Il sest trouvé en France, en tous temps, des esprits indépendants et
délicats qui ont été sensibles au charme naïf de la poésie populaire.
On la dit et redit, et dernièrement M. Jean Richepin le faisait à
nouveau remarquer dans son discours de réception, Montaigne fut de ce
nombre. «La poésie populaire et purement naturelle, écrivait-il, a des
naïfvetez et grâces, par où elle se compare à la principale beauté de la
poésie parfaicte, selon lart; comme il se veoid èz villanelles de
Gascoigne et aux chansons quon nous rapporte des nations qui nont
cognoissance daulcune science, ny mesme descripture[242].» À son nom,
on ajoute ordinairement le nom de La Fontaine et celui de Molière, qui
en parle par la bouche dAlceste, dans la fameuse scène du sonnet.
Il serait injuste doublier, parmi ces précurseurs des études
folkloriques, trois autres Français: Christophe Ballard, «seul imprimeur
de musique et noteur de la chapelle du Roy», qui publia plusieurs
recueils de chansons puisées dans la tradition orale[243];
François-Auguste de Moncrif, qui fit quelques complaintes sur les thèmes
populaires[244]; et surtout linfatigable Restif de La Bretonne, qui
cita mainte chanson bourguignonne dans ses étranges romans.
Mais cétaient là des amateurs doccasion, et leurs sympathies pour la
poésie populaire nétaient pas assez réfléchies pour constituer un
programme littéraire. Moins nombreux et quelque peu attardés furent ceux
qui pensèrent à tirer des effets artistiques de la simple et vieille
ballade du peuple.
Cest à peine si linfluence anglaise, en Allemagne si bienfaisante, se
fit sentir en France au XVIIIe siècle; Percy y fut presque inconnu
jusquen 1806, aussi les rares tentatives pour transplanter dans ce pays
le goût de la ballade populaire demeurèrent-elles toujours sans succès.
Ossian fut plus heureux que Percy. Dès le mois de septembre 1760, le
_Journal étranger_ publiait les «fragments danciennes poésies, traduits
en anglais de la langue erse, que parlent les montagnards
dEcosse[245]». En 1762 en parut la première traduction française
imprimée séparément: _Carthon_. Le culte de «lHomère celtique» était
entièrement établi quand Letourneur donna sa traduction des «poésies
galliques d'Ossian, fils de Fingal» (1778), traduction qui eut un succès
prodigieux; il ne sera pas affaibli vingt ans plus tard, quand paraîtra
celle de Baour-Lormian.
Chateaubriand, pendant son séjour en Angleterre, se fit _grand partisan
du barde écossais_. «J'aurais soutenu, disait-il beaucoup plus tard, la
lance au poing son existence envers et contre tous, comme celle du vieil
Homère. Je lus avec avidité une foule de poèmes inconnus en France,
lesquels, mis en lumière par divers auteurs, étaient indubitablement, à
mes yeux, du père d'Oscar, tout aussi bien que les manuscrits runiques
de Macpherson. Dans l'ardeur de mon zèle et de mon admiration, tout
malade et tout occupé que j'étais, je traduisis quelques productions
ossianiques de John Smith[246].»
Et, en 1797, il écrivait au chapitre XXXVIII de son _Essai historique,
politique et moral sur les révolutions anciennes et modernes:_
Le tableau des nations barbares offre je ne sais quoi de romantique
qui nous attire. _Nous aimons qu'on nous retrace des usages
différents des nôtres_, surtout si les siècles y ont imprimé cette
grandeur qui règne dans les choses antiques, comme ces colonnes qui
paraissent plus belles lorsque la mousse des temps s'y est
attachée. Plein d'une horreur religieuse, avec le Gaulois à la
chevelure bouclée, aux larges bracca, à la tunique courte et serrée
par la ceinture de cuir, on se plaît à assister dans un bois de
vieux chênes, autour d'une grande pierre, aux mystères redoutables
de Teutates.
Mme de Staël, dans le fameux chapitre XI de son livre _De la Littérature
considérée dans ses rapports avec les institutions sociales_, établit la
division, plus fameuse encore, des «deux littératures tout à fait
distinctes, celle qui vient du Midi et celle qui descend du Nord, celle
dont Homère est la première source, celle dont Ossian est l'origine».
Elle ajouta que «l'on ne peut décider d'une manière générale entre les
deux genres de poésies dont Homère et Ossian sont comme les premiers
modèles. Toutes mes impressions, disait-elle, toutes mes idées me
portent de préférence vers la littérature du Nord». Nous ninsisterons
pas sur limportance de ces lignes. Disons seulement que limpérial
ennemi de Mme de Staël, lui aussi, admirait le barde écossais; il en
porta avec lui la traduction italienne de Cesarotti et la lisait entre
deux batailles--comme Alexandre lisait son Homère. Jusque dans ses
proclamations, Napoléon imitait la prose rythmée de Macpherson[247].
Il y eut en France toute une génération de Malvina, dOscar et de Selma.
Sous le Directoire, on voyait dans les nuits froides et orageuses, au
milieu du Bois de Boulogne, des bommes demi-nus, assis autour de feux
druidiques[248]. En 1804, Charles Nodier composait les _Essais dun
jeune barde_. En 1808, Lamartine chantait:
Toi qui chantais lamour et les héros,
Toi, dOssian la compagne assidue,
Harpe plaintive, en ce triste repos,
Ne reste pas plus longtemps suspendue[249].
En 1818, Victor Hugo envoyait aux Jeux floraux de Toulouse un poème
ossianique, _les Derniers Bardes_. Une année plus tard, Balzac, âgé de
dix-neuf ans, composant son _Cromwell_, écrivait à lune de ses soeurs:
«Tiens, ce qui membarrasse le plus, ce sont celles [les situations] de
la scène première entre le roi et la reine. _Il doit y régner un ton si
mélancolique, si touchant, si tendre_, des pensées si pures, si
fraîches, que je désespère! Il faut que cela soit sublime tout du
long... Si tu as la _fibre ossianique_, envoie-moi des couleurs, chère
petite, bonne, aimable, gentille soeur que jaime tant[250]!»
Mérimée, lui aussi, néchappa pas à cette fièvre bardite, car au mois de
janvier 1820, J.-J. Ampère put écrire à son ami Jules Bastide: «Je
continue avec Mérimée à apprendre la langue d'Ossian, nous avons une
grammaire. Quel bonheur den donner une traduction exacte avec les
inversions et les images naïvement rendues[251]!»
Sainte-Beuve range Ossian parmi les «grands-oncles étrangers» dAlfred
de Vigny[252] et signale linfluence de Macpherson dans les vers
dAlfred de Musset:
Pâle Étoile du soir, messagère lointaine,
qui sont de 1840, mais qui ne sont pas le dernier écho de «lHomère
celtique».
Les poèmes ossianiques cependant nont pas joué en France le même rôle
quailleurs. Tandis quen Allemagne ou en Bohême, par exemple, ils
avaient stimulé le goût de létude du passé national, éveillé la
curiosité en faveur des traditions populaires, en France, au contraire,
ils neurent dinfluence que par ce quils avaient de plus littéraire et
de plus général: cette sensiblerie commune au XVIIIe siècle, cette
mélancolie, cette vague tristesse si chère aux solitaires,--sentiments
que Rousseau et Goethe navaient pas peu contribué à faire partager à
leurs contemporains.
Le premier qui ait subi en France linfluence des collectionneurs de
ballades anglais, paraît avoir été P.-A. de La Place (1707-1793),
écrivain médiocre qui avait appris langlais au collège de Saint-Omer et
débuté par une insignifiante traduction de la _Venise sauvée_ dOtway.
En 1773, dans ses _OEuvres mêlées_, il avait «rajeuni» le langage de
quelques «romances historiques» en vers: _Léonore dArgel, Frédégonde et
Landri, le Chevalier et la fille du berger_[253].
Dans son recueil des _Pièces intéressantes et peu connues_ (Bruxelles,
1784-1785), il donna toute une série danciennes romances et contes qui
témoignent une certaine connaissance des recueils anglais quil avait
voulu imiter. Cest ainsi que, dans une note, il reconnaît avoir
emprunté à «un historien anglais» la _Rosamonde, romance galante et
tragique_, lune des plus connues des _Reliques_ de Percy[254].
Dailleurs, il précisa ses intentions dans une intéressante
introduction:
Pourquoi, dit-il, avons-nous si peu ou, pour mieux dire, presque
pas, de ces anciennes romances historiques, tragiques ou
intéressantes, à quelques égards que ce soit, tandis que les
Espagnols, les Anglais, les Allemands, etc., en ont des recueils
qui se font toujours lire avec dautant plus de plaisir, quen
rappelant plus ou moins bien à la mémoire des événements faits pour
occuper ou le coeur ou lesprit, elles ont de plus le mérite de
peindre les moeurs anciennes, toujours faites, soit pour nous
amuser, soit pour nous instruire agréablement?
Le prodigieux succès de la romance de Marlborough pourrait seul en
donner la preuve, si lempressement avec lequel nous nous hâtons de
transporter les romances étrangères dans notre langue était
aujourdhui moins connu.
Le Français a pourtant chanté dans tous les temps!... Mais dût
cette frivolité dont on la si souvent accusé, et son goût pour le
changement, lui avoir fait négliger et, par degrés, totalement
oublier les anciennes chansons de nos aïeux, il nest pas moins
étonnant quil sen trouve si peu de vestiges dans les anciens
recueils, où presque tous les genres de poésies qui furent jadis à
la mode se trouvent, soit en totalité, soit en partie, conservés
jusquà nos jours.
Dira-t-on que nos fabliaux (dont M. Legrand vient de nous donner un
choix qui lui fait tant dhonneur) nétaient en effet que des
romances chantées par les ménétriers, et dont les airs,
probablement peu faits pour en perpétuer la mémoire, sont, ainsi
que ces petits poèmes, insensiblement tombés dans loubli?... Le
contraire se prouve par les chansons amoureuses de Thibaut, comte
de Champagne, dEnguerrand de Coucy et autres, dont les airs ont
passé jusquà nous, ainsi que leurs chansons.
En attendant que cette question, faite pour inviter quelque plume
plus exercée dans ce genre que celle de léditeur, soit décidée, il
fera des voeux pour que les littérateurs et les amateurs des
anciennes romances répandues, ne dût-ce être que parmi le peuple de
nos différentes provinces, les communiquent au public, ainsi quil
en donne lexemple en insérant celle qui suit dans un recueil, dont
le but est de rassembler les parties ou négligées ou presque
oubliées servant à lhistoire ou aux belles-lettres de la
nation[255].
Le spécimen inséré était une «ancienne romance picarde», _le Comte Orry
et les nonnes de Farmoutier:_
Le comte Orry disait, pour ségayer,
Quil voulait prendre le couvent de Farmoutier,
Pour plaire aux nonnes et pour les désennuyer, etc.[256].
Dans une note, léditeur reconnaissait qu «il ne restait de cette
romance, que lon croit du XIVe ou du XVe siècle, que quelques
fragments, dont la singularité a paru assez piquante, pour engager M. D.
L. P. à tenter den remplir les lacunes _et den rajeunir à peu près le
langage_. Il a cru même devoir en conserver lair sur lequel il a
autrefois entendu chanter et danser ces mêmes fragments, dans la
Picardie[257]».--Et il insérait une pièce en plus, _le Convoi du Duc de
Guise_, «romance ou chanson des rues».
Un autre amateur de la ballade britannique essayait vers la même époque
den transplanter quelques-unes en France. Ce nétait autre que Florian.
Il traduisit _le Vieux Robin Gray_ de lady Lindsay; cette charmante
ballade dorigine récente et nullement campagnarde était un pastiche
adroitement calqué sur un sujet traditionnel et adapté à un vieil air
écossais: sous le couvert de lanonymat, elle passa longtemps pour une
ballade populaire authentique[258]. Les paroles de Fiorian furent mises
en musique par Martini, lauteur de _Plaisir dAmour_; cette traduction
obtint un grand succès en France. En 1816, Mme Charles la chantait à
Lamartine, et le poète du _Lac_, trente ans plus tard, déclarait dans
une page de _Raphaël_ quil ne pouvait entendre sans pleurer les vers de
cette touchante ballade:
Quand les moutons sont dans la bergerie,
Quand le sommeil aux humains est si doux,
Je pleure, hélas! les chagrins de ma vie,
Et près de moi dort mon vieil époux[259].
Pardonnons à Florian davoir cru lembellir en éliminant de parti-pris
ce qui en faisait la «couleur locale» et la valeur expressive.
(Loriginal, par exemple, porte «ronfle» au lieu de «dort».) Faisons-lui
plutôt honneur davoir été lun des premiers et lun des rares qui
surent comprendre au XVIIIe siècle le charme de ce genre naïf.
Mais le Français qui le premier exprima des idées claires sur la ballade
anglaise et prononça le nom de Percy, ce fut Albin-Joseph-Ulpien Hennet,
lauteur de la _Poétique anglaise_ (Paris, 1806, 3 vol.). «Les Anglais
nomment ballade ce que nous appelons romance: cest le récit, mis en
chanson, dune aventure amoureuse et triste. La ballade a, chez eux, un
style plus simple, plus naturel, une couleur plus sombre; il sy mêle
quelquefois des esprits, des revenants, etc.»
Telle est la définition de la ballade anglaise que donna Hennet dans son
ouvrage où se trouvait un chapitre spécial consacré à ce genre de
poèmes[260]. Il cita comme des plus fameuses: _la Chasse dans les monts
Cheviot_ et _les Enfants dans la forêt_, sans oublier les ballades qui
célèbrent les exploits de Robin Hood, Gilderoy et Adam Bell; il en loua
surtout la simplicité de la forme et déclara quelles avaient toujours
beaucoup de succès auprès du public anglais, et quon les récitait
encore dans les rues de Londres. «Percy, disait-il en terminant, a
recherché toutes les anciennes ballades anglaises, écossaises et
irlandaises et, en rajeunissant le style, en a fait un recueil.»
L'année suivante, le _Conservateur_[261] et le _Magasin
encyclopédique_[262] saluèrent lapparition dune nouvelle édition des
_Reliques of Ancient English Poetry_, augmentées cette fois dun
quatrième volume.
En 1808, les _Archives littéraires de lEurope_ donnèrent pour la
première fois en France, à ce quil paraît, la traduction intégrale dun
morceau des _Reliques_. Cétait lhistoire de _Christabelle et Sir
Cauline_. «Nous avons cru, disait son traducteur, que cette ballade
pourrait intéresser, _même aujourdhui_, par la noble simplicité et la
naïveté touchante qui y régnent[263].»--Notons encore, en passant, une
«Lettre de M. Charles Villers à M. Millin, sur un Recueil danciennes
poésies allemandes», publiée en tête du cahier de septembre 1810, du
_Magazin encyclopédique_.
Nous voici arrivés à un ouvrage qui sous bien des rapports eut une
importance capitale: cette importance il aurait pu lavoir également
pour la poésie populaire si son auteur leût aimée davantage. En 1810,
Mme de Staël fit imprimer la première édition de ce livre si
retentissant _De lAllemagne_, auquel il nous faut presque toujours
remonter quand il sagit du romantisme. Il va sans dire quelle y
consacra une large place aux «romances» de Bürger, de Goethe et de
Schiller. Elle en fit un grand éloge et ces louanges ainsi données
firent que Millevoye, Victor Hugo et Émile Deschamps composèrent des
ballades[264]. Mais Mme de Staël ne se prit jamais denthousiasme pour
la poésie populaire doù la «romance» littéraire était cependant sortie.
«Il y a des improvisateurs parmi les Dalmates, disait-elle
dédaigneusement, _les sauvages en ont aussi_[265].» Aussi ne
consacra-t-elle au recueil de Herder que ces quelques lignes assez
froides:
Herder a publié un recueil intitulé _Chansons populaires_; ce
recueil contient les romances et les poésies détachées où sont
empreints le caractère national et limagination des peuples. On y
peut étudier la poésie naturelle, celle qui précède les lumières.
La littérature cultivée devient si promptement factice, quil est
bon de retourner quelquefois à lorigine de toute poésie,
cest-à-dire à limpression de la nature sur lhomme, avant quil
eût analysé lunivers et lui-même. La flexibilité de lallemand
permet seule peut-être de traduire ces naïvetés du langage de
chaque pays, sans lesquelles on ne reçoit aucune impression des
poésies populaires; les mots, dans ces poèmes, ont par eux-mêmes
une certaine grâce qui nous émeut comme une fleur que nous avons
vue, comme un air que nous avons entendu dans notre enfance: ces
impressions singulières contiennent non seulement les secrets de
lart, mais ceux de lâme où lart les a puisés. Les Allemands, en
littérature, analysent jusquà lextrémité des sensations, jusquà
ces nuances délicates qui se refusent à la parole, et lon pourrait
leur reprocher de sattacher trop en tout genre à faire comprendre
linexprimable[266].
Puis, elle passa aux autres ouvrages de Herder qui lintéressaient
davantage. Henri Heine, qui entreprit plus tard de compléter, dans un
nouveau livre _De lAllemagne_, les informations littéraires de Mme de
Staël, reprocha vivement à son illustre devancière davoir si peu parlé
de la poésie populaire et du culte quont les Allemands pour ce
genre[267].
Les Espagnols, les premiers, eurent les honneurs dune traduction de
leurs poésies nationales en français: au mois de juillet 1783, la
_Bibliothèque universelle des Romans_ avait publié un choix de romances
relatives au Cid, choix qui aurait dû beaucoup intéresser les
admirateurs toujours nombreux de Corneille. Mais cette traduction passa
presque inaperçue, et lEspagne attendit le jour où, mieux connue, elle
serait plus justement estimée. Les guerres de Napoléon dabord, et plus
tard le succès du _Dernier des Abencérages_ et de _Don Juan_ vont
contribuer puissamment à remettre en faveur le pays de _Gil Blas_.
Il nous paraît, toutefois, que ce fut par l'intermédiaire de l'Allemagne
que le _Romancero_ devint à la mode en France; les premiers ouvrages
français relatifs à ce sujet ne sont, en effet, que des traductions de
l'allemand ou des travaux qui procèdent d'études antérieures allemandes:
tel l'_Essai sur la littérature espagnole_ (Paris, 1810, in-8°), telles:
l'_Espagne en mil huit cent huit_, par J.-F. Rehfues, trad. de
l'allemand en 1811 (Paris, Treuttel et Wurtz, 2 vol. in-8°), et
l'_Histoire de la littérature espagnole_, traduite de l'allemand de
Friedrich Bouterwek (Paris, 1812, in-8°), tel enfin l'ouvrage bien connu
_De la littérature du Midi de l'Europe_ de Simonde de Sismondi, livre
entièrement écrit d'après les travaux allemands[268].
En 1814, parut la première traduction du _Romancero_ du Cid en vers
français: _le Cid, romances espagnoles imitées en romances françaises_,
par le baron A. Creuzé de Lesser (1771-1839), auteur d'un curieux
_Voyage en Italie_ (1804) dans lequel il avait vivement attaqué les
antiquités classiques, et d'un poème épique qui, s'il n'est pas une
oeuvre de valeur, a du moins son intérêt comme un signe des temps, _les
Chevaliers de la Table ronde, poème en vingt chants_ (1812; trois
éditions).
Il va sans dire que Creuzé de Lesser ne conserve pas la couleur locale
de ses originaux. «Il en a peur, dit M. Gustave Lanson: tout
leffarouche, tout ce qui nest pas au goût français de 1810, le brutal,
le populaire, le surnaturel et, il faut bien le dire, aussi le naturel.
Il demande grâce dans sa _Préface_ pour le détail singulier des moeurs,
qui pourrait étonner; mais il a eu soin de ne pas laisser grandchose
qui étonne[269].» Après avoir étudié cette traduction, M. Lanson conclut
de la façon suivante: «Dun bout à lautre de ses traductions, le pauvre
écrivain travestit inconsciemment loriginal espagnol, même quand il
croit le rendre exactement... Les idées conventionnelles du goût
classique collent, si je puis dire, au langage ramassé dans les
tragédies et dans la poésie du temps, et Creuzé de Lesser, malgré ses
bonnes intentions, amène les unes avec les autres, si bien que le
_Romancero_ du Cid se recouvre dun faux vernis qui date
déplorablement[270].»
Il nous semble pourtant que léminent critique juge un peu trop
sévèrement le bon traducteur; il le juge surtout en se plaçant au point
de vue daujourdhui. Si Creuzé de Lesser nous paraît peu avancé sur son
temps, il le paraissait bien davantage à ses contemporains. Citons
dabord cette _Préface_ où il a exposé les principes qui ont guidé sa
traduction: louvrage est dédié aux membres de lAcadémie de Madrid.
«Puissiez-vous, Messieurs, leur dit-il, juger _que je nai point
dénaturé la singulière énergie et la merveilleuse simplicité de ces
romances presque autant antiques que le héros... Même en y laissant bien
des choses hasardées pour la délicatesse française_, jai tâché de
conserver tout ce quelles offrent de remarquable.» Citons ensuite
lopinion dun critique du temps, M. Dussault, du _Journal des Débats_,
qui, sil na point de haine pour la romance espagnole, sirrite
cependant contre son traducteur français auquel il reproche de navoir
pas eu assez le souci de ses lecteurs.
Je ne range point lauteur de ce recueil parmi les _romantiques_,
écrivait-il; il nest pas, ce me semble, de la confrérie; il fait
des vers et non pas des systèmes. Il est permis au talent de
chercher partout des sujets et de mettre à profit les richesses de
toutes les littératures du monde... Voyez M. de Sismondi traduisant
en prose quelques-unes de ces mêmes romances que M. de Lesser vient
de mettre en vers: il en déguise la platitude, il en adoucit la
rudesse, il en polit la grossièreté, il ennoblit les détails trop
bas; il orne les endroits trop nus; il retranche, il ajoute, etc...
_M. de Lesser na pris soin ni deffacer, ni de farder et
dembellir_[271].
Et le critique blâma sévèrement le poète-traducteur dêtre allé jusquà
«respecter des traits quon supporterait tout au plus dans nos chansons
de rue». Malheureusement pour le pauvre M. de Lesser, quelques années
plus tard, on ira si loin dans ce sens que ses timides essais ne
paraîtront pas plus romantiques que ne létaient les poèmes sentimentaux
du «genre troubadour».--Nous nous trompons, les révolutionnaires
littéraires de 1824 sauront les distinguer, et ce sera Émile Deschamps
lui-même, le futur traducteur du _Cid_ qui, dans _la Muse française_,
rendra, le premier, hommage à son prédécesseur[272].
La vogue des «choses dEspagne», qui caractérise non seulement le
romantisme français, mais aussi celui des Anglais, des Allemands et des
Russes, était maintenant inaugurée. Le _Romancero_ sera très estimé par
_le Conservateur littéraire_ des frères Hugo (1819-1821), par _la
Minerve littéraire_, (plus tard _lAbeille_) à laquelle un certain L.
Rincovedro (est-ce un pseudonyme?) fournira de longs et de curieux
articles sur la littérature espagnole, dans lesquels se trouvent déjà
signalées les étranges libertés de Victor Hugo à légard de lEspagne.
Il sera mis à la mode surtout par la collection publiée en 1821 par Abel
Hugo: _Romancero e historia del rey de España don Rodrigo_, qui fut,
sil faut en croire Sainte-Beuve, le seul livre espagnol que posséda
Victor Hugo[273]! En 1825 paraîtra le _Théâtre de Clara Gazul_ de
Mérimée; en 1826, Chateaubriand fera enfin imprimer son _Dernier des
Abencérages_, ce «premier témoignage rendu par lécole romantique à un
pays si inconnu[274]» (il lavait écrit en 1809). En 1828, Émile
Deschamps publiera sa traduction du _Romancero_, très belle mais assez
fantaisiste, dans ses _Études françaises et étrangères_, et la fera
précéder dune préface romantique qui est restée fameuse[275]. Viendront
ensuite Alfred de Musset avec ses _Contes dEspagne et dItalie_,
Théophile Gautier avec _Tra-los-Montes_, puis toute une série dautres
ouvrages, avant quen 1845 Mérimée ne commence la période _naturaliste_
avec sa _Carmen_[276].
Vers 1820, on se mit en France à étudier avec plus dardeur la poésie
populaire des pays étrangers. Jean-Alexandre Buchon, historien estimable
(1791-1846), publia en 1821, deux ans avant le recueil de Claude
Fauriel, un article relatif aux chants populaires des Grecs modernes,
dans le _Constitutionnel_; deux ans plus tard il revenait sur le même
sujet dans le _Mercure du XIXe siècle_[277].--Le baron d'Eckstein,
philosophe bien connu, donna en 1823 trois articles sur les _Eddas_
Scandinaves, dans les _Annales de la littérature et des arts_, journal
de la Société des Bonnes-Lettres[278].
Cette même année 1823, Claude Fauriel achevait, pour le faire paraître
en 1824-25, chez Firmin Didot, le premier recueil dans ce genre qui fût
publié en France, les _Chants populaires de la Grèce moderne_ (2 vol.;
texte original et traduction française en regard). Malgré son caractère
scientifique, cet ouvrage obtint un succès presque exclusivement
littéraire: ce qui nétonnera pas si lon se rappelle que son auteur,
avant de le publier, avait déjà contribué au mouvement romantique par
son influence sur Manzoni, dont il traduisait les tragédies après les
avoir inspirées[279].
Chez cet original quétait Fauriel, «lhomme de goût, lhomme délicat et
sensible se retrouvait jusque dans lérudit en quête du fond et dans
linvestigateur des moeurs simples[280]». Son amour pour lâge où la
poésie spontanée et naturelle sépanchait librement était des plus
entiers et des plus sincères. Il est difficile cependant de prétendre
que, par une sorte dintuition géniale, il ait pu comprendre tout le
charme du primitif, sans y avoir été amené par des influences
étrangères. Mais à qui dut-il ce goût des choses du passé, à quelles
sources exactes puisa-t-il «cette intelligence historique des poésies et
chants nationaux»? Cest ce quil est également difficile de dire. Il
voyait dans cette aptitude à se faire une âme primitive, lune des
meilleures et des plus importantes qualités de lhistorien littéraire.
Les études aussi nombreuses quapprofondies, poursuivies pendant de
longues années, mais sans plan nettement déterminé, firent que, malgré
son savoir extraordinaire, il ne commença à produire quaprès la
cinquantaine[281]. Son esprit se forma lentement, mais sûrement: et si
cette méthode ne lui permit pas darriver plus rapidement au but, du
moins il lui dut davoir pu fondre en lui toutes les influences quil
avait reçues. Ces influences furent nombreuses: depuis celle quexerça
sur lui son premier maître, La Tour dAuvergne,--qui nétait pas
seulement le premier grenadier de la République, mais encore lun des
meilleurs érudits de province que la France eût alors[282],--jusquà
celle de son ami Guillaume de Schlegel. Mais tout ce quil a dû à ces
influences, il la fait si sien que parfois on a peine à croire quil
ait imité; et, là même où il nest, en réalité, que le vulgarisateur des
idées allemandes, on ne peut se défendre de lui concéder le privilège de
loriginalité.
Démêler dune façon précise quelles furent les origines des _Chants
grecs_, est chose impossible. Contentons-nous de reconnaître à leur
éditeur le mérite davoir mis au point les idées vagues et flottantes
quon avait alors en France sur la poésie populaire; il a montré que
létude de cette poésie avait un but véritable et quil y fallait
apporter une méthode.
On se demandera peut-être comment Fauriel fut amené à commencer par la
Grèce ses investigations sur la littérature primitive. M. Galley, son
dernier biographe, nous lexplique: Fauriel, à loccasion de ses
recherches sur les origines de civilisations néo-latines, et sur le
moyen âge provençal et italien, avait dû se reporter souvent à
lhistoire littéraire des pays grecs de lempire dOrient. En ce qui
concerne létude de la langue grecque vulgaire, il avait dû rechercher
avec ardeur les documents nécessaires: les chants et les récits du
peuple. Cest de cette étude que son livre est sorti[283]. «Le long
_Discours préliminaire_ et les commentaires qui précèdent les textes ne
laissent aucun doute sur le soin que Fauriel apporta à ce travail de
philologue, dexégète et dhistorien. Établir les textes sur des copies
souvent incorrectes où lon avait figuré la prononciation, conserver
cependant la saveur des dialectes particuliers et respecter les
idiotismes était déjà une tâche difficile[284].» Mais Fauriel ne
sarrête pas là. Il compare ces textes aux romans grecs du moyen âge,
aux autres documents dune littérature populaire de cette époque, aux
vestiges dune littérature populaire antique signalés dans les oeuvres
venues jusquà nous.--Une partie de ce _Discours_, la plus considérable
peut-être, est lobservation attentive des conditions sociales dans
lesquelles se développe la littérature populaire.
Entre les arts qui ont pour objet limitation de la nature,
disait-il, la poésie a cela de particulier que le seul instinct, la
seule inspiration du génie inculte et abandonné à lui-même y
peuvent atteindre le but de lart, sans le secours des raffinements
et des moyens habituels de celui-ci, au moins quand ce but nest
pas trop complexe ou trop éloigné. Cest ce qui arrive dans toute
composition poétique qui, sous des formes premières et naïves, si
incultes quelles puissent être, renferme un fond de choses ou
didées vraies et belles. Il y a plus: cest précisément ce défaut
dart ou cet emploi imparfait de lart, cest cette espèce de
contraste ou de disproportion entre la simplicité du moyen et la
plénitude de leffet, qui font le charme principal dune telle
composition. Cest par là quelle participe, jusquà un certain
point, au caractère et au privilège des oeuvres de la nature, et
quil entre dans limpression qui en résulte quelque chose de
limpression que lon éprouve à contempler le cours dun fleuve,
laspect dune montagne, une masse pittoresque de rochers, une
vieille forêt; car le génie inculte de lhomme est aussi un des
phénomènes, un des produits de la nature[285].
Les _Chants grecs_ obtinrent un très vif succès et servirent en même
temps deux causes: lindépendance hellénique et la littérature
romantique.
Nous parlerons peu de la première. Rappelons que, sous linfluence de
Byron, lOrient et la Grèce rentrèrent en faveur auprès des poètes et
des peintres de la Restauration. «Le romantisme aperçut, dans le ciel
enflammé, du côté où le soleil se lève, des Grecs un peu trop
magnifiques, des Turcs un peu tartares; on ne sait ce quil a le plus
admiré, de lhéroïsme des uns ou de la férocité des autres. La
garde-robe et le coffre-fort des Palikares étaient un magasin
daccessoires où lon pouvait puiser, à pleines mains, des broderies
lyriques et épiques, bien propres à faire oublier les toges, les casques
et les cothurnes de Ducis et de Baour-Lormian. Avec un enthousiasme
farouche, les romantiques mirent au pillage la bijouterie
levantine[286].» Et, chose prodigieuse, ces sympathies des littérateurs
et des artistes, ce déluge de dithyrambes, dodes, délégies, de
peintures, de lithographies, provoquèrent la création de comités
philhellènes, de quêtes au profit des insurgés[287], entraînèrent enfin
le gouvernement lui-même et aboutirent à lintervention européenne en
faveur de la Grèce, à Navarin, lune «des plus mémorables victoires
quait remportées la littérature». Au moment où parurent les _Chants
populaires de la Grèce moderne_, Pouqueville, ancien consul de France
auprès dAli-Pacha, donna son _Histoire de la régénération de la Grèce_.
Ces deux livres ont été les deux sources littéraires du philhellénisme
romantique[288]. Lamartine leur doit son _Dernier chant du pèlerinage de
Childe-Harold_. Hugo sest directement inspiré de Fauriel dans les
_Orientales_[289]. Les poètes de troisième ordre, comme Népomucène
Lemercier, et de cinquième ordre, comme Léon Halévy, mirent simplement
en vers français la prose de Fauriel, sans beaucoup de bonheur
toutefois. «On na pas oublié, écrivait Mérimée après la mort de
Fauriel, sa belle traduction des _Chants klephtiques_, et je ne crois
pas me tromper en disant quune partie de lintérêt quexcita en France
linsurrection grecque était due à cette traduction et à lexcellente
préface quil y avait ajoutée. Bien des gens qui regardaient les Grecs
comme un peuple de rusés intrigants les reconnurent daprès M. Fauriel
pour des héros continuateurs de leurs ancêtres[290].»
Dautre part, le recueil des _Chants grecs_ inaugura en France létude
de la poésie populaire, étude qui prit une double direction:
scientifique et littéraire. _Le Globe_, qui mobilisait alors les forces
romantiques, consacra au nouvel ouvrage quatre articles du doux
philosophe Théodore Jouffroy[291].
M. Fauriel, y disait-on, familiarisé depuis longtemps avec cette
sorte de recherches où la littérature et lhistoire se commentent
lune par lautre, a conçu lheureuse idée de recueillir, au profit
des lettres, ces chants populaires des Grecs modernes et den
tirer, pour linstruction de lhistoire, _des renseignements
irrécusables sur leur condition politique et civile, leurs
habitudes domestiques et religieuses_, et les principaux événements
qui avaient, avant linsurrection, signalé leur existence
nationale. Il en est résulté un livre où tout est neuf, et _que les
littérateurs et les historiens se disputeront_, parce quil offre à
ceux-là un monument poétique de la plus grande originalité, et à
ceux-ci des documents authentiques sur un peuple inconnu que
lEurope vient de découvrir au milieu de la Méditerranée. Tel est
louvrage de M. Fauriel[292].
À létranger, le succès fut également vif; le 10 juillet 1824, Goethe
écrivait à Mlle Thérèse von Jakob: «Louvrage annoncé: _Chants
populaires de la Grèce moderne_, par Fauriel, est paru; ainsi nos
voisins nous ont dépassés sur un terrain où nous autres Allemands
tâtonnions depuis des années déjà[293].»
Une traduction anglaise, deux traductions allemandes (dont lune par le
poète bien connu Wilhelm Müller), enfin, une traduction italienne,
attestent mieux que toute autre chose le succès universel de Fauriel.
Avant de parler de linfluence littéraire des _Chants grecs_, disons que
leur éditeur exerça une influence directe et personnelle sur plus dun
de ses contemporains et particulièrement sur ses jeunes amis J.-J.
Ampère et Prosper Mérimée[294].
Toute une collection de traductions, dimitations des poésies étrangères
de toutes espèces, suivit les _Chants populaires de la Grèce moderne_.
Ce fut ce folklorisme romantique qui réhabilita Perrault, le vieux
conteur national qui avait puisé le premier au fond des traditions
populaires. Charles Nodier se fit le champion des charmants _Contes de
fées_[295]. Quelques années plus tard, Théophile Gautier proclama _Peau
dâne_ le «chef-doeuvre de lesprit humain, quelque chose daussi grand
dans son genre que _l'Iliade_ et _lÉnéide_[296]», tandis que Gérard de
Nerval appelait son auteur «le seul écrivain vraiment national de tout
le XVIIe et le XVIIIe siècle[297]».
En même temps que les _Chants grecs_ parut une sorte de roman
historique, le _Tableau slave du cinquième siècle_, par la princesse
Zénaïda Wolkonska, étalage de mythologie slave daprès lhistorien russe
Karamzine. Ce _Tableau_ nest pas beaucoup plus vrai que le _Czar
Démétrius_ de M. de La Rochelle, mais il est intéressant à cause de
quelques poésies populaires russes que son auteur avait intercalées dans
le texte[298].
Quelques mois seulement après louvrage de Fauriel parurent les
_Ballades, légendes et chants populaires de lAngleterre et de
lEcosse_, par sir Walter Scott, Thomas Moore, Campbell, etc., traduits
par A. Loève-Veimars (Paris, 1825, in-8°, pp. 413). Cette traduction,
faite en prose, obtint un très grand succès. _Le Globe_, après avoir
fait certaines réserves sur le choix des morceaux, loua le recueil «qui
nous révèle un genre de poésie anglaise peu connu encore chez nous, et
qui contient des pièces de grande originalité[299]». Et, dans les
_Annales de la littérature et des arts_, Edmond Géraud ne proposait rien
moins que de faire pour la France un recueil de même nature:
Cest surtout en lisant cette collection de ballades étrangères,
disait-il, que nous avons regretté plus dune fois quil ne soit
tombé dans la pensée daucun homme de goût de faire aussi quelques
voyages à travers nos provinces, avec le projet dy recueillir nos
chansons historiques et ces vieilles romances qui se chantent
encore dans nos veillées de village, ou dans les travaux de la
campagne. Un tel projet ne pourrait paraître tout à fait inutile
quà ces esprits dédaigneux qui se sont depuis longtemps accoutumés
à croire que toutes les sources littéraires résidaient uniquement
dans les bibliothèques de Paris. Mais les hommes enclins à penser
que les traditions des vieux temps, que la trace de certaines
superstitions ou le souvenir de certaines catastrophes locales,
font aussi partie de lhistoire poétique dune nation, ces
hommes-là, disons-nous, accueilleront sans doute avec un vif
intérêt un recueil de chants populaires, traduits des différents
patois que lon parle encore dans quelques parties de la France...
Dailleurs, combien de beautés nouvelles, combien de situations
attachantes dorment peut-être au fond de cette littérature des
hameaux, qui, pour avoir ses racines dans notre propre sol, nen
demeure pas moins encore beaucoup trop ignorée parmi nous. Le
talent ne doit rien dédaigner: il est probable, comme lobserve
fort bien Mme de Staël (_sic_), que les événements racontés dans
_l'Iliade_ ou dans _lOdyssée_, étaient chantés par les nourrices
avant quHomère en fît le chef-doeuvre de lart... Qui peut prévoir
ce quun homme doué dune vive imagination apercevrait dans tel
récit de nos filandières des Vosges ou des Pyrénées? Nous avons
remarqué, pour notre compte, une foule de chansons languedociennes
et surtout des rondes gasconnes, où se trouvent, parmi des détails
de moeurs très piquants, des sujets de contes ou de ballades, dont
pourrait tirer le plus grand parti ce petit nombre de nos poètes
qui ont su se garantir du pathos à la mode, et qui sentent encore
le mérite d'une simplicité ornée[300].
Cette même année 1825 parurent encore: les _Chants héroïques des
montagnards et matelots grecs_, de Népomucène Lemercier, avec une _Suite
aux chants héroïques grecs_; le _Chansonnier alsacien _, publié à
Strasbourg par C.F. Hartmann; une nouvelle traduction d'Ossian, due à de
Saint-Ferréol.
Voulez-vous connaître l'esprit public d'un peuple? écrivait le
_Journal de la Littérature_ à propos du recueil Hartmann; lisez ses
chansons populaires; je ne parle pas de celles qu'on lui chante,
mais de celles qu'il fait lui-même et qu'il chante. Êtes-vous en
province, à la campagne? écoutez la chanson du laboureur, du
jardinier, de la fille du fermier, de la fileuse; dans une ville de
commerce? entendez les chants qui retentissent dans les ateliers,
dans les places et sur les ports... C'est surtout dans le
département du Rhin et dans l'idiome allemand que l'on peut se
convaincre de la vérité de ces observations, et l'on s'aperçoit
facilement, par le choix même du recueil que nous annonçons, que
ces chansons sont en possession de plaire, et M. Hartmann n'a pas
eu d'autre intention que de charmer les loisirs de ses concitoyens,
en leur offrant ces étrennes agréables. Nous pouvons assurer,
d'après nos connaissances locales, qu'il a parfaitement réussi et
qu'il y a peu d'almanachs chantants, de chansonniers et de
collections de ce genre qui soient faits avec plus d'à propos et de
goût[301].
À la même époque, Augustin Thierry insérait des ballades anglaises dans
les «notes et pièces justificatives» qui accompagnent son _Histoire de
la Conquête de l'Angleterre_ (1825); Sénancour publiait un article sur
les _Chansons populaires chez quelques orientaux_ [Chinois], article
probablement composé à l'aide de quelque traduction allemande. La
conclusion à laquelle aboutissait l'auteur d'_Obermann_ est assez
intéressante pour être citée: «Il nous manque, dit-il, des chants
vulgaires, doucement nourris dune politique vraie, ou même de
sentiments religieux exempts de puérilités supersticieuses[302].»
En 1826 virent le jour: les _Contes populaires allemands_ de J.-Ch.-A.
Musäus, les _Ballades et chants populaires de la Provence_ traduits en
prose française par Marie Aycard, les _Chants populaires des frontières
méridionales de lEcosse_ par sir Walter Scott, traduits par
Artaud[303], ouvrage connu de Mérimée et mentionné--très
discrètement--dans _la Guzla._
En 1827: les _Contes du gay savoir, les fabliaux, ballades et traditions
du moyen âge_, publiés par Ferdinand Langlé, recueil qui obtint un
certain succès littéraire, malgré son caractère scientifique[304]; les
_Poésies européennes_ de Léon Halévy, traduction de ballades étrangères,
dont plusieurs russes, tchèques et polonaises; les _Mélodies
romantiques_, «choix de nouvelles ballades de divers peuples», livre où
se trouve même une pièce serbe; les _Ballades allemandes, _traduites par
Ferdinand Flocon; enfin, _la Guzla_.
Durant cette époque, on le verra au paragraphe suivant, la poésie
populaire des Serbo-Croates ne resta pas inconnue ni du public français
en général, ni de Prosper Mérimée en particulier.
Si nous jetons un coup doeil sur ce qui précède, nous constaterons quà
la veille de la grande bataille romantique, la poésie populaire ne
plaisait en France quà la condition dêtre étrangère. On fit bon
accueil aux chants grecs quoffrait Fauriel, aux ballades écossaises
traduites par Artaud, aux ballades allemandes, Scandinaves, anglaises,
aux romances espagnoles, aux chants serbes; mais presque personne ne
sintéressa à la poésie populaire française. Peu nombreux furent ceux
qui songèrent à sinspirer de la littérature nationale du moyen âge, qui
est, on le sait, un produit aussi collectif, anonyme, impersonnel que
lest la vraie littérature populaire[305]. «Cela doit paraître une chose
étrange, dit le professeur américain Henry A. Beers, lorsquon se
rappelle que la littérature française du moyen âge fut la plus influente
de lEurope et quelle contient, depuis la _Chanson de Roland_ jusquau
_Roman de la Rosé_ et Villon, le plus riche trésor de sujets
romantiques: chroniques, chansons de geste, romans d'aventures,
fabliaux, lais, légendes de saints, homélies, miracles, chansons,
farces, jeus partis, pastourelles, ballades,--bref, tous les genres
cultivés au moyen âge. Il est vrai que cette littérature ne resta pas
sans exercer une certaine influence sur les romantiques de 1830.
Théophile Dondey écrivit un poème sur Roland; Gérard de Nerval célébra
la naïveté et la couleur nationale des chansons populaires de la
Touraine; mais ce fut tout ou presque tout. Les principales inspirations
vinrent de létranger[306].»
On pourrait ajouter plus dun nom à la liste de M. Beers, mais la
conclusion resterait sensiblement la même. Du reste, ce manque de
sympathie envers le passé de leur pays fut de bonne heure reproché aux
romantiques français. Déjà en 1814, le classique Dussault écrivait dans
le _Journal des Débats_: «Si la chanson du _Roi Dagobert_ était
louvrage de quelque Anglais ou Allemand, elle enchanterait probablement
toute lécole _romantique_[307].» Quelques années plus tard, Henri de
Latouche adressait le même reproche aux jeunes novateurs: «Ce nest pas
ainsi, disait-il, que les Allemands ont agi envers leur pays: écouter
dans leurs chants laccent de la patrie et songer à la vôtre[308].» En
vain Edmond Géraud regrettait-il «quil ne soit tombé dans la pensée
daucun homme de goût de faire quelques voyages à travers nos provinces,
avec le projet dy recueillir nos chansons historiques et ces vieilles
romances qui se chantent encore dans nos veillées de village ou dans les
travaux de la campagne[309]». Ce sera en 1840 seulement que M. de La
Villemarqué publiera son _Barzaz-Breiz_, la première collection de la
poésie populaire indigène.
§ 5