriquets énigmatiques. Il lui emprunte jusqu'à ses pseudonymes et
adresse à Mme Ancelot une lettre signée: Charles Cotonet, _jeune_[442].
Comme Stendhal, Mérimée fait des calembours sur les noms de ses amis: il
écrit «1/3» pour M. _Thiers_; «De la +» pour _Delacroix_.
Il va sans dire qu'un écrivain du talent de Mérimée ne manifesta pas cet
esprit de mystification exclusivement dans des plaisanteries de ce
genre. De fait, rares sont ses nouvelles où le lecteur avisé ne
soupçonne pas, en dépit du masque impassible dont l'auteur s'est
couvert, un ricanement discret qui accompagne les scènes les plus
émouvantes. C'est du reste un point sur lequel nous n'avons pas besoin
d'insister.
Ce goût de la mystification était chez Mérimée essentiellement une arme
défensive. Comme Stendhal,--on l'a déjà remarqué,--il possédait une
méfiance instinctive, une peur de paraître ridicule, une «préoccupation
constante qu'on ne le surprît pas en flagrant délit d'émotion[443]». Au
fond, cet ironiste ne manquait ni de sensibilité ni d'enthousiasme: les
nombreuses correspondances intimes qu'on a publiées depuis sa mort le
prouvent suffisamment.
Aussi le jour où il entra dans le camp romantique,--car il y fut un
moment,--il se trouva un peu ahuri du bruit belliqueux et de l'esprit de
fanfaronnade qui y régnaient. Non pas qu'il abhorrât dès cette époque le
fanatisme littéraire de sa génération; mais il le jugea, pour sa part,
ridicule. Il ne voulut pas être pris au sérieux; affectant la
désinvolture du dilettante ou la brutalité du «blasé», se moquant le
premier de son ardeur de néophyte, il sut désarmer la raillerie, en
attendant le jour où il se mettra si peu dans son oeuvre qu'il n'aura
plus le même besoin de recourir à la mystification.