LA BALLADE POPULAIRE EN FRANCE[241]

Il s’est trouvé en France, en tous temps, des esprits indépendants et

délicats qui ont été sensibles au charme naïf de la poésie populaire.

On l’a dit et redit, et dernièrement M. Jean Richepin le faisait à

nouveau remarquer dans son discours de réception, Montaigne fut de ce

nombre. «La poésie populaire et purement naturelle, écrivait-il, a des

naïfvetez et grâces, par où elle se compare à la principale beauté de la

poésie parfaicte, selon l’art; comme il se veoid èz villanelles de

Gascoigne et aux chansons qu’on nous rapporte des nations qui n’ont

cognoissance d’aulcune science, ny mesme d’escripture[242].» À son nom,

on ajoute ordinairement le nom de La Fontaine et celui de Molière, qui

en parle par la bouche d’Alceste, dans la fameuse scène du sonnet.

Il serait injuste d’oublier, parmi ces précurseurs des études

folkloriques, trois autres Français: Christophe Ballard, «seul imprimeur

de musique et noteur de la chapelle du Roy», qui publia plusieurs

recueils de chansons puisées dans la tradition orale[243];

François-Auguste de Moncrif, qui fit quelques complaintes sur les thèmes

populaires[244]; et surtout l’infatigable Restif de La Bretonne, qui

cita mainte chanson bourguignonne dans ses étranges romans.

Mais c’étaient là des amateurs d’occasion, et leurs sympathies pour la

poésie populaire n’étaient pas assez réfléchies pour constituer un

programme littéraire. Moins nombreux et quelque peu attardés furent ceux

qui pensèrent à tirer des effets artistiques de la simple et vieille

ballade du peuple.

C’est à peine si l’influence anglaise, en Allemagne si bienfaisante, se

fit sentir en France au XVIIIe siècle; Percy y fut presque inconnu

jusqu’en 1806, aussi les rares tentatives pour transplanter dans ce pays

le goût de la ballade populaire demeurèrent-elles toujours sans succès.

Ossian fut plus heureux que Percy. Dès le mois de septembre 1760, le

_Journal étranger_ publiait les «fragments d’anciennes poésies, traduits

en anglais de la langue erse, que parlent les montagnards

d’Ecosse[245]». En 1762 en parut la première traduction française

imprimée séparément: _Carthon_. Le culte de «l’Homère celtique» était

entièrement établi quand Letourneur donna sa traduction des «poésies

galliques d'Ossian, fils de Fingal» (1778), traduction qui eut un succès

prodigieux; il ne sera pas affaibli vingt ans plus tard, quand paraîtra

celle de Baour-Lormian.

Chateaubriand, pendant son séjour en Angleterre, se fit _grand partisan

du barde écossais_. «J'aurais soutenu, disait-il beaucoup plus tard, la

lance au poing son existence envers et contre tous, comme celle du vieil

Homère. Je lus avec avidité une foule de poèmes inconnus en France,

lesquels, mis en lumière par divers auteurs, étaient indubitablement, à

mes yeux, du père d'Oscar, tout aussi bien que les manuscrits runiques

de Macpherson. Dans l'ardeur de mon zèle et de mon admiration, tout

malade et tout occupé que j'étais, je traduisis quelques productions

ossianiques de John Smith[246].»

Et, en 1797, il écrivait au chapitre XXXVIII de son _Essai historique,

politique et moral sur les révolutions anciennes et modernes:_

Le tableau des nations barbares offre je ne sais quoi de romantique

qui nous attire. _Nous aimons qu'on nous retrace des usages

différents des nôtres_, surtout si les siècles y ont imprimé cette

grandeur qui règne dans les choses antiques, comme ces colonnes qui

paraissent plus belles lorsque la mousse des temps s'y est

attachée. Plein d'une horreur religieuse, avec le Gaulois à la

chevelure bouclée, aux larges bracca, à la tunique courte et serrée

par la ceinture de cuir, on se plaît à assister dans un bois de

vieux chênes, autour d'une grande pierre, aux mystères redoutables

de Teutates.

Mme de Staël, dans le fameux chapitre XI de son livre _De la Littérature

considérée dans ses rapports avec les institutions sociales_, établit la

division, plus fameuse encore, des «deux littératures tout à fait

distinctes, celle qui vient du Midi et celle qui descend du Nord, celle

dont Homère est la première source, celle dont Ossian est l'origine».

Elle ajouta que «l'on ne peut décider d'une manière générale entre les

deux genres de poésies dont Homère et Ossian sont comme les premiers

modèles. Toutes mes impressions, disait-elle, toutes mes idées me

portent de préférence vers la littérature du Nord». Nous n’insisterons

pas sur l’importance de ces lignes. Disons seulement que l’impérial

ennemi de Mme de Staël, lui aussi, admirait le barde écossais; il en

porta avec lui la traduction italienne de Cesarotti et la lisait entre

deux batailles--comme Alexandre lisait son Homère. Jusque dans ses

proclamations, Napoléon imitait la prose rythmée de Macpherson[247].

Il y eut en France toute une génération de Malvina, d’Oscar et de Selma.

Sous le Directoire, on voyait dans les nuits froides et orageuses, au

milieu du Bois de Boulogne, des bommes demi-nus, assis autour de feux

druidiques[248]. En 1804, Charles Nodier composait les _Essais d’un

jeune barde_. En 1808, Lamartine chantait:

Toi qui chantais l’amour et les héros,

Toi, d’Ossian la compagne assidue,

Harpe plaintive, en ce triste repos,

Ne reste pas plus longtemps suspendue[249].

En 1818, Victor Hugo envoyait aux Jeux floraux de Toulouse un poème

ossianique, _les Derniers Bardes_. Une année plus tard, Balzac, âgé de

dix-neuf ans, composant son _Cromwell_, écrivait à l’une de ses soeurs:

«Tiens, ce qui m’embarrasse le plus, ce sont celles [les situations] de

la scène première entre le roi et la reine. _Il doit y régner un ton si

mélancolique, si touchant, si tendre_, des pensées si pures, si

fraîches, que je désespère! Il faut que cela soit sublime tout du

long... Si tu as la _fibre ossianique_, envoie-moi des couleurs, chère

petite, bonne, aimable, gentille soeur que j’aime tant[250]!»

Mérimée, lui aussi, n’échappa pas à cette fièvre bardite, car au mois de

janvier 1820, J.-J. Ampère put écrire à son ami Jules Bastide: «Je

continue avec Mérimée à apprendre la langue d'Ossian, nous avons une

grammaire. Quel bonheur d’en donner une traduction exacte avec les

inversions et les images naïvement rendues[251]!»

Sainte-Beuve range Ossian parmi les «grands-oncles étrangers» d’Alfred

de Vigny[252] et signale l’influence de Macpherson dans les vers

d’Alfred de Musset:

Pâle Étoile du soir, messagère lointaine,

qui sont de 1840, mais qui ne sont pas le dernier écho de «l’Homère

celtique».

Les poèmes ossianiques cependant n’ont pas joué en France le même rôle

qu’ailleurs. Tandis qu’en Allemagne ou en Bohême, par exemple, ils

avaient stimulé le goût de l’étude du passé national, éveillé la

curiosité en faveur des traditions populaires, en France, au contraire,

ils n’eurent d’influence que par ce qu’ils avaient de plus littéraire et

de plus général: cette sensiblerie commune au XVIIIe siècle, cette

mélancolie, cette vague tristesse si chère aux solitaires,--sentiments

que Rousseau et Goethe n’avaient pas peu contribué à faire partager à

leurs contemporains.

Le premier qui ait subi en France l’influence des collectionneurs de

ballades anglais, paraît avoir été P.-A. de La Place (1707-1793),

écrivain médiocre qui avait appris l’anglais au collège de Saint-Omer et

débuté par une insignifiante traduction de la _Venise sauvée_ d’Otway.

En 1773, dans ses _OEuvres mêlées_, il avait «rajeuni» le langage de

quelques «romances historiques» en vers: _Léonore d’Argel, Frédégonde et

Landri, le Chevalier et la fille du berger_[253].

Dans son recueil des _Pièces intéressantes et peu connues_ (Bruxelles,

1784-1785), il donna toute une série d’anciennes romances et contes qui

témoignent une certaine connaissance des recueils anglais qu’il avait

voulu imiter. C’est ainsi que, dans une note, il reconnaît avoir

emprunté à «un historien anglais» la _Rosamonde, romance galante et

tragique_, l’une des plus connues des _Reliques_ de Percy[254].

D’ailleurs, il précisa ses intentions dans une intéressante

introduction:

Pourquoi, dit-il, avons-nous si peu ou, pour mieux dire, presque

pas, de ces anciennes romances historiques, tragiques ou

intéressantes, à quelques égards que ce soit, tandis que les

Espagnols, les Anglais, les Allemands, etc., en ont des recueils

qui se font toujours lire avec d’autant plus de plaisir, qu’en

rappelant plus ou moins bien à la mémoire des événements faits pour

occuper ou le coeur ou l’esprit, elles ont de plus le mérite de

peindre les moeurs anciennes, toujours faites, soit pour nous

amuser, soit pour nous instruire agréablement?

Le prodigieux succès de la romance de Marlborough pourrait seul en

donner la preuve, si l’empressement avec lequel nous nous hâtons de

transporter les romances étrangères dans notre langue était

aujourd’hui moins connu.

Le Français a pourtant chanté dans tous les temps!... Mais dût

cette frivolité dont on l’a si souvent accusé, et son goût pour le

changement, lui avoir fait négliger et, par degrés, totalement

oublier les anciennes chansons de nos aïeux, il n’est pas moins

étonnant qu’il s’en trouve si peu de vestiges dans les anciens

recueils, où presque tous les genres de poésies qui furent jadis à

la mode se trouvent, soit en totalité, soit en partie, conservés

jusqu’à nos jours.

Dira-t-on que nos fabliaux (dont M. Legrand vient de nous donner un

choix qui lui fait tant d’honneur) n’étaient en effet que des

romances chantées par les ménétriers, et dont les airs,

probablement peu faits pour en perpétuer la mémoire, sont, ainsi

que ces petits poèmes, insensiblement tombés dans l’oubli?... Le

contraire se prouve par les chansons amoureuses de Thibaut, comte

de Champagne, d’Enguerrand de Coucy et autres, dont les airs ont

passé jusqu’à nous, ainsi que leurs chansons.

En attendant que cette question, faite pour inviter quelque plume

plus exercée dans ce genre que celle de l’éditeur, soit décidée, il

fera des voeux pour que les littérateurs et les amateurs des

anciennes romances répandues, ne dût-ce être que parmi le peuple de

nos différentes provinces, les communiquent au public, ainsi qu’il

en donne l’exemple en insérant celle qui suit dans un recueil, dont

le but est de rassembler les parties ou négligées ou presque

oubliées servant à l’histoire ou aux belles-lettres de la

nation[255].

Le spécimen inséré était une «ancienne romance picarde», _le Comte Orry

et les nonnes de Farmoutier:_

Le comte Orry disait, pour s’égayer,

Qu’il voulait prendre le couvent de Farmoutier,

Pour plaire aux nonnes et pour les désennuyer, etc.[256].

Dans une note, l’éditeur reconnaissait qu’ «il ne restait de cette

romance, que l’on croit du XIVe ou du XVe siècle, que quelques

fragments, dont la singularité a paru assez piquante, pour engager M. D.

L. P. à tenter d’en remplir les lacunes _et d’en rajeunir à peu près le

langage_. Il a cru même devoir en conserver l’air sur lequel il a

autrefois entendu chanter et danser ces mêmes fragments, dans la

Picardie[257]».--Et il insérait une pièce en plus, _le Convoi du Duc de

Guise_, «romance ou chanson des rues».

Un autre amateur de la ballade britannique essayait vers la même époque

d’en transplanter quelques-unes en France. Ce n’était autre que Florian.

Il traduisit _le Vieux Robin Gray_ de lady Lindsay; cette charmante

ballade d’origine récente et nullement campagnarde était un pastiche

adroitement calqué sur un sujet traditionnel et adapté à un vieil air

écossais: sous le couvert de l’anonymat, elle passa longtemps pour une

ballade populaire authentique[258]. Les paroles de Fiorian furent mises

en musique par Martini, l’auteur de _Plaisir d’Amour_; cette traduction

obtint un grand succès en France. En 1816, Mme Charles la chantait à

Lamartine, et le poète du _Lac_, trente ans plus tard, déclarait dans

une page de _Raphaël_ qu’il ne pouvait entendre sans pleurer les vers de

cette touchante ballade:

Quand les moutons sont dans la bergerie,

Quand le sommeil aux humains est si doux,

Je pleure, hélas! les chagrins de ma vie,

Et près de moi dort mon vieil époux[259].

Pardonnons à Florian d’avoir cru l’embellir en éliminant de parti-pris

ce qui en faisait la «couleur locale» et la valeur expressive.

(L’original, par exemple, porte «ronfle» au lieu de «dort».) Faisons-lui

plutôt honneur d’avoir été l’un des premiers et l’un des rares qui

surent comprendre au XVIIIe siècle le charme de ce genre naïf.

Mais le Français qui le premier exprima des idées claires sur la ballade

anglaise et prononça le nom de Percy, ce fut Albin-Joseph-Ulpien Hennet,

l’auteur de la _Poétique anglaise_ (Paris, 1806, 3 vol.). «Les Anglais

nomment ballade ce que nous appelons romance: c’est le récit, mis en

chanson, d’une aventure amoureuse et triste. La ballade a, chez eux, un

style plus simple, plus naturel, une couleur plus sombre; il s’y mêle

quelquefois des esprits, des revenants, etc.»

Telle est la définition de la ballade anglaise que donna Hennet dans son

ouvrage où se trouvait un chapitre spécial consacré à ce genre de

poèmes[260]. Il cita comme des plus fameuses: _la Chasse dans les monts

Cheviot_ et _les Enfants dans la forêt_, sans oublier les ballades qui

célèbrent les exploits de Robin Hood, Gilderoy et Adam Bell; il en loua

surtout la simplicité de la forme et déclara qu’elles avaient toujours

beaucoup de succès auprès du public anglais, et qu’on les récitait

encore dans les rues de Londres. «Percy, disait-il en terminant, a

recherché toutes les anciennes ballades anglaises, écossaises et

irlandaises et, en rajeunissant le style, en a fait un recueil.»

L'année suivante, le _Conservateur_[261] et le _Magasin

encyclopédique_[262] saluèrent l’apparition d’une nouvelle édition des

_Reliques of Ancient English Poetry_, augmentées cette fois d’un

quatrième volume.

En 1808, les _Archives littéraires de l’Europe_ donnèrent pour la

première fois en France, à ce qu’il paraît, la traduction intégrale d’un

morceau des _Reliques_. C’était l’histoire de _Christabelle et Sir

Cauline_. «Nous avons cru, disait son traducteur, que cette ballade

pourrait intéresser, _même aujourd’hui_, par la noble simplicité et la

naïveté touchante qui y régnent[263].»--Notons encore, en passant, une

«Lettre de M. Charles Villers à M. Millin, sur un Recueil d’anciennes

poésies allemandes», publiée en tête du cahier de septembre 1810, du

_Magazin encyclopédique_.

Nous voici arrivés à un ouvrage qui sous bien des rapports eut une

importance capitale: cette importance il aurait pu l’avoir également

pour la poésie populaire si son auteur l’eût aimée davantage. En 1810,

Mme de Staël fit imprimer la première édition de ce livre si

retentissant _De l’Allemagne_, auquel il nous faut presque toujours

remonter quand il s’agit du romantisme. Il va sans dire qu’elle y

consacra une large place aux «romances» de Bürger, de Goethe et de

Schiller. Elle en fit un grand éloge et ces louanges ainsi données

firent que Millevoye, Victor Hugo et Émile Deschamps composèrent des

ballades[264]. Mais Mme de Staël ne se prit jamais d’enthousiasme pour

la poésie populaire d’où la «romance» littéraire était cependant sortie.

«Il y a des improvisateurs parmi les Dalmates, disait-elle

dédaigneusement, _les sauvages en ont aussi_[265].» Aussi ne

consacra-t-elle au recueil de Herder que ces quelques lignes assez

froides:

Herder a publié un recueil intitulé _Chansons populaires_; ce

recueil contient les romances et les poésies détachées où sont

empreints le caractère national et l’imagination des peuples. On y

peut étudier la poésie naturelle, celle qui précède les lumières.

La littérature cultivée devient si promptement factice, qu’il est

bon de retourner quelquefois à l’origine de toute poésie,

c’est-à-dire à l’impression de la nature sur l’homme, avant qu’il

eût analysé l’univers et lui-même. La flexibilité de l’allemand

permet seule peut-être de traduire ces naïvetés du langage de

chaque pays, sans lesquelles on ne reçoit aucune impression des

poésies populaires; les mots, dans ces poèmes, ont par eux-mêmes

une certaine grâce qui nous émeut comme une fleur que nous avons

vue, comme un air que nous avons entendu dans notre enfance: ces

impressions singulières contiennent non seulement les secrets de

l’art, mais ceux de l’âme où l’art les a puisés. Les Allemands, en

littérature, analysent jusqu’à l’extrémité des sensations, jusqu’à

ces nuances délicates qui se refusent à la parole, et l’on pourrait

leur reprocher de s’attacher trop en tout genre à faire comprendre

l’inexprimable[266].

Puis, elle passa aux autres ouvrages de Herder qui l’intéressaient

davantage. Henri Heine, qui entreprit plus tard de compléter, dans un

nouveau livre _De l’Allemagne_, les informations littéraires de Mme de

Staël, reprocha vivement à son illustre devancière d’avoir si peu parlé

de la poésie populaire et du culte qu’ont les Allemands pour ce

genre[267].

Les Espagnols, les premiers, eurent les honneurs d’une traduction de

leurs poésies nationales en français: au mois de juillet 1783, la

_Bibliothèque universelle des Romans_ avait publié un choix de romances

relatives au Cid, choix qui aurait dû beaucoup intéresser les

admirateurs toujours nombreux de Corneille. Mais cette traduction passa

presque inaperçue, et l’Espagne attendit le jour où, mieux connue, elle

serait plus justement estimée. Les guerres de Napoléon d’abord, et plus

tard le succès du _Dernier des Abencérages_ et de _Don Juan_ vont

contribuer puissamment à remettre en faveur le pays de _Gil Blas_.

Il nous paraît, toutefois, que ce fut par l'intermédiaire de l'Allemagne

que le _Romancero_ devint à la mode en France; les premiers ouvrages

français relatifs à ce sujet ne sont, en effet, que des traductions de

l'allemand ou des travaux qui procèdent d'études antérieures allemandes:

tel l'_Essai sur la littérature espagnole_ (Paris, 1810, in-8°), telles:

l'_Espagne en mil huit cent huit_, par J.-F. Rehfues, trad. de

l'allemand en 1811 (Paris, Treuttel et Wurtz, 2 vol. in-8°), et

l'_Histoire de la littérature espagnole_, traduite de l'allemand de

Friedrich Bouterwek (Paris, 1812, in-8°), tel enfin l'ouvrage bien connu

_De la littérature du Midi de l'Europe_ de Simonde de Sismondi, livre

entièrement écrit d'après les travaux allemands[268].

En 1814, parut la première traduction du _Romancero_ du Cid en vers

français: _le Cid, romances espagnoles imitées en romances françaises_,

par le baron A. Creuzé de Lesser (1771-1839), auteur d'un curieux

_Voyage en Italie_ (1804) dans lequel il avait vivement attaqué les

antiquités classiques, et d'un poème épique qui, s'il n'est pas une

oeuvre de valeur, a du moins son intérêt comme un signe des temps, _les

Chevaliers de la Table ronde, poème en vingt chants_ (1812; trois

éditions).

Il va sans dire que Creuzé de Lesser ne conserve pas la couleur locale

de ses originaux. «Il en a peur, dit M. Gustave Lanson: tout

l’effarouche, tout ce qui n’est pas au goût français de 1810, le brutal,

le populaire, le surnaturel et, il faut bien le dire, aussi le naturel.

Il demande grâce dans sa _Préface_ pour le détail singulier des moeurs,

qui pourrait étonner; mais il a eu soin de ne pas laisser grand’chose

qui étonne[269].» Après avoir étudié cette traduction, M. Lanson conclut

de la façon suivante: «D’un bout à l’autre de ses traductions, le pauvre

écrivain travestit inconsciemment l’original espagnol, même quand il

croit le rendre exactement... Les idées conventionnelles du goût

classique collent, si je puis dire, au langage ramassé dans les

tragédies et dans la poésie du temps, et Creuzé de Lesser, malgré ses

bonnes intentions, amène les unes avec les autres, si bien que le

_Romancero_ du Cid se recouvre d’un faux vernis qui date

déplorablement[270].»

Il nous semble pourtant que l’éminent critique juge un peu trop

sévèrement le bon traducteur; il le juge surtout en se plaçant au point

de vue d’aujourd’hui. Si Creuzé de Lesser nous paraît peu avancé sur son

temps, il le paraissait bien davantage à ses contemporains. Citons

d’abord cette _Préface_ où il a exposé les principes qui ont guidé sa

traduction: l’ouvrage est dédié aux membres de l’Académie de Madrid.

«Puissiez-vous, Messieurs, leur dit-il, juger _que je n’ai point

dénaturé la singulière énergie et la merveilleuse simplicité de ces

romances presque autant antiques que le héros... Même en y laissant bien

des choses hasardées pour la délicatesse française_, j’ai tâché de

conserver tout ce qu’elles offrent de remarquable.» Citons ensuite

l’opinion d’un critique du temps, M. Dussault, du _Journal des Débats_,

qui, s’il n’a point de haine pour la romance espagnole, s’irrite

cependant contre son traducteur français auquel il reproche de n’avoir

pas eu assez le souci de ses lecteurs.

Je ne range point l’auteur de ce recueil parmi les _romantiques_,

écrivait-il; il n’est pas, ce me semble, de la confrérie; il fait

des vers et non pas des systèmes. Il est permis au talent de

chercher partout des sujets et de mettre à profit les richesses de

toutes les littératures du monde... Voyez M. de Sismondi traduisant

en prose quelques-unes de ces mêmes romances que M. de Lesser vient

de mettre en vers: il en déguise la platitude, il en adoucit la

rudesse, il en polit la grossièreté, il ennoblit les détails trop

bas; il orne les endroits trop nus; il retranche, il ajoute, etc...

_M. de Lesser n’a pris soin ni d’effacer, ni de farder et

d’embellir_[271].

Et le critique blâma sévèrement le poète-traducteur d’être allé jusqu’à

«respecter des traits qu’on supporterait tout au plus dans nos chansons

de rue». Malheureusement pour le pauvre M. de Lesser, quelques années

plus tard, on ira si loin dans ce sens que ses timides essais ne

paraîtront pas plus romantiques que ne l’étaient les poèmes sentimentaux

du «genre troubadour».--Nous nous trompons, les révolutionnaires

littéraires de 1824 sauront les distinguer, et ce sera Émile Deschamps

lui-même, le futur traducteur du _Cid_ qui, dans _la Muse française_,

rendra, le premier, hommage à son prédécesseur[272].

La vogue des «choses d’Espagne», qui caractérise non seulement le

romantisme français, mais aussi celui des Anglais, des Allemands et des

Russes, était maintenant inaugurée. Le _Romancero_ sera très estimé par

_le Conservateur littéraire_ des frères Hugo (1819-1821), par _la

Minerve littéraire_, (plus tard _l’Abeille_) à laquelle un certain L.

Rincovedro (est-ce un pseudonyme?) fournira de longs et de curieux

articles sur la littérature espagnole, dans lesquels se trouvent déjà

signalées les étranges libertés de Victor Hugo à l’égard de l’Espagne.

Il sera mis à la mode surtout par la collection publiée en 1821 par Abel

Hugo: _Romancero e historia del rey de España don Rodrigo_, qui fut,

s’il faut en croire Sainte-Beuve, le seul livre espagnol que posséda

Victor Hugo[273]! En 1825 paraîtra le _Théâtre de Clara Gazul_ de

Mérimée; en 1826, Chateaubriand fera enfin imprimer son _Dernier des

Abencérages_, ce «premier témoignage rendu par l’école romantique à un

pays si inconnu[274]» (il l’avait écrit en 1809). En 1828, Émile

Deschamps publiera sa traduction du _Romancero_, très belle mais assez

fantaisiste, dans ses _Études françaises et étrangères_, et la fera

précéder d’une préface romantique qui est restée fameuse[275]. Viendront

ensuite Alfred de Musset avec ses _Contes d’Espagne et d’Italie_,

Théophile Gautier avec _Tra-los-Montes_, puis toute une série d’autres

ouvrages, avant qu’en 1845 Mérimée ne commence la période _naturaliste_

avec sa _Carmen_[276].

Vers 1820, on se mit en France à étudier avec plus d’ardeur la poésie

populaire des pays étrangers. Jean-Alexandre Buchon, historien estimable

(1791-1846), publia en 1821, deux ans avant le recueil de Claude

Fauriel, un article relatif aux chants populaires des Grecs modernes,

dans le _Constitutionnel_; deux ans plus tard il revenait sur le même

sujet dans le _Mercure du XIXe siècle_[277].--Le baron d'Eckstein,

philosophe bien connu, donna en 1823 trois articles sur les _Eddas_

Scandinaves, dans les _Annales de la littérature et des arts_, journal

de la Société des Bonnes-Lettres[278].

Cette même année 1823, Claude Fauriel achevait, pour le faire paraître

en 1824-25, chez Firmin Didot, le premier recueil dans ce genre qui fût

publié en France, les _Chants populaires de la Grèce moderne_ (2 vol.;

texte original et traduction française en regard). Malgré son caractère

scientifique, cet ouvrage obtint un succès presque exclusivement

littéraire: ce qui n’étonnera pas si l’on se rappelle que son auteur,

avant de le publier, avait déjà contribué au mouvement romantique par

son influence sur Manzoni, dont il traduisait les tragédies après les

avoir inspirées[279].

Chez cet original qu’était Fauriel, «l’homme de goût, l’homme délicat et

sensible se retrouvait jusque dans l’érudit en quête du fond et dans

l’investigateur des moeurs simples[280]». Son amour pour l’âge où la

poésie spontanée et naturelle s’épanchait librement était des plus

entiers et des plus sincères. Il est difficile cependant de prétendre

que, par une sorte d’intuition géniale, il ait pu comprendre tout le

charme du primitif, sans y avoir été amené par des influences

étrangères. Mais à qui dut-il ce goût des choses du passé, à quelles

sources exactes puisa-t-il «cette intelligence historique des poésies et

chants nationaux»? C’est ce qu’il est également difficile de dire. Il

voyait dans cette aptitude à se faire une âme primitive, l’une des

meilleures et des plus importantes qualités de l’historien littéraire.

Les études aussi nombreuses qu’approfondies, poursuivies pendant de

longues années, mais sans plan nettement déterminé, firent que, malgré

son savoir extraordinaire, il ne commença à produire qu’après la

cinquantaine[281]. Son esprit se forma lentement, mais sûrement: et si

cette méthode ne lui permit pas d’arriver plus rapidement au but, du

moins il lui dut d’avoir pu fondre en lui toutes les influences qu’il

avait reçues. Ces influences furent nombreuses: depuis celle qu’exerça

sur lui son premier maître, La Tour d’Auvergne,--qui n’était pas

seulement le premier grenadier de la République, mais encore l’un des

meilleurs érudits de province que la France eût alors[282],--jusqu’à

celle de son ami Guillaume de Schlegel. Mais tout ce qu’il a dû à ces

influences, il l’a fait si sien que parfois on a peine à croire qu’il

ait imité; et, là même où il n’est, en réalité, que le vulgarisateur des

idées allemandes, on ne peut se défendre de lui concéder le privilège de

l’originalité.

Démêler d’une façon précise quelles furent les origines des _Chants

grecs_, est chose impossible. Contentons-nous de reconnaître à leur

éditeur le mérite d’avoir mis au point les idées vagues et flottantes

qu’on avait alors en France sur la poésie populaire; il a montré que

l’étude de cette poésie avait un but véritable et qu’il y fallait

apporter une méthode.

On se demandera peut-être comment Fauriel fut amené à commencer par la

Grèce ses investigations sur la littérature primitive. M. Galley, son

dernier biographe, nous l’explique: Fauriel, à l’occasion de ses

recherches sur les origines de civilisations néo-latines, et sur le

moyen âge provençal et italien, avait dû se reporter souvent à

l’histoire littéraire des pays grecs de l’empire d’Orient. En ce qui

concerne l’étude de la langue grecque vulgaire, il avait dû rechercher

avec ardeur les documents nécessaires: les chants et les récits du

peuple. C’est de cette étude que son livre est sorti[283]. «Le long

_Discours préliminaire_ et les commentaires qui précèdent les textes ne

laissent aucun doute sur le soin que Fauriel apporta à ce travail de

philologue, d’exégète et d’historien. Établir les textes sur des copies

souvent incorrectes où l’on avait figuré la prononciation, conserver

cependant la saveur des dialectes particuliers et respecter les

idiotismes était déjà une tâche difficile[284].» Mais Fauriel ne

s’arrête pas là. Il compare ces textes aux romans grecs du moyen âge,

aux autres documents d’une littérature populaire de cette époque, aux

vestiges d’une littérature populaire antique signalés dans les oeuvres

venues jusqu’à nous.--Une partie de ce _Discours_, la plus considérable

peut-être, est l’observation attentive des conditions sociales dans

lesquelles se développe la littérature populaire.

Entre les arts qui ont pour objet l’imitation de la nature,

disait-il, la poésie a cela de particulier que le seul instinct, la

seule inspiration du génie inculte et abandonné à lui-même y

peuvent atteindre le but de l’art, sans le secours des raffinements

et des moyens habituels de celui-ci, au moins quand ce but n’est

pas trop complexe ou trop éloigné. C’est ce qui arrive dans toute

composition poétique qui, sous des formes premières et naïves, si

incultes qu’elles puissent être, renferme un fond de choses ou

d’idées vraies et belles. Il y a plus: c’est précisément ce défaut

d’art ou cet emploi imparfait de l’art, c’est cette espèce de

contraste ou de disproportion entre la simplicité du moyen et la

plénitude de l’effet, qui font le charme principal d’une telle

composition. C’est par là qu’elle participe, jusqu’à un certain

point, au caractère et au privilège des oeuvres de la nature, et

qu’il entre dans l’impression qui en résulte quelque chose de

l’impression que l’on éprouve à contempler le cours d’un fleuve,

l’aspect d’une montagne, une masse pittoresque de rochers, une

vieille forêt; car le génie inculte de l’homme est aussi un des

phénomènes, un des produits de la nature[285].

Les _Chants grecs_ obtinrent un très vif succès et servirent en même

temps deux causes: l’indépendance hellénique et la littérature

romantique.

Nous parlerons peu de la première. Rappelons que, sous l’influence de

Byron, l’Orient et la Grèce rentrèrent en faveur auprès des poètes et

des peintres de la Restauration. «Le romantisme aperçut, dans le ciel

enflammé, du côté où le soleil se lève, des Grecs un peu trop

magnifiques, des Turcs un peu tartares; on ne sait ce qu’il a le plus

admiré, de l’héroïsme des uns ou de la férocité des autres. La

garde-robe et le coffre-fort des Palikares étaient un magasin

d’accessoires où l’on pouvait puiser, à pleines mains, des broderies

lyriques et épiques, bien propres à faire oublier les toges, les casques

et les cothurnes de Ducis et de Baour-Lormian. Avec un enthousiasme

farouche, les romantiques mirent au pillage la bijouterie

levantine[286].» Et, chose prodigieuse, ces sympathies des littérateurs

et des artistes, ce déluge de dithyrambes, d’odes, d’élégies, de

peintures, de lithographies, provoquèrent la création de comités

philhellènes, de quêtes au profit des insurgés[287], entraînèrent enfin

le gouvernement lui-même et aboutirent à l’intervention européenne en

faveur de la Grèce, à Navarin, l’une «des plus mémorables victoires

qu’ait remportées la littérature». Au moment où parurent les _Chants

populaires de la Grèce moderne_, Pouqueville, ancien consul de France

auprès d’Ali-Pacha, donna son _Histoire de la régénération de la Grèce_.

Ces deux livres ont été les deux sources littéraires du philhellénisme

romantique[288]. Lamartine leur doit son _Dernier chant du pèlerinage de

Childe-Harold_. Hugo s’est directement inspiré de Fauriel dans les

_Orientales_[289]. Les poètes de troisième ordre, comme Népomucène

Lemercier, et de cinquième ordre, comme Léon Halévy, mirent simplement

en vers français la prose de Fauriel, sans beaucoup de bonheur

toutefois. «On n’a pas oublié, écrivait Mérimée après la mort de

Fauriel, sa belle traduction des _Chants klephtiques_, et je ne crois

pas me tromper en disant qu’une partie de l’intérêt qu’excita en France

l’insurrection grecque était due à cette traduction et à l’excellente

préface qu’il y avait ajoutée. Bien des gens qui regardaient les Grecs

comme un peuple de rusés intrigants les reconnurent d’après M. Fauriel

pour des héros continuateurs de leurs ancêtres[290].»

D’autre part, le recueil des _Chants grecs_ inaugura en France l’étude

de la poésie populaire, étude qui prit une double direction:

scientifique et littéraire. _Le Globe_, qui mobilisait alors les forces

romantiques, consacra au nouvel ouvrage quatre articles du doux

philosophe Théodore Jouffroy[291].

M. Fauriel, y disait-on, familiarisé depuis longtemps avec cette

sorte de recherches où la littérature et l’histoire se commentent

l’une par l’autre, a conçu l’heureuse idée de recueillir, au profit

des lettres, ces chants populaires des Grecs modernes et d’en

tirer, pour l’instruction de l’histoire, _des renseignements

irrécusables sur leur condition politique et civile, leurs

habitudes domestiques et religieuses_, et les principaux événements

qui avaient, avant l’insurrection, signalé leur existence

nationale. Il en est résulté un livre où tout est neuf, et _que les

littérateurs et les historiens se disputeront_, parce qu’il offre à

ceux-là un monument poétique de la plus grande originalité, et à

ceux-ci des documents authentiques sur un peuple inconnu que

l’Europe vient de découvrir au milieu de la Méditerranée. Tel est

l’ouvrage de M. Fauriel[292].

À l’étranger, le succès fut également vif; le 10 juillet 1824, Goethe

écrivait à Mlle Thérèse von Jakob: «L’ouvrage annoncé: _Chants

populaires de la Grèce moderne_, par Fauriel, est paru; ainsi nos

voisins nous ont dépassés sur un terrain où nous autres Allemands

tâtonnions depuis des années déjà[293].»

Une traduction anglaise, deux traductions allemandes (dont l’une par le

poète bien connu Wilhelm Müller), enfin, une traduction italienne,

attestent mieux que toute autre chose le succès universel de Fauriel.

Avant de parler de l’influence littéraire des _Chants grecs_, disons que

leur éditeur exerça une influence directe et personnelle sur plus d’un

de ses contemporains et particulièrement sur ses jeunes amis J.-J.

Ampère et Prosper Mérimée[294].

Toute une collection de traductions, d’imitations des poésies étrangères

de toutes espèces, suivit les _Chants populaires de la Grèce moderne_.

Ce fut ce folklorisme romantique qui réhabilita Perrault, le vieux

conteur national qui avait puisé le premier au fond des traditions

populaires. Charles Nodier se fit le champion des charmants _Contes de

fées_[295]. Quelques années plus tard, Théophile Gautier proclama _Peau

d’âne_ le «chef-d’oeuvre de l’esprit humain, quelque chose d’aussi grand

dans son genre que _l'Iliade_ et _l’Énéide_[296]», tandis que Gérard de

Nerval appelait son auteur «le seul écrivain vraiment national de tout

le XVIIe et le XVIIIe siècle[297]».

En même temps que les _Chants grecs_ parut une sorte de roman

historique, le _Tableau slave du cinquième siècle_, par la princesse

Zénaïda Wolkonska, étalage de mythologie slave d’après l’historien russe

Karamzine. Ce _Tableau_ n’est pas beaucoup plus vrai que le _Czar

Démétrius_ de M. de La Rochelle, mais il est intéressant à cause de

quelques poésies populaires russes que son auteur avait intercalées dans

le texte[298].

Quelques mois seulement après l’ouvrage de Fauriel parurent les

_Ballades, légendes et chants populaires de l’Angleterre et de

l’Ecosse_, par sir Walter Scott, Thomas Moore, Campbell, etc., traduits

par A. Loève-Veimars (Paris, 1825, in-8°, pp. 413). Cette traduction,

faite en prose, obtint un très grand succès. _Le Globe_, après avoir

fait certaines réserves sur le choix des morceaux, loua le recueil «qui

nous révèle un genre de poésie anglaise peu connu encore chez nous, et

qui contient des pièces de grande originalité[299]». Et, dans les

_Annales de la littérature et des arts_, Edmond Géraud ne proposait rien

moins que de faire pour la France un recueil de même nature:

C’est surtout en lisant cette collection de ballades étrangères,

disait-il, que nous avons regretté plus d’une fois qu’il ne soit

tombé dans la pensée d’aucun homme de goût de faire aussi quelques

voyages à travers nos provinces, avec le projet d’y recueillir nos

chansons historiques et ces vieilles romances qui se chantent

encore dans nos veillées de village, ou dans les travaux de la

campagne. Un tel projet ne pourrait paraître tout à fait inutile

qu’à ces esprits dédaigneux qui se sont depuis longtemps accoutumés

à croire que toutes les sources littéraires résidaient uniquement

dans les bibliothèques de Paris. Mais les hommes enclins à penser

que les traditions des vieux temps, que la trace de certaines

superstitions ou le souvenir de certaines catastrophes locales,

font aussi partie de l’histoire poétique d’une nation, ces

hommes-là, disons-nous, accueilleront sans doute avec un vif

intérêt un recueil de chants populaires, traduits des différents

patois que l’on parle encore dans quelques parties de la France...

D’ailleurs, combien de beautés nouvelles, combien de situations

attachantes dorment peut-être au fond de cette littérature des

hameaux, qui, pour avoir ses racines dans notre propre sol, n’en

demeure pas moins encore beaucoup trop ignorée parmi nous. Le

talent ne doit rien dédaigner: il est probable, comme l’observe

fort bien Mme de Staël (_sic_), que les événements racontés dans

_l'Iliade_ ou dans _l’Odyssée_, étaient chantés par les nourrices

avant qu’Homère en fît le chef-d’oeuvre de l’art... Qui peut prévoir

ce qu’un homme doué d’une vive imagination apercevrait dans tel

récit de nos filandières des Vosges ou des Pyrénées? Nous avons

remarqué, pour notre compte, une foule de chansons languedociennes

et surtout des rondes gasconnes, où se trouvent, parmi des détails

de moeurs très piquants, des sujets de contes ou de ballades, dont

pourrait tirer le plus grand parti ce petit nombre de nos poètes

qui ont su se garantir du pathos à la mode, et qui sentent encore

le mérite d'une simplicité ornée[300].

Cette même année 1825 parurent encore: les _Chants héroïques des

montagnards et matelots grecs_, de Népomucène Lemercier, avec une _Suite

aux chants héroïques grecs_; le _Chansonnier alsacien _, publié à

Strasbourg par C.F. Hartmann; une nouvelle traduction d'Ossian, due à de

Saint-Ferréol.

Voulez-vous connaître l'esprit public d'un peuple? écrivait le

_Journal de la Littérature_ à propos du recueil Hartmann; lisez ses

chansons populaires; je ne parle pas de celles qu'on lui chante,

mais de celles qu'il fait lui-même et qu'il chante. Êtes-vous en

province, à la campagne? écoutez la chanson du laboureur, du

jardinier, de la fille du fermier, de la fileuse; dans une ville de

commerce? entendez les chants qui retentissent dans les ateliers,

dans les places et sur les ports... C'est surtout dans le

département du Rhin et dans l'idiome allemand que l'on peut se

convaincre de la vérité de ces observations, et l'on s'aperçoit

facilement, par le choix même du recueil que nous annonçons, que

ces chansons sont en possession de plaire, et M. Hartmann n'a pas

eu d'autre intention que de charmer les loisirs de ses concitoyens,

en leur offrant ces étrennes agréables. Nous pouvons assurer,

d'après nos connaissances locales, qu'il a parfaitement réussi et

qu'il y a peu d'almanachs chantants, de chansonniers et de

collections de ce genre qui soient faits avec plus d'à propos et de

goût[301].

À la même époque, Augustin Thierry insérait des ballades anglaises dans

les «notes et pièces justificatives» qui accompagnent son _Histoire de

la Conquête de l'Angleterre_ (1825); Sénancour publiait un article sur

les _Chansons populaires chez quelques orientaux_ [Chinois], article

probablement composé à l'aide de quelque traduction allemande. La

conclusion à laquelle aboutissait l'auteur d'_Obermann_ est assez

intéressante pour être citée: «Il nous manque, dit-il, des chants

vulgaires, doucement nourris d’une politique vraie, ou même de

sentiments religieux exempts de puérilités supersticieuses[302].»

En 1826 virent le jour: les _Contes populaires allemands_ de J.-Ch.-A.

Musäus, les _Ballades et chants populaires de la Provence_ traduits en

prose française par Marie Aycard, les _Chants populaires des frontières

méridionales de l’Ecosse_ par sir Walter Scott, traduits par

Artaud[303], ouvrage connu de Mérimée et mentionné--très

discrètement--dans _la Guzla._

En 1827: les _Contes du gay savoir, les fabliaux, ballades et traditions

du moyen âge_, publiés par Ferdinand Langlé, recueil qui obtint un

certain succès littéraire, malgré son caractère scientifique[304]; les

_Poésies européennes_ de Léon Halévy, traduction de ballades étrangères,

dont plusieurs russes, tchèques et polonaises; les _Mélodies

romantiques_, «choix de nouvelles ballades de divers peuples», livre où

se trouve même une pièce serbe; les _Ballades allemandes, _traduites par

Ferdinand Flocon; enfin, _la Guzla_.

Durant cette époque, on le verra au paragraphe suivant, la poésie

populaire des Serbo-Croates ne resta pas inconnue ni du public français

en général, ni de Prosper Mérimée en particulier.

Si nous jetons un coup d’oeil sur ce qui précède, nous constaterons qu’à

la veille de la grande bataille romantique, la poésie populaire ne

plaisait en France qu’à la condition d’être étrangère. On fit bon

accueil aux chants grecs qu’offrait Fauriel, aux ballades écossaises

traduites par Artaud, aux ballades allemandes, Scandinaves, anglaises,

aux romances espagnoles, aux chants serbes; mais presque personne ne

s’intéressa à la poésie populaire française. Peu nombreux furent ceux

qui songèrent à s’inspirer de la littérature nationale du moyen âge, qui

est, on le sait, un produit aussi collectif, anonyme, impersonnel que

l’est la vraie littérature populaire[305]. «Cela doit paraître une chose

étrange, dit le professeur américain Henry A. Beers, lorsqu’on se

rappelle que la littérature française du moyen âge fut la plus influente

de l’Europe et qu’elle contient, depuis la _Chanson de Roland_ jusqu’au

_Roman de la Rosé_ et Villon, le plus riche trésor de sujets

romantiques: chroniques, chansons de geste, romans d'aventures,

fabliaux, lais, légendes de saints, homélies, miracles, chansons,

farces, jeus partis, pastourelles, ballades,--bref, tous les genres

cultivés au moyen âge. Il est vrai que cette littérature ne resta pas

sans exercer une certaine influence sur les romantiques de 1830.

Théophile Dondey écrivit un poème sur Roland; Gérard de Nerval célébra

la naïveté et la couleur nationale des chansons populaires de la

Touraine; mais ce fut tout ou presque tout. Les principales inspirations

vinrent de l’étranger[306].»

On pourrait ajouter plus d’un nom à la liste de M. Beers, mais la

conclusion resterait sensiblement la même. Du reste, ce manque de

sympathie envers le passé de leur pays fut de bonne heure reproché aux

romantiques français. Déjà en 1814, le classique Dussault écrivait dans

le _Journal des Débats_: «Si la chanson du _Roi Dagobert_ était

l’ouvrage de quelque Anglais ou Allemand, elle enchanterait probablement

toute l’école _romantique_[307].» Quelques années plus tard, Henri de

Latouche adressait le même reproche aux jeunes novateurs: «Ce n’est pas

ainsi, disait-il, que les Allemands ont agi envers leur pays: écouter

dans leurs chants l’accent de la patrie et songer à la vôtre[308].» En

vain Edmond Géraud regrettait-il «qu’il ne soit tombé dans la pensée

d’aucun homme de goût de faire quelques voyages à travers nos provinces,

avec le projet d’y recueillir nos chansons historiques et ces vieilles

romances qui se chantent encore dans nos veillées de village ou dans les

travaux de la campagne[309]». Ce sera en 1840 seulement que M. de La

Villemarqué publiera son _Barzaz-Breiz_, la première collection de la

poésie populaire indigène.

§ 5

"La Guzla" de Prosper Mérimée · 第 44 / 231 题