MM. Paul Reboux et Charles Müller firent paraître, il y a quelque temps,
un livre qui obtint le plus légitime des succès. Leur livre _À la
manière de..._ est un recueil de pastiches. Il en est damusants:
dautres nous apparaissent ironiques, tous sont pleins desprit. Tour à
tour, les auteurs pastichent Mme de Noailles, Maurice Mæterlinck, de
Heredia, Shakespeare, La Rochefoucauldt, Huysmans, Conan Doyle. Ce livre
est, dans son genre, un chef-doeuvre, cest aussi un tour de force.
Mais dans lesprit des auteurs, il ny eut jamais lintention de
provoquer de la confusion. Il ne sagit pas là de mystification.
La mystification littéraire a souvent été employée, presque toujours
avec succès. Elle est, du reste, aussi ancienne que les lettres
elles-mêmes[375].
Ainsi, dès que la vieille ballade commença à rentrer en faveur auprès du
public, il se trouva des imposteurs qui, comptant sur la crédulité
publique, en offrirent des contrefaçons. Lépoque de Percy produisit les
pastiches de Chatterton (1778). Le succès du recueil de sir Walter Scott
engagea le révérend R.S. Hawker à composer sa fameuse ballade de
_Trelawny_, mystification à laquelle Scott lui-même se laissa prendre
ainsi que Macaulay et Charles Dickens[376]. Le renom que sétaient
attiré les collectionneurs allemands excita lémulation du poète tchèque
Vaclav Hanka (1791-1861), qui fit paraître en 1818, sous le nom de
_Kralodvorsky rukopis_, un recueil danciens poèmes épiques et lyriques
quil déclarait avoir découverts, lannée précédente, dans la petite
ville de Kralove Dvor (Königinhof) en Bohème; ce recueil fut accueilli
dans tous les pays slaves avec un grand enthousiasme, mais
lauthenticité en paraît aujourdhui des plus contestables--ce qui
nempêcha pas celui qui si habilement lavait fabriqué de toutes pièces,
dêtre élu député, nommé docent de langues slaves à luniversité de
Prague (1848), fait lauréat de lAcadémie impériale de Pétersbourg, créé
chevalier des ordres de Sainte-Anne et de Saint-Vladimir de Russie, et
davoir enfin un monument après sa mort[377].
De même, une bande dimposteurs bulgares, jalouse de la célébrité de
Vouk St. Karadjitch, lança vers 1860 à travers les pays balkaniques un
prétendu _Veda Slave_, sous les auspices dun nommé Verkovitch. Ce livre
fit bien des dupes à Sofia, à Belgrade, à Prague, à Saint-Pétersbourg et
même à Paris où, après quil eut provoqué ladmiration du Collège de
France, il en parut une traduction chez le respectable éditeur Ernest
Leroux[378].
Dès 1787, la France eut en la personne dun de ses poètes un
mystificateur qui ne le cède en rien à Macpherson. Chose curieuse, ce
fut le plus brillant représentant de la poésie érotique au XVIIIe siècle
qui composa le premier recueil français du folklore fantaisiste.
Évariste Parny, né, comme on le sait, à lîle Bourbon, publia en 1787
ses _Chansons madégasses_, prétendue traduction de poésies populaires
des Malgaches. Plus dun lecteur se laissa mystifier par ces _Chansons_,
et en particulier Herder qui, après les avoir traduites en allemand, en
inséra quelques-unes dans ses _Volkslieder_. Ce nest quen 1844 que
Sainte-Beuve dévoila la supercherie qui accompagnait ce «choix
agréable[379]».
Seize ans après le livre de Parny parurent deux nouvelles collections de
pastiches: les charmantes _Poésies de Clotilde de Surville_, publiées
par Ch. Vanderbourg, et les _Poésies occitaniques_ de Fabre dOlivet
(1803), livre moins connu que le précédent, mais également intéressant.
Fabre dOlivet prétendait avoir traduit son ouvrage du provençal et du
languedocien; en réalité les poèmes étaient, en grande partie, de sa
propre composition. «En insérant dans ses notes des fragments prétendus
originaux, Fabre avait eu lartifice dy entremêler quelques fragments
véritables, dont il avait légèrement fondu le ton avec celui de ses
pastiches; de sorte que la confusion devenait plus facile et que
l'écheveau était mieux brouillé[380].»
Enfin, en 1821, Charles Nodier essaya de faire passer son poème de
_Smarra_ comme une traduction de «l'esclavon». Nous avons vu qu'il n'y
réussit pas; mais nous verrons qu'il fut, par cet ouvrage, l'un de ceux
qui donnèrent à Mérimée l'idée de _la Guzla_.
* * * * *
Les causes qui créent les supercheries littéraires ne sont pas toujours
les mêmes. Tantôt c'est le mal d'écrire d'un fou ou d'un génie bizarre,
tantôt la tentative criminelle d'un charlatan; d'autres fois le caprice
d'un bibliophile, l'amusement méchant d'un esprit moqueur.
Quelle était la cause qui a amené Mérimée à donner à _la Guzla_ un
caractère de mystification? C'est ce que nous verrons dans le chapitre
qui va suivre. Pour le moment, il nous faut résumer le présent.
Bien que les plus anciens précurseurs du folklore soient des Français,
c'est à la suite de l'Angleterre et de l'Allemagne qu'en ce pays on
s'est épris de la poésie populaire. Claude Fauriel y révéla, avec ses
_Chants grecs_, un genre de recherches dont on ne soupçonnait pas
l'importance, une source d'inspiration poétique dont on ignorait la
richesse.
Son recueil fut littéralement mis au pillage par les romantiques de
1825, si amoureux de la «couleur locale». Les poésies populaires
anglaises, écossaises, espagnoles, allemandes--toutes, excepté les
françaises--excitaient au plus haut point la curiosité de la nouvelle
école littéraire. Les chants «serviens» ou «illyriens», eux aussi,
furent tenus en grande réputation; mais on les connut surtout de nom,
car il en manquait une traduction. Cette traduction, si souvent désirée
et réclamée, était enfin annoncée comme étant sous presse, quatre
semaines seulement avant lapparition de _la Guzla_.