Aujourd'hui le nom de ballade sert à désigner deux sortes de poèmes tout
à fait différents; la première est «soumise à des règles rigoureusement
précises», la seconde «flottante, indéterminée, difficile à définir et à
caractériser, qui tend à devenir en tout pays synonyme de _chansons
populaires, _dans la mesure où ce mot lui-même désigne, comme on
l'entend bien, les chansons légendaires, et non pas les couplets qui
s'échappent du tréteau de nos cafés-concerts, pour se répandre à travers
les rues des grandes villes[207]».
Nous n'aurons pas à nous occuper du premier genre, celui de la _ballade
classique _comme en avaient composé Froissart, Eustache Deschamps,
Christine de Pisanc, Alain Chartier, Charles d'Orléans, Villon ou Marot.
Il n'a, du reste, presque aucun rapport avec le second, si ce n'est la
même étymologie _(ballar, _danser, sauter). Rappelons seulement que la
ballade classique est morte depuis le XVIe siècle, malgré quelques
tentatives pour la remettre en honneur, faites au XVIIe siècle par La
Fontaine et Mme Deshoulières, de nos jours par Théodore de Banville,
Albert Glatigny, François Coppée et M. Jean Richepin[208]; résurrections
passagères et artificielles.
Quant à la _ballade romantique, _remarquons que, dans le sens de
«chanson populaire», le nom de _ballade_ était inconnu en France
jusqu'au commencement du XIXe siècle, et que ce fut tout d'abord
Millevoye, puis Victor Hugo qui le firent connaître. En effet, il figure
pour la première fois, paraît-il, dans la traduction française du
_Spectateur_ d'Addison (1718). Il se trouve aussi dans _l'Idée de la
poésie anglaise_ de l'abbé Yart (1749-1759). Mais c'étaient de rares
exceptions, et Diderot ne parle dans l'Encyclopédie que de la ballade
d'Eustache Deschamps et de celle de Marot; Mme de Staël, de son côté,
donne toujours aux ballades allemandes le nom de «romances». En 1842
seulement le Dictionnaire de l'Académie accepta cette nouvelle
signification du mot:
«BALLADE, s.f. Il se dit dans la littérature anglaise et la littérature
allemande d'un récit en vers disposé par stances régulières. Cette
dénomination s'introduit même dans la littérature française, où elle
tend à remplacer l'ancienne acception du mot _Romance_.»
Nous distinguons deux sortes de ballades romantiques: la _ballade
populaire_ et la _ballade littéraire_.
1° Sous le nom de _ballade populaire_, nous entendons toute production
poétique collective, spontanée et impersonnelle, appartenant au genre
épique, épico-lyrique ou lyrique, transmise par la tradition orale et,
quant à sa forme et à son sujet, plus ou moins commune à tous les
peuples indo-européens[209].
2° La _ballade littéraire_ romantique--dont nous ne nous occuperons pas,
du reste--est simplement une interprétation voulue et personnelle de la
ballade populaire: telle la _Lénore_ de G.-A. Bürger, tels _Tom
O'Shanter_ de Robert Burns, _la Fuite_ d'Adam Mickiewicz, _la Tsarévna
morte et les sept bogatyrs_ de Pouchkine, quelques-unes des ballades de
Millevoye et de Victor Hugo, tels enfin, de nos jours, les poèmes de M.
Jean Richepin (comme _la Glu_) et ceux de M. Anatole Le Braz.
De plus, on pourrait former un troisième groupe de ballades: les
supercheries ou _contrefaçons_ plus ou moins ingénieuses, arrangées
spécialement dans le but de mystifier le public savant ou lettré. Nous
parlerons ailleurs de ce genre de poèmes.
§ 2