Les chants «illyriens»--on peut presque le dire--étaient célèbres avant
davoir été connus. En 1768, Klopstock, quils intéressaient, proposait
quon en fît un recueil. Goethe en traduisait en 1775, Herder en 1778,
Walter Scott en 1798. _Corinne_, où Mme de Staël parlait des
«improvisateurs dalmates», est de 1807. Dès 1813, Nodier soccupait de
ces improvisateurs. La même année, comme nous le verrons ailleurs, Byron
témoigna avoir entendu parler des «chants bosniaques».
Pourtant, les textes que lon possédait nétaient ni tous authentiques,
ni assez nombreux, ni publiés avec exactitude, ni fidèlement traduits:
leurs éditeurs avaient toujours pris le soin de les «embellir» et de les
«polir» avant de les livrer au public. En 1814 seulement parut le
premier _Recueil de chants populaires slavo-serbes_; la publication en
était due au célèbre collectionneur Vouk Stéphanovitch-Karadjitch[310].
Fils de parents pauvres né en 1787 dans un petit village de la Serbie,
Karadjitch étudia quelque temps dans un monastère et devint secrétaire
dun des voyévodas de Kara-Georges pendant linsurrection contre les
Turcs. Deux ans plus tard, en 1806, son protecteur ayant été tué, il se
rendit à Sremski Karlovtsi (Karlowitz), en Hongrie, pour y reprendre ses
études. Il ny resta pas longtemps; en 1807, il rentra en Serbie et
servit de nouveau linsurrection, puis il tomba malade et resta boiteux
pour la vie. Il fut tour à tour maître décole primaire, secrétaire du
Sénat serbe (dont il a écrit une histoire), juge de paix. En 1813, après
la répression de linsurrection, il se réfugia à Vienne.
Il eut la bonne fortune dy rencontrer dexcellents maîtres et de se
faire des relations indispensables au succès de loeuvre considérable
quil allait entreprendre.
Il fut remarqué tout dabord par Barthélémy Kopitar, de la Bibliothèque
Impériale autrichienne, qui était un philologue slave distingué. Les
conseils de Kopitar furent dun prix inappréciable pour le jeune
Karadjitch, à qui linstruction des écoles avait manqué. Grâce à lui,
Karadjitch fit la connaissance de Jakob Grimm, célèbre érudit allemand,
qui établissait alors les bases de cette méthode scientifique appliquée
à l'histoire nationale, doù sortira non seulement la mythologie
comparée, mais encore, comme nous lavons déjà dit, le folklore et la
philologie comparés. Diez pour les langues romanes, Zimmer pour les
langues celtiques, feront plus tard seulement ce que Jakob Grimm avait
fait déjà pour les langues germaniques.
Par suite de lenthousiasme général quon avait à cette époque pour les
études indo-germaniques, une grammaire serbo-croate était devenue
nécessaire; on cherchait dautre part des spécimens de la langue
serbo-croate. Il nétait pas facile de sen procurer, car la langue
littéraire des Serbes orthodoxes du temps nétait quun mélange
arbitraire du russe, du serbe et du slave ecclésiastique; celle des
Croates catholiques nétait quun pauvre patois demi-slovène. On
découvrit alors Karadjitch, jeune homme de talent[3111], qui connaissait
à fond le peuple serbe, sa langue, ses traditions, son caractère. On
linstruisit et on laida: il publia, outre les _Chants populaires_, une
_Grammaire serbe_ (1814) et un _Dictionnaire_ (1818).
Alors, sous l'influence de la science allemande qui combattait les
langues artificielles, il se fit le champion de la langue nationale, le
parler populaire de la «grandmère Smiliana et des gardiens de
pourceaux», langage proscrit par les lettres; il simplifia lorthographe
qui copiait servilement lorthographe russe, et même réforma lalphabet
sur une base strictement phonétique.
En Serbie, ce fut une longue lutte philologique qui ne tarda pas à
prendre un caractère politique, lutte malheureuse, car elle absorba
pendant cinquante ans toutes les forces intellectuelles de la nation. La
traduction de la Bible par Karadjitch fut interdite, et lon confisqua
les livres imprimés avec son orthographe. Ainsi la victoire ne fut
définitivement acquise quaprès la mort du grand agitateur: il mourut en
1864, tandis que les mesures prises contre son orthographe ne furent
définitivement rapportées quen 1868.
À létranger, où se passa toute lactivité de sa vie, il ne trouva
questime et sympathie. Vater, Bopp, Guillaume de Humbolt
sintéressaient à lui; Goethe, sur ses vieux jours, le recevait à
Weimar, admirait de nouveau la poésie serbe,--cinquante ans après sa
propre traduction de _la Triste ballade_,--écrivait, dans sa revue _Art
et Antiquité_, des articles sur cette poésie, discutait longuement, avec
son «fidèle Eckermann», sur les beautés des chants serbes. Le grand
historien Léopold Ranke consultait Karadjitch dont il utilisa les
documents quand il écrivit son _Histoire de la Révolution serbe_ (1828).
LUniversité dIéna lui conférait le titre honoraire de docteur en
philosophie; le gouvernement russe lui faisait une pension; le roi de
Prusse lui remettait une belle décoration.
Nous nous occuperons seulement du célèbre recueil de Karadjitch, les
_Narodné srpske Piesmé_ ou Chants populaires serbes, oeuvre qui
«constitue encore le plus beau monument de la poésie populaire dans les
pays slaves». (Louis Leger[312].)
Avant de dire le grand succès de cette publication, il nous faut
consacrer quelques lignes à la poésie serbe en général; nous ne pourrons
mieux faire que de citer une remarquable appréciation quen a donnée
Mlle von Jakob, lamie de Goethe, lun des meilleurs connaisseurs en
fait de poésie populaire[313]. Cette appréciation est doublement
intéressante: dabord en ce quelle est faite par une étrangère quon ne
saurait soupçonner de prévention patriotique; ensuite parce quelle
émane dune femme: il y a, en effet, dans la poésie populaire un élément
naïf, sensitif, quune femme desprit peut analyser avec plus de finesse
quun érudit.
La poésie des Serbes, dit-elle, est liée de la façon la plus intime
à leurs usages, à leurs coutumes, à leur vie même. Cest le tableau
de leurs pensées, de leurs sentiments, elle reflète leurs actions
et leurs souffrances. Elle représente avec une poétique fidélité
les diverses situations dans lesquelles se trouve la masse dhommes
qui forme un peuple. Dans la chambre où les femmes tricotent autour
du foyer, dans les montagnes où les bergers mènent paître leurs
troupeaux, sur la place du village où se réunissent les jeunes gens
pour danser le _kolo_, dans les champs où se fait la moisson, dans
les forêts à travers lesquelles savance le voyageur isolé, partout
retentit la chanson. Elle est la compagne inséparable de tout
travail, bien souvent même elle naît au milieu du travail et comme
créée par lui. Le Serbe _vit_ sa poésie.
Les Serbes divisent ordinairement leurs chansons en deux grandes
catégories: les unes courtes, de mètres très différents, lyriques
ou épiques, se chantent sans accompagnement, ce sont les _chansons
des femmes_,--elles sont très souvent, en effet, composées par les
femmes;--les autres, plus longues, se développent en vers régulier,
le décasyllabe, et se chantent avec accompagnement de
_gouslé_[314], sorte de violon primitif aune seule corde: ce sont
les _piesmas_ héroïques[315]. Les premières sont surtout des
poésies domestiques, intimes. Elles nous font pénétrer dans tous
les détails de la vie privée, nous accompagnent en quelque sorte
dans les joies des jours de fête ou dans les travaux quotidiens, en
tempèrent et en colorent la monotonie. Que na-t-on pas dit déjà du
charme harmonieux de ces chansons, du sentiment si sincère et si
vif qui les inspire et que ne pourrait-on pas en dire encore? Je me
bornerai à essayer de faire comprendre par quelques remarques ce
qui distingue la poésie serbe des autres chansons slaves.
Le trait distinctif de la poésie serbe, cest avant tout la joie
qui en forme le fond, une sorte de limpidité joyeuse et
transparente qui rappelle lazur éclatant du ciel du Midi. Çà et là
seulement certaines allusions aux souffrances et aux luttes d'une
vie difficile, lourds nuages qui voilent à peine un moment la
profondeur sereine du ciel. La crainte dêtre livrée à un vieux
mari, la peur dune belle-mère, les querelles avec les belles-soeurs
qui viennent attrister le travail de tous les jours,--dans ce pays
patriarcal les fils mariés restent dans la maison paternelle,
continuent à former une même famille,--altèrent quelquefois la
gaieté naturelle des femmes serbes, arrachent à leur résignation
quelques plaintes timides ou plus souvent encore quelques paroles
dirritation et de colère. Cela même donne aux chansons plus de
force et plus de vérité; toutes celles qui ne sont composées en vue
de quelque jour de fête sont ainsi pleines dallusions à la vie de
famille et traduisent avec une admirable fidélité les événements et
les sentiments de tous les jours.
De toutes les anciennes chansons que lon chante dans des
circonstances déterminées, les plus curieuses sont les chansons de
mariages. Elles décrivent les diverses cérémonies du mariage slave,
et nous nous heurtons ici à une de ces contradictions qui abondent
dans le monde moral et qui troublent le philosophe. Toutes les
cérémonies symboliques rappellent avec beaucoup de netteté le
triste état desclavage et dabaissement auquel le mariage condamne
la femme slave,--les jeunes filles sont plus libres et plus
heureuses que les femmes, et si elles sont jolies et laborieuses,
on les traite avec respect, on leur fait même la cour,--et
cependant les chansons qui accompagnent ces cérémonies symboliques
grossières, barbares, avilissantes, sont pleines de délicatesse et
de joie, presque recherchées dans lexpression de lamour.
Différents indices prouvent que, comme les chansons russes de même
ordre qui offrent dailleurs avec elles tant de ressemblances,
elles remontent à une époque fort reculée. Comme les chansons
russes aussi, elles ne renferment aucune allusion aux rites de
lÉglise.
Les _piesmas_ héroïques serbes produisent pourtant une impression
plus profonde encore. Légendes simples ou récits compliqués, ces
chansons si nombreuses nous révèlent le véritable caractère de la
poésie épique populaire, les lois de sa naissance et de son
développement, la force naturelle de limagination dune nation,
alors que lart nest venu encore ni la contenir ni la régler. À ce
point de vue, les Serbes sont un exemple tout à fait unique; aucun
des peuples modernes ne saurait se vanter dune pareille fécondité
poétique; ils ont jeté une lumière toute nouvelle sur les
gigantesques créations des anciens. Il ny a donc aucune
exagération à dire que la publication des ballades serbes est un
des plus grands événements littéraires des temps modernes.
Un caractère général des _piesmas_--cest leur puissance
_objective_ et plastique. Presque toujours, le poète domine de haut
son sujet. La vigueur du dessin fait ressortir les points
importants du tableau, les couleurs nen sont pas éclatantes, mais
solides et claires; le lecteur na besoin ni dexplication ni
deffort, il voit de ses propres yeux. Si lon compare les ballades
serbes à celles quont créées jadis les autres peuples slaves, on
reconnaît aussitôt la supériorité des premières... Quand ils nous
représentent leurs compatriotes combattant leurs ennemis mortels et
leurs oppresseurs, les Serbes trouvent des accents aussi émus,
aussi passionnés que ceux que les Grecs inspiraient à Homère...
Dans les chansons lyriques, ce quil faut admirer, ce nest pas tel
ou tel détail heureusement trouvé, cest le charme de lensemble,
le récit clair et bien ordonné, lhabileté et lart avec lesquels
le sujet nous est présenté. Pour le style, un mot suffira. Il ny a
pas dans les poésies slaves une seule de ces expressions grossières
et basses qui déshonorent si souvent les ballades des peuples
germaniques. Il ne faut pas sans doute demander à la poésie
populaire ce que lon appelle _la noblesse de style_. Ceux des
lecteurs qui, peu faits à ce genre populaire, seraient choqués par
des expressions familières répandues en toute innocence au milieu
des admirables descriptions, feront mieux de laisser de côté les
chansons slaves: _leur bon goût_ serait souvent mis à de pénibles
épreuves. Les tableaux sont toujours pleins de fraîcheur, de vérité
et de vie, mais cest par des moyens dune simplicité absolue que
le chanteur produit le plus souvent une puissante impression de
grandeur et une profonde émotion tragique; ne cherchez pas chez
eux, par exemple, la majesté guindée et lélégance raffinée des
auteurs dramatiques français[316].
Cette distinction des genres dont parle Mlle von Jakob, en ballades
héroïques et ballades lyriques, ne se retrouve pas chez Mérimée; et,
bien quil se rencontre dans _la Guzla_ un troisième genre, qui
nappartient pas, celui-là, à la poésie populaire serbo-croate: la scène
dramatique, on peut dire cependant que presque toutes les ballades
contenues dans le recueil de Mérimée appartiennent au groupe de celles
que le recueil de Karadjitch renferme en plus grand nombre, cest-à-dire
au groupe des _piesmas_ héroïques. Cest donc ce genre qui nous
intéresse particulièrement et il convient den dire quelques mots de
plus.
Tous les _piesmas_ héroïques sont rédigés, on la déjà dit, en
décasyllabes. Ce vers, dune régularité invariable de mesure, est
composé de cinq trochées, divisé par une césure après le deuxième
trochée ou quatrième pied:
_Bojai mili | tchouda vëlikoga!_
(Dieu clément, la grande merveille!)
La rime et lenjambement étaient complètement inconnus des chanteurs
serbes, mais dautres artifices de style, primitifs ceux-là,
indispensables aux improvisateurs et récitateurs illettrés, procédés qui
font le charme de la poésie populaire, abondent dans les ballades
serbes: les _débuts_ ou _prologues_, pouvant servir à toute chanson
presque indistinctement, celui-ci par exemple qui est si fréquent:
Dieu clément, la grande merveille!
Est-ce le tonnerre qui gronde ou la terre qui tremble,
Est-ce la mer qui se brise sur les écueils,
Ou les Vilas qui se battent dans la montagne?
Ce n'est pas le tonnerre qui, etc...
Ce n'est pas la mer qui, etc...
C'est...
prologue qui se retrouve presque identique dans les chants grecs, comme
l'a signalé M. Dozon[317]; et, mais plus rarement, les _épilogues_, les
songes, les adages sentencieux servant de transition, comme celui-ci par
exemple: «Songe est mensonge et Dieu est vérité», les lieux communs et
les hyperboles poétiques, les nombres sacramentels (trois, neuf, trente,
soixante-quatorze, soixante-dix-sept); la palinlogie:
La lune gronde l'étoile du matin:
«Où as-tu été, où as-tu _passe le temps_,
_Passé le temps_, ces trois jours blancs?»
L'étoile du matin ainsi s'excuse:
«J'ai été, j'ai _passé le temps_
Au-dessus de la blanche cité de Belgrade,
À regarder une grande merveille,
Deux frères partageaient leur patrimoine,
Yakchitch Dmitar et Yakchitch Bogdan.»
enfin les répétitions et les épithètes invariables, doublement utiles au
chanteur en ce qu'elles remplissent le vers (chevillage inconscient) et
donnent le temps de trouver l'idée qui va suivre. Ces épithètes du
_guzlar_ serbe rappellent, on la déjà remarqué, la manière à la fois
naïve et sublime dHomère[318].
Il faut signaler aussi luniformité de style et de langue qui
caractérise les ballades serbes. En effet, si lon compare les pièces
toutes récentes avec les plus anciennes, rien, sinon lincident qui en
forme le fond, ne nous avertit quil y a entre elles un intervalle de
plusieurs siècles. Conservées uniquement par la tradition orale, les
_piesmas_ ont dû subir au cours des temps de très importantes
modifications, surtout dans la forme[319].
Les _piesmas_ héroïques se répartissent, au point de vue de lhistoire,
en quatre grandes époques.
À la première appartiennent les poèmes qui renferment quelques souvenirs
des traditions mythologiques ou des coutumes primitives, souvenirs que
met en lumière la comparaison quon en peut faire avec les chansons des
autres peuples slaves ou avec les légendes communes à tous les peuples
indo-européens; presque toujours ces anciens motifs ne sont arrivés
jusquà nous que mêlés à des documents beaucoup plus récents; les
croyances païennes se sont altérées sous linfluence du Christianisme;
quelquefois la couleur, les noms sont chrétiens, et le fond du récit est
païen. Telles sont les chansons où apparaissent les _vilas_[320], les
dragons, les monstres à trois têtes; celles qui racontent des aventures
miraculeuses, les légendes chrétiennes populaires: _le Serpent marié,
Momir lenfant trouvé_ (histoire dOEdipe), _la Tzarine Militza et le
dragon de Iastré-batz, Marie aux enfers_ et quelques autres. Il convient
de rapprocher de ces chansons les légendes et les contes en prose, dont
Vouk Karadjitch donna également un recueil[321].
Avec la seconde période, nous entrons dans le domaine de lhistoire; on
range dans cette catégorie les _piesmas_ relatives aux anciens rois
serbes, à la dynastie des Némagnas. Nous nen connaissons quun assez
petit nombre, mais elles ont été, sans doute, autrefois beaucoup plus
répandues; puis sont survenus des événements qui ont plus vivement
frappé limagination populaire et les ont fait en grande partie oublier.
Le troisième cycle, le plus important de tous, renferme les chansons
quont inspirées les luttes des chrétiens et des Turcs, la bataille de
Kossovo (1389), les exploits de Marko Kraliévitch, des heyduques et des
uscoques[322]. Cest là quest le centre de lépopée nationale.
La gloire de Marko[323] a dépassé les frontières de la Serbie; il est
devenu le héros national des Bulgares, et, depuis des siècles, les
Serbo-Croates du littoral adriatique, les Croates et même les Slovènes
connaissent et célèbrent ses exploits. Ce développement de lépopée
sexplique tout naturellement par limportance même des événements: la
lutte séculaire avec les Turcs, en réclamant toutes les forces
nationales, a perpétué les traditions de lancienne indépendance et
préparé la nouvelle liberté. Rien de plus simple, par conséquent, que
lintérêt, la passion que ces combats ont éveillés chez le peuple et les
chanteurs.
Les dernières courses des heyduques et des uscoques nous amènent enfin à
la dernière période, aux chansons qui nous disent les exploits de
Kara-Georges et de ses compagnons, la lutte pour laffranchissement
(1804-1816), les guerres turco-monténégrines[324].
En 1833, époque où Karadjitch écrivait sa célèbre préface, cest à peine
sil y avait une seule maison bosniaque, herzégovinienne ou monténégrine
où lon ne trouvât pas les _gouslé_, qui ne manquaient jamais même dans
les stations des pâtres. Aujourdhui, elles se font rares; les chants
héroïques de composition récente sont du verbiage démagogique, et il est
très douteux que cette poésie renaisse jamais. Heureusement on la fixa
par écrit à lépoque où elle florissait encore.
Dès que parut le premier volume des _Chants populaires serbes_ (1814),
il fut présenté au public allemand par Barthélémy Kopitar et par Jakob
Grimm[325]. Le grand philologue allemand traduisit aussi dix-neuf
poésies héroïques et lyriques serbes et recommanda à ses compatriotes
létude de la langue de ce pays, afin de goûter la saveur des chants
originaux[326]. «Ces chansons serbes, disait-il, nont pas été copiées
sur des manuscrits poudreux, elles ont été recueillies toutes chaudes de
la bouche du peuple; peut-être navaient-elles jamais été écrites
auparavant; dans ce sens, ce ne sont pas des oeuvres anciennes, mais
elles nen méritent pas moins dêtre comparées aux textes les plus
anciens: quelques-unes célèbrent des événements qui se sont accomplis il
y a vingt ans à peine, et on ne peut reconnaître aucune différence de
style ou de manière entre elles et les poésies qui sinspirent des
souvenirs les plus lointains, des traditions presque incertaines et des
légendes primitives[327].» Et, tout plein denthousiasme, Jakob Grimm
écrivait à ses amis: «Imaginez-vous quon a publié jusquà ce jour trois
gros volumes de ces chants parmi lesquels il ny en a pas un seul de
mauvais. Nos poésies allemandes doivent se cacher devant les serbes
(müssen sich alle davor verkriechen[328])».
Il faut ajouter quune raison spéciale explique cet enthousiasme. On
pensait alors que les _piesmas_ devaient résoudre la grande question de
lauthenticité des oeuvres homériques, posée par Wolf dans son ouvrage
_Prolegomena ad Homerum_ (1795). On a cru que les chants serbes
fourniraient des preuves indiscutables à la théorie daprès laquelle
l_Iliade_ et l_Odyssée_ ne furent quun assemblage de morceaux
originairement distincts, réunis plus tard en un seul corps. On a
cherché à voir dans les _piesmas_ une «épopée en formation» et à étudier
sur le vif, pour ainsi dire, une des phases par lesquelles la poésie
homérique avait dû jadis passer[329].
En 1824, Jakob Grimm publia une traduction de la _Grammaire_ de
Karadjitch, en la faisant précéder dune très importante préface[330].
Cest à laide de cette grammaire que Goethe se mit à étudier le
serbe[331].
Ce fut aussi Jakob Grimm qui introduisit Karadjitch chez Goethe. Le 13
octobre 1823, le littérateur serbe visita Weimar[332]. «Son Excellence
M. le comte de Goethe» reçut le «bon Vouk» avec la plus grande
cordialité, et dans la première livraison de sa revue _Art et Antiquité_
qui suivit cette visite, il inséra un poème extrait du recueil de
Karadjitch, _le Partage des Yakchitch_[333]; puis, dans les livraisons
suivantes, il publia dautres poésies serbes: _la Mort de Marko
Kraliévitch_, daprès la traduction littérale de Karadjitch[334], _la
Fondation de Scutari-sur-Boïana_, traduite par Jakob Grimm[335], _la
Maladie du prince Mouïo_, traduite par Mlle von Jakob[336] et trois
chansons «de femmes», traduites par Wilhelm Gerhard[337],--le même
Gerhard qui va rendre en allemand, quelques mois plus tard, _la Guzla_
aussi, «en y retrouvant le mètre de loriginal illyrique sous la prose
de Mérimée».
Mais ce ne fut pas tout ce que Goethe fit pour les chants serbes. Quand
il publia _la Fondation de Scutari-sur-Boïana_, il écrivit un long
article sur la poésie serbe[338]. Et plus tard, il suivit toujours avec
le plus grand intérêt tout ce quon en publia[339]. Aussi en 1828, quand
il consacrera dans sa revue une notice à _la Guzla_, ce ne seront pas
seulement ses sympathies pour Mérimée qui linspireront, mais également
ses sympathies pour les chants authentiques quil connaissait trop bien
pour se laisser prendre à la mystification du jeune Parisien, et cela
dautant plus quil avait, en quelque sorte, collaboré lui-même à _la
Guzla_, par le crédit quil avait donné aux poésies populaires serbes.
Depuis longtemps déjà, disait Goethe, on accorde une grande valeur
aux poésies populaires originales, que ces poésies retracent les
événements dun intérêt historique général, ou quelles soient
consacrées à des scènes domestiques et à des peintures de
sentiments. Je ne nierai pas que je suis au nombre de ceux qui ont
cherché par tous les moyens à répandre et à favoriser ces études,
dont je me suis toujours occupé moi-même avec plaisir; je nai pas
négligé non plus de temps en temps décrire des poésies dans cet
esprit et sur ce mode, poésies que je confiais au goût délicat des
compositeurs...
Lorsque nous lisons simplement ces poésies, elles ne conservent
pour nous de valeur extraordinaire que si notre esprit, notre
raison, notre imagination, notre mémoire, se sentent par elles
vivement excités, si elles nous présentent une peinture immédiate
des traits originaux d'un peuple primitif, si elles nous retracent
avec une clarté et une précision parfaites les pays et les moeurs au
milieu desquels elles sont nées. Comme ces chants sont presque
toujours la peinture d'une époque primitive faite par un siècle
plus moderne, nous exigeons que le caractère des temps primitifs
ait été conservé par la tradition sinon d'une manière absolue, au
moins dans ses parties principales; nous voulons que le style soit
en harmonie avec la simplicité des premiers âges, et nous nous
plairons par cette raison à une poésie naturelle, sans art, à des
rythmes peu compliqués, et même peut-être monotones; tels sont les
chants grecs et les chants serbes.
Et dans une de ses conversations recueillies par Eckermann, il s'exprime
ainsi au sujet de cette poésie:
«Mais, passons là-dessus et occupons-nous de notre énergique jeune
fille de Halle dont l'esprit viril nous introduit dans le monde
serbe. Les poésies sont excellentes! Il y en a dans le nombre
quelques-unes qui se placent à côté du _Cantique des Cantiques_, et
ce n'est pas là un petit éloge. J'ai terminé mon article sur ces
poésies, et il est déjà imprimé.» En disant ces mots, ajoute le
«fidèle Eckermann», il me tendit les quatre premières feuilles
d'une nouvelle livraison _d'Art et Antiquité_, où je trouvai cet
article[340].
Après de telles louanges, les deux maîtres, le savant et le poète, ne
restèrent pas les seuls en Allemagne et en Europe à s'occuper de la
poésie populaire serbe. Déjà en 1823, une jeune dame allemande, qui ne
manquait ni d'intelligence ni d'esprit, commença à étudier la langue
serbe, traduisit une grande partie du recueil de Karadjitch, et en
publia deux volumes, sous les auspices de Goethe[341]. C'était «notre
énergique jeune fille de Halle», Mlle von Jakob--mieux connue sous son
pseudonyme de Talvj--dont nous avons déjà cité un jugement remarquable
sur la poésie serbe[342]. Une foule de traducteurs allemands
sengagèrent à sa suite: Eugène Wesely, K. G. Herloszson, P. von Goetze,
W. Gerhard, J. Wenzig, J.N. Vogl, Siegfried Kapper, Ida Düringsfeld,
L.A. Frankl, Carl Gröber, le baron Wecker-Gotter, etc. Nous ne nous
occuperons pas de la fortune de la poésie populaire serbe en Allemagne;
le sujet est admirablement traité par M. Milan Curcin dans une étude que
nous avons déjà citée plusieurs fois.
En Angleterre, comme on la déjà indiqué, Walter Scott avait mis en vers
la _Triste ballade de la noble épouse dAsan-Aga_. Quant au recueil de
Karadjitch, il fut présenté aux Anglais pour la première fois,
paraît-il, en 1821, par un réfugié polonais, K. Lach-Szyrma[343]. Dès
que parut la traduction allemande de Mlle von Jakob, deux hommes de
lettres londoniens se proposèrent de mettre les chants serbes en vers
anglais: J.G. Lockhart, directeur de la _Quarterly Review[344]_ et John
Bowring, directeur de la _Westminster Review_[345]. La traduction de
Lockhart fut imprimée, mais ne fut jamais publiée; toutefois on peut
lire un long article que lui consacra son propre auteur dans la
_Quarterly Review_ du mois de janvier 1827 (pp. 66-80)[346]. Celle de
Bowring parut au mois de mars 1827 et eut un certain succès, non
seulement en Angleterre, mais aussi en France, comme nous le verrons
ailleurs.--Avant de quitter lAngleterre, il faudrait mentionner aussi
les _Serbski Pesme_ (sic); _or National Songs of Servia_, par Owen
Meredith [lord Lytton], publiées à Londres en 1861. Cette traduction,
quoique peu fidèle, est une versification vraiment poétique de la
traduction française des _Poésies populaires serbes_ par Auguste Dozon
(Paris, 1859). Seulement, le poète anglais a oublié dindiquer sa
source.
Quant à la France[347], les publications serbes ny restèrent inconnues
ni du monde scientifique ni du monde littéraire. Dès le mois de mars
1808, le _Magazin encyclopédique_ annonçait de Belgrade quon avait
imprimé dans cette ville «un almanach pour lannée courante, à lusage
des Serviens, et en langue illyrienne, lequel porte en tête le buste de
Czerni-Georges, couronné par la Victoire[348]».
Ensuite, comme nous lavons vu, Charles Nodier, sans connaître les
travaux allemands, avait traduit la _Triste ballade de la noble épouse
dAsan-Aga_ et loué la simplicité classique de la poésie «illyrienne»
(1813-1821). Ajoutons quun critique anti-romantique dont nous avons
déjà parlé, M. Dussault, pensait sans doute à Nodier, quand il attaquait
les écrivains qui «vont même jusquà prétendre nous faire admirer les
plus misérables rapsodies quils découvrent sur les bords de la
Baltique, _ou de lAdriatique_, ou du détroit de Gibraltar». En réalité,
larticle doù nous tirons cette citation fut écrit en 1815, quelques
mois seulement après la réimpression des feuilletons slaves de Nodier,
dans les _Débats_[349].
Au mois davril 1819, on parla pour la première fois de Karadjitch en
France. La _Revue encyclopédique_ remarquait quil venait de paraître à
Vienne un _Dictionnaire de la langue illyrienne ou serbe_, par M.
Stéphanowitsch.
Il contient plus de trente mille mots illyriens, y disait-on,
usités dans le pays et expliqués en allemand et en latin. Le même
auteur a publié, en 1814, une _Grammaire illyrienne_, la première
qui ait été écrite sur cette langue, et _une collection de chansons
nationales_. Comme la langue illyrienne est fort riche en ce genre,
cette première collection fut suivie, en 1816, dune seconde, dans
laquelle on trouve aussi dix-sept morceaux de poésie épique.
Louvrage, commencé par feu le professeur Schloetzer, à Goettingue,
pour faire connaître une langue si peu répandue et pourtant assez
bien cultivée, est maintenant continué par M. Stéphanowitsch sur un
plan plus étendu[350].
Mais le premier journal qui soccupa de la collection de chants serbes,
paraît avoir été _le Globe_. Cette publication, dont on connaît le rôle
important dans lhistoire du romantisme français, contenait dans son
quatrième numéro un article très significatif: une notice sur les
_Chants populaires des îles de Foeroe_[351], où lon remarquait déjà
qu«en ce moment lattention des littérateurs de tous les pays se tourne
vers létude des monuments primitifs et des chants populaires: en
France, continuait-on, M. Fauriel pour les Grecs; en Angleterre, Walter
Scott pour lEcosse; _en Allemagne, plusieurs philologues distingués et
le grand poète Goethe pour les Serviens_, se sont livrés à des travaux
qui seront tour à tour lobjet de notre examen, et dont la comparaison
peut donner lieu à de curieuses observations sur lorigine et les
progrès de la poésie[352]».
Un mois plus tard, _le Globe_ présenta au public français un ouvrage
«servien» qui venait de paraître à Bude en Hongrie, ouvrage «intéressant
sous plusieurs rapports»: _Aventures de Selitsch, archimandrite de Krupa
et ex-grand vicaire général des églises orthodoxes dOrient dans la
Dalmatie et aux Bouches de Cattaro_. Ce livre est lautobiographie dun
moine serbe qui, après avoir fait de nombreux voyages, les raconte à «sa
nation bien-aimée[353]»; la notice ne nous intéresserait pas si _le
Globe_ navait particulièrement attiré lattention sur le point suivant:
Outre le récit des événements de sa vie, le livre de Selitsch est
encore remarquable en ce quil jette quelque lumière sur
lorganisation ecclésiastique et la _littérature nationale des
Illyriens_. Selitsch ne partageait pas le préjugé des moines ses
confrères, qui regardent leur langue comme un misérable patois, et
dont les plus savants nécrivent quen latin. «_Nous avons_,
dit-il, _des poèmes que nous ne savons pas apprécier_, et notre
langue est une des plus belles du monde; le russe et le polonais en
ont pris naissance: mais notre ignorance actuelle est à peine
imaginable; les Serviens de léglise doccident sont moins barbares
que nous, mais cest dommage quils corrompent leur langue par leur
commerce avec les Italiens.»
Le 13 novembre 1824, _le Globe_ entreprit la publication dune série
darticles sur les _Poésies nationales des Serviens_, dont il ne parut
que les deux premiers.
À en croire quelques savants allemands, y disait-on, qui ont
pénétré plus avant quon ne lavait fait jusquici dans la
littérature slavonne, elle renferme de telles richesses que
«lEurope, à qui elles étaient restées cachées jusquà ce jour,
sera frappée dadmiration en les voyant»... On en sera surtout
redevable à un Servien, M. Wuk Stewanowitsch, dont les solides et
importants travaux tendent à la fois à propager la gloire de sa
patrie et à y répandre linstruction et les lumières... Ces
publications ont produit une vive impression sur les philologues
allemands; on sest mis avec ardeur à étudier et à traduire ces
poésies qui, suivant M. Grimm, le traducteur de la _Grammaire
servienne_, «rappellent à la fois Homère et Ossian, le Tasse et
lArioste et ces vieilles ballades écossaises et espagnoles si
pleines de sensibilité».
Puis, lauteur indiquait le caractère de la poésie serbe: _la force y
est mise au premier rang_, disait-il. Il parla des chants populaires que
«les plus âgés apprennent aux plus jeunes» et que «lon chante en
saccompagnant dune sorte de violon, appelé _gusla_».
Malheureusement, dans la très louable intention de donner à ses lecteurs
quelques notions sur la langue «servienne», lauteur sadressa à une
brochure touffue et confuse: le _Discours sur la langue illyrienne ou
slavonne et sut le caractère des peuples habitant la côte orientale du
golf adriatique_, par M. le chevalier Bernardini, Dalmate, ancien
officier supérieur de la marine (Paris, 1823[354]). Lardeur patriotique
du chevalier Bernardini réussit à convaincre _le Globe_ «quil faut se
rappeler que le servien est le dialecte le plus pur de cette langue
slave, qui sétend depuis lAdriatique jusquaux extrémités du nord et
jusquà la Chine, et dont le russe, le polonais et le bohémien sont
considérés eux-mêmes comme des dialectes. Au nord, disait-il ensuite,
cette langue sest altérée et transformée peu à peu: au midi, elle est
restée stationnaire comme la vie des peuples qui la parlent».
Dans le second article (20 novembre), lauteur se perdit complètement au
milieu des divagations de lofficier dalmate, et «la suite à un prochain
numéro» ne fut jamais publiée. Ce premier essai échoua, on le voit, et
les choses en restèrent pour le moment où Nodier les avait laissées.
En 1825, Mme E. Panckoucke traduisit la _Complainte de la noble femme
dAsan Aga_ dans les _Poésies de Goethe_[355]. La traduction, quoique
très gauche, fut assez lue et connue. En 1834, Mme Élise Voïart
sabstint de donner cette ballade dans ses _Chants populaires des
Serviens_, à cause de cette traduction antérieure quelle jugeait faite
«avec infiniment de grâce[356]».
Cette même année 1825, lérudit Depping, qui avait déjà parlé de la
_Grammaire_ de Vouk dans le _Bulletin des sciences historiques_, rédigé
par MM. Champollion[357], consacra dans le même journal une notice,
assez froide, aux _Chants populaires serbes_, comme il convenait à un
journal tel que le _Bulletin des sciences historiques_.
Les Serviens, disait-il, ont une foule de chansons nationales qui
navaient jamais été recueillies, et dont un grand nombre navait
peut-être jamais été mis par écrit, lorsque le savant servien Wuk
eut lheureuse idée den faire un recueil quil a porté en
Allemagne et qui y a été publié. Cest une nouveauté intéressante
qui nous fait connaître la poésie dun peuple dont la littérature,
à la vérité peu riche, existait à linsu de lEurope. La première
partie du recueil contient des centaines de petites pièces de vers,
que lauteur appelle chansons féminines, parce que les femmes en
composent et chantent beaucoup dans leur ménage. Ces pièces sont
faites sans art, la plupart en vers blancs, et peut-être
improvisées; elles sont généralement médiocres sous le rapport de
la poésie. Il y en a sur toutes sortes de sujets, sur lamour, sur
la moisson, sur les fêtes du pays; on y trouve même des chansons
magiques pour obtenir de la pluie, que chantent les jeunes filles
en parcourant les villages. Par-ci, par-là, on trouve des pensées
dun naturel agréable ou des comparaisons originales ou
singulières. Les deux autres parties contiennent les chansons
héroïques qui abondent chez ce peuple belliqueux. Ce sont des vers
monotones, où les mêmes épithètes et les mêmes formules reviennent
sans cesse. Quelquefois les aventures quelles chantent ont de
lintérêt. Le héros favori des Serviens, Marko, fils dun roi, y
joue un grand rôle. Les batailles y sont peintes avec une sorte de
prédilection, surtout celle de 1389 qui ôta lindépendance à la
Servie[358].
Le même _Bulletin des sciences historiques_, que recevaient certainement
Fauriel et Ampère, tous deux amis de Mérimée, publia encore, lannée
suivante, deux notices sur la poésie serbe. Dans la première[359],
extraite du journal russe _Syn otétchestva_[360], on reprochait à Vouk
davoir «cru bien faire dintroduire de nouvelles lettres ainsi quune
orthographe tout à fait barbare chez les Slaves». Dans la seconde[361],
on parlait des _Volkslieder der Serben_, disant que «la littérature
allemande fait une très bonne acquisition dans cet ouvrage».
En 1826, lintérêt pour la «Muse servienne que Goethe avait rendue
célèbre», ne fera quaugmenter. Le baron dEckstein, directeur du
_Catholique_, publia dans sa revue deux longs articles sur les Chants du
peuple serbe, en donna quelques extraits (daprès la traduction de Mlle
von Jakob) et fit une excellente analyse de la ballade des _Noces de
Maxime Tsernoyévitch_[362]. Ces articles ont plus de valeur quon ne
leur en a reconnu, mais, malheureusement, la suite quen avait promise
M. dEckstein[363] ne parut jamais.
Dabord, et ceci est très remarquable, disait-il, les chants
lyriques et les récits épiques des Slaves diffèrent entièrement de
la poésie native des nations de la Germanie. Chez les Serbes on ne
rencontre aucun de ces traits caractéristiques des sentiments, des
impressions, des actions que chantent ou racontent les ballades et
les romances des Allemands, des Suédois, des Anglais, des Écossais.
Il y a une noblesse plus élevée, plus de grâce et de pureté, une
manière de sexprimer plus délicate et mieux choisie dans les
poésies natives des Bosniens et des Dalmates: mais plus
doriginalité, un intérêt plus varié, plus dramatique et plus
soutenu, et, nous devons ajouter aussi, un plus riche développement
des diverses conditions de lexistence sociale, même dans son état
de barbarie, distinguent les chants populaires propres aux nations
germaines.
La piété des Serbes a quelque chose dinfiniment touchant, un goût,
un parfum, pour ainsi dire, dinnocence dans son expression
lyrique: mais elle est uniformément ascétique et monacale. Les
pensées et les actions pieuses, exprimées dans les ballades et dans
les romances chantées jadis sur les frontières de lEcosse, ou sur
les bords du Rhin, ne portent pas ce caractère de dévotion, mais
dénotent une vie active, même au sein doccupations religieuses. Il
y est souvent question de vocations forcées, dévénements graves et
tragiques qui en furent la suite, dune lutte entre les hommes
armés de la lance et les hommes qui portaient la croix; rien de
semblable parmi les Serbes. La femme y obéit à ses parents, le
moine ne contrarie pas le chef de la tribu; il reçoit ses dons,
mais il tremble devant sa violence et ne prétend pas lassujettir à
sa domination.
Ce nest pas que les traits généraux, propres à la nature humaine
et la vérité de sentiment, ne se retrouvent dans les poésies des
peuples dont nous parlons: mais leur expression est essentiellement
différente. Il y a des actes de grossièreté, de rudesse, de
violence, racontés dans les chants des Serbes comme dans ceux des
Germains: mais toujours, chez les premiers, les récits de ces faits
sont relevés par la noblesse et la dignité du style, tandis que,
chez les autres, leur expression âpre et sauvage nest jamais
adoucie. Sous ce rapport, à en juger par les poèmes des Serbes, la
culture de lesprit paraît généralement plus avancée parmi les
Slaves que chez les peuples de la Germanie. Cette observation, bien
entendu, ne porte nullement sur la civilisation, sur la littérature
et sur les arts; car, si nous comparons létat de ceux-ci avec les
progrès faits à cet égard par les nations allemandes, les arts
paraissent dans lenfance chez tous les Slaves, et particulièrement
chez les Serbes. Mais il sagit dune manière générale dêtre, de
se mouvoir, de sentir, propre à la masse des peuples ainsi
comparés[364].
À Strasbourg, la _Bibliothèque allemande_ (plus tard _Revue
germanique_), journal de littérature, publié par MM. H. Barthélémy et G.
Silbermann, consacrait également une notice à la traduction de Mlle von
Jakob (juin 1826).
Ce recueil a dissipé lobscurité qui régnait en Allemagne, y
disait-on, sur la nation des Serves (_sic_), en montrant que,
malgré le joug des tyrans qui oppriment cette peuplade antique, et
malgré létat sauvage auquel un despotisme barbare la réduite,
elle a toujours conservé lamour de la poésie, et quelle aime
retracer dans ses chants le souvenir des hauts faits de ses
ancêtres. Ce peuple est doué dune grande force dimagination, de
beaucoup de jugement; il chérit avec enthousiasme la gloire que ses
anciens héros se sont acquise. La douceur des sentiments qui règne
dans sa poésie et qui approche de la mélancolie, ne doit pas
sembler étrange, si lon se rappelle quil appartient à la grande
famille des Slaves, dont toutes les compositions ont toujours
respiré la mollesse, dans la musique comme dans les paroles.
Les chants publiés par Talvj ne sont pas le fruit de la méditation:
une improvisation naturelle qui les a créés; conservés par les
traditions, ils ont peut-être subi plusieurs changements, qui
dépendaient du caractère de ceux qui les chantaient. Les petits
cantiques retentissent encore dans les réunions des filles occupées
de leurs travaux; elles y ajoutent des vers où elles expriment
leurs plaintes amoureuses, leurs plaisirs et les sentiments divers
qui les dominent. Les morceaux plus étendus, qui retracent des
traditions historiques, sont chantés par les hommes assemblés en
festins; ils contiennent jusquà deux cents vers[365].
La poésie est une fidèle image du caractère national des peuples
parvenus à un certain degré de civilisation, quand lindividualité
nest pas encore confondue avec les formes abstraites de la pensée.
Les chants des Serviens peignent particulièrement les plaisirs qui
sont le prix de la valeur et de la victoire; on y trouve des
sentiments nobles et généreux; des traits de barbarie et même de
perfidie. On y voit le goût des vengeances particulières, et,
surtout, des idées singulières de lhonneur et des convenances
sociales. Quelques morceaux sont consacrés à chanter des sujets
religieux, tels que des conversions à lislamisme; lamitié y est
peinte sous des couleurs vives et fortement tracées, et lamour
mieux célébré quon ne devait lespérer chez un peuple qui
naccorde que peu de droits aux femmes; les poésies de cette nation
diffèrent de celles des autres peuples slaves, en ce quelles ne
donnent pas la préférence à la couleur nationale, mais bien à la
blancheur de la peau (_sic_)[366].
Trois mois plus tard, _le Globe_ parla de la revue strasbourgeoise et
lui reprocha davoir trop sommairement présenté les ballades serbes:
Cette livraison peut nous fournir quelques nouvelles littéraires de
lAllemagne... La première partie dune traduction des _Chants
populaires des Serviens_ a paru à Halle. On lattribue à Mlle de
Jacob, fille du conseiller dÉtat et professeur de Jacob. Ce nest
que depuis peu dannées que lon soccupe en Allemagne de la
littérature des Serbes. Le célèbre Herder, dans son recueil de
_Chants populaires_ (1777), et Goethe, par son imitation de
_Asan-Aga_, ont les premiers fixé les regards sur le génie poétique
de cette tribu de la grande famille des Slaves. Plus récemment, un
Servien, M. Wuk Stephanowitsch, sest livré avec une ardeur
admirable à de grandes recherches et à de sérieux travaux
dérudition. Son recueil des chants populaires des Serbes parut en
1814 en deux volumes. Une traduction en vers métriques de toutes
les poésies quil renferme a, dit-on, été envoyée à Goethe, qui
sest chargé de la revoir et de la publier. En attendant, M.
Kopitar, savant établi à Vienne, et les frères Grimm ont fait
paraître des traductions partielles. Nous regrettons que les
auteurs de la _Bibliothèque allemande_ naient rien à nous dire de
la traduction nouvelle sinon qu_elle est très agréable à la
lecture et quelle paraît très fidèle_. Cétait le cas de citer et
dimiter M. dEckstein qui a enrichi de ces morceaux plusieurs
numéros de son _Catholique_. Pourquoi ne nous traduisent-ils pas en
partie le _Précis historique sur les Serviens_ que Mlle de Jacob a
placé en tête de sa collection et qui, de leur aveu, est clair et
suffisamment détaillé[367]?
En même temps, la _Revue encyclopédique_ publiait un avertissement sur
la traduction allemande des _Chansons nuptiales serbes_, faite par
Eugène Wesely[368], et sur les _Nékoliké piesnitsé_ («Quelques
chansons») du poète serbe Siméon Miloutinovitch, qui avait profité de
cet enthousiasme serbophile pour obtenir de Goethe un article sur ses
inintelligibles improvisations auxquelles on accordait un certain crédit
presque jusquà nos jours[369].
On sest pris en Allemagne, disait la revue, dune belle passion
pour la littérature poétique des Serviens, que lon connaît
seulement depuis quelques années... Il est pourtant de fait que les
chansons serviennes sont généralement pauvres de poésie et
dinvention. Souvent elles se réduisent à de simples pensées, à des
réflexions communes et aux événements vulgaires de la vie (_sic_).
Il y en a que les femmes chantent en filant et quelles composent
elles-mêmes, en vaquant à leurs travaux. Les chansons damour ne
sont guère plus remarquables. Il ny a que les chansons héroïques
qui, conservant lempreinte du caractère belliqueux de la nation,
ou se rapportant à des événements historiques, présentent un
intérêt particulier. On cite un rapsode aveugle, nommé Philippe,
qui improvisait des chants guerriers, même de plusieurs centaines
de vers. Il se peut, au reste, que cette poésie servienne gagne
dans la langue originale, par la naïveté ou loriginalité de
lexpression; mais toujours est-il vrai que, dans les traductions
allemandes, elle a très peu de couleurs et de traits piquants[370].
On y parlait ensuite des _Nékoliké piesnitsé_ de Miloutinovitch, «homme
dun esprit cultivé», et lon terminait en disant quelques mots de la
_Danitsa_ («Étoile du matin»), almanach serbe publié par Karadjitch.
Quelques mois plus tard, la même _Revue encyclopédique_ donna une notice
de J.-H. Schnitzler sur la traduction de Talvj. Le critique se contenta
de résumer lintroduction des _Volkslieder der Serbe_[371].
Au moment même où Mérimée préparait sa mystification, la poésie
«illyrique» avait une telle vogue que le _Journal de la littérature
étrangère_ inséra pendant lannée 1827 quatre notices relatives à ce
sujet[372]. Pour mieux comprendre combien ces notices sont
significatives, il faut se dire quà lheure actuelle bien des années
ont passé depuis que les publications françaises ne parlent plus des
lettres serbes: chose plus étonnante encore si lon songe que cest
précisément linfluence française qui a opéré récemment une vraie
révolution littéraire en Serbie, et qui donne la direction à la
littérature serbe contemporaine, surtout à la poésie et à la critique.
Au moment où _la Guzla_ sortait des presses, Mme Louise Sw. Belloc,
traductrice de Thomas Moore, rédigeait en français une traduction dun
certain nombre de chants serbes. Déjà au mois de juin, présentant au
public la _Servian Popular Poetry_ de John Bowring, elle déclarait dans
la _Revue encyclopédique_: «On pourra bientôt juger en France du mérite
de ces chants serbes, dont la traduction simprime et paraîtra
incessamment, avec des notes et des éclaircissements indispensables pour
bien saisir lensemble et les détails dune poésie tout à fait
populaire, née des besoins dun peuple sur lequel nous avons eu jusquà
présent si peu de notions, et empreinte de moeurs et d'habitudes que nous
connaissons à peine[373].
Mais cet ouvrage ne parut jamais, sans doute parce quon le jugea
inutile après _la Guzla_[374].
§ 6