M. RENÉ DOUMIC, _Revue des Deux Mondes_, 15 décembre 1907, p. 928.

Son séjour de huit mois à Laybach, de trente jours à Trieste «dans une

pension allemande», valut à Nodier la réputation de se connaître aux

choses d'Illyrie, réputation qui persista jusqu'à sa mort.

Une fois rentré à Paris, l'ancien rédacteur du _Télégraphe officiel_ de

Laybach fait réimprimer au _Journal des Débats_, sous le titre

prétentieux de _Littérature slave_, ses feuilletons illyriens[167].

Quelques mois plus tard, ses articles sont déclarés dignes de foi par le

traducteur français d'un ouvrage scientifique sur l'Illyrie et la

Dalmatie[168]. Encouragé par le succès, Nodier va les réimprimer

plusieurs fois encore[169]!

Ensuite, il rédige, pour le _Journal des Débats_ (1er février 1815), une

prétendue étude critique sur les différents ouvrages relatifs à

l'Illyrie, parus dernièrement en France et à l'étranger. Il oublie ce

qu'il leur doit lui-même, les déprécie tous et déclare avec une belle

impertinence que «ces itinéraires sont improvisés par des écrivains

estimables mais mal dirigés qui avaient pris tout au plus quelques notes

fugitives sur les usages dont ils méconnaissaient le plus souvent le

véritable objet, _au milieu d'un peuple dont ils ignoraient jusqu'à la

langue (sic)_».

Après cette sévère critique, quoi de plus naturel qu'une confiance

universelle en l'érudition slavicisante de Nodier.

L'année suivante (1816), il en reçut le premier témoignage: on le

chargea de composer l'article sur Fortis pour la _Biographie

universelle_ de Michaud. Cet article est conservé dans la dernière

édition du même dictionnaire.

En 1820, L. Rincovedro (est-ce un pseudonyme?), dans un article sur les

romances espagnoles,--où il blâme l'hispanisme fantaisiste des frères

Hugo,--espère que M. Ch. Nodier va donner bientôt sa traduction de

poésies nationales des Morlaques, «qui chantent encore le succès de

Scander-Beg et les malheurs de Spalatin-Beg[170]». Quelques mois plus

tard, les journaux annoncent comme un événement littéraire la prochaine

publication d'un poème traduit de l'esclavon par M. Nodier. Les _Annales

de la littérature et des arts_, qui se font l'écho de ce bruit,

demandent à leur estimable collaborateur son manuscrit et en détachent

une page «qui pourra donner une idée de l'ouvrage original et du mérite

de la traduction[171]».

En 1836, quand on a besoin d'un article sur la «langue (_sic_) et la

littérature illyrienne» pour le _Dictionnaire de la conversation_, c'est

encore à M. Ch. Nodier, de l'Académie françoise, que l'on confie ce

travail. Il envoie, naturellement, ses vieux feuilletons, qui auront du

crédit même en 1856, quand on les réimprimera dans la seconde édition de

ce répertoire.

Vers la même époque, l'érudit Depping, qui écrivait au _Bulletin des

sciences historiques_ rédigé par MM. Champollion, qui savait les langues

slaves, et de plus avait composé, en 1813, un article sur la poésie

ragusaine pour les _Annales des Voyages_ de Malte-Brun, cite comme le

meilleur spécimen de la poésie «morlaque»... _Jean Sbogar_ de M. Ch.

Nodier[172].

En 1840, un écrivain polonais de talent, Christian Ostrowski, croit

devoir dédier à l'auteur de _Smarra_ un article paru dans la _Revue du

Nord_, sur le poète ragusain Givo Gungulié (Jean Gondola), dont le

sympathique bibliothécaire de l'Arsenal avait doctoralement parlé à

plusieurs reprises.

Vingt ans après la mort de Nodier, la _Biographie universelle_ de

Michaud rend hommage à ses «recherches intéressantes sur les productions

littéraires de la Dalmatie, alors complètement ignorées»; recherches

«dont quelques-unes portent l'empreinte profonde de ses conquêtes en ce

genre[173]».

Aujourd'hui même, d'éminents académiciens croient sérieusement que

c'était «d'Illyrie encore» que Nodier rapporta _Smarra_.

Et toutefois Nodier, qui a mystifié avec ses _études illyriennes_ au

moins autant de monde que Mérimée avec les siennes,--car après tout,

s'il joua l'érudit, ce fut uniquement dans l'intention de railler la

crédulité contemporaine,--Nodier, disons-nous, n'obtint jamais dans ce

genre la célébrité de l'auteur de _la Guzla_, dont il était, comme on le

verra, non seulement le prédécesseur, mais aussi en quelque sorte

l'initiateur.

C'est ainsi qu'il publia, en 1821, un livre assez étrange: prétendue

traduction de «l'esclavon», intitulé _Smarra, ou les démons de la nuit,

songes romantiques_[174].

Dans la préface, il nous raconte que cet ouvrage, dont il «n'offrait que

la traduction», est moderne et même récent. «On l'attribue généralement

en Illyrie, dit-il, à un noble Ragusain qui a caché son nom sous celui

de comte Maxime Odin, à la tête de plusieurs poèmes du même genre.

Celui-ci, dont je dois la communication à l'amitié de M. le chevalier

Fédorovich-Albinoni, n'était point imprimé lors de mon séjour dans ces

provinces. Il l'a probablement été depuis.»

Il existait à cette époque un certain comte KREGLIANOVICH-Albinoni,

auteur d'un mémoire sur la Dalmatie, que Nodier connaissait, puisqu'il

en a parlé, en 1813, dans les numéros 15 et 16 du _Télégraphe officiel_

de Laybach, et dans le _Journal des Débats_ du 1er février 1815; mais un

«chevalier FÉDOROVICH-Albinoni» n'a jamais existé pour la raison bien

simple que le nom de Fédorovich n'est pas serbo-croate mais russe,

tandis que la famille d'Albinoni était une famille italo-dalmate. Nodier

a donc forgé un nom imaginaire, et lui a donné un air d'authenticité, en

le modelant sur le nom qu'il avait cité plusieurs fois auparavant et

dont personne ne pouvait mettre en doute l'existence.

Comme il l'avait prétendu en 1819, au _Journal des Débats_, au sujet du

_Vampire_, nouvelle faussement attribuée à Byron, Nodier affirma de

nouveau que _smarra_ n'est que «le nom primitif du mauvais esprit auquel

les anciens rapportaient le triste phénomène du _cauchemar_. Le même

mot, disait-il, exprime encore la même idée dans la plupart des

dialectes slaves, chez les peuples de la terre qui sont les plus sujets

à cette affreuse maladie. Il y a peu de familles _morlaques_ où

quelqu'un n'en soit tourmenté[175]». Et après avoir donné cette

explication qui a si bien l'air savante, il se met à broder dans son

«poème esclavon» une étrange histoire sur un thème non moins étrange.

Il y a un moment où l'esprit suspendu dans le vague de ses

pensées... Paix!... La nuit est tout à fait sur la terre. Vous

n'entendez plus retentir sur le pavé sonore les pas du citadin qui

regagne sa maison, ou l'ongle armé des mules qui arrivent au gîte

du soir: le bruit du vent qui pleure ou siffle entre les ais mal

joints de la croisée, voilà tout ce qui vous reste des impressions

ordinaires de vos sens, et au bout de quelques instants, vous

imaginez que ce murmure lui-même existe en vous. Il devient une

voix de votre âme, l'écho d'une idée indéfinissable, mais fixe, qui

se confond avec les premières perceptions du sommeil. Vous

commencez cette vie nocturne qui se passe (ô prodige!...) dans des

mondes toujours nouveaux, parmi d'innombrables créatures dont le

grand Esprit a conçu la forme sans daigner l'accomplir, et qu'il

s'est contenté de semer, volages et mystérieux fantômes, dans

l'univers illimité des songes. Les Sylphes, tout étourdis du bruit

de la veillée, descendent autour de vous en bourdonnant. Ils

frappent du battement monotone de leurs ailes de phalènes vos yeux

appesantis, et vous voyez longtemps flotter dans l'obscurité

profonde la poussière transparente et bigarrée qui s'en échappe,

comme un petit nuage lumineux au milieu d'un ciel éteint. Ils se

pressent, ils s'embrassent, ils se confondent, impatients de

renouer la conversation magique des nuits précédentes, et de se

raconter des événements inouïs qui se présentent cependant à votre

esprit sous l'aspect d'une réminiscence merveilleuse[176].

C'est pendant une nuit semblable que le jeune Lorenzo, endormi auprès de

la belle Lisidis, dans une antique villa au bord du lac Majeur, a

l'imagination hantée des rêves les plus bizarres: il se croit transporté

en Thessalie; là, il écoute les discours d'un prétendu ami, Polémon, qui

lui raconte qu'il est sans cesse poursuivi par les démons de la nuit et

surtout par Smarra, roi des terreurs nocturnes. Le narrateur Lorenzo,

qui se croit Lucius--Lucius de _l'Âne d'Or_--se rend ensuite à un repas

voluptueux auquel assistent également Polémon et son esclave favorite,

Myrrthé et les belles sorcières, Théis et Thélaïre. Les sépulcres

s'ouvrent; des morts affamés sortent de leurs cercueils; ils déchirent

les vêtements des cadavres, dévorent les coeurs et s'abreuvent de sang.

L'affreux festin commence dans les vapeurs du vin et les caresses des

enchanteresses; des fantômes s'y mêlent, froids reptiles, salamandres

«aux longs bras, à la queue aplatie en rame», monstres sans couleur et

sans forme, insectes invisibles comme la pluie. Tous s'endorment et,

pendant leur sommeil, Smarra met à mort Polémon et Myrrthé; les

Thessaliens accusent Lucius de les avoir tués. Sa tête tombe sous la

main du bourreau et «mord le bois humecté de son sang fraîchement

répandu»; les chauves-souris la caressent en lui chuchotant: «Prends des

ailes!» Et voici que s'envole la tête de Lorenzo par je ne sais quels

lambeaux de chair qui la soutiennent à peine... jusqu'au moment où la

voix de la belle Lisidis réveille cette «victime d'une imagination

exaltée, qui a transporté l'exercice de toutes ses facultés sur un ordre

purement intellectuel d'idées», comme nous l'explique quelque part

l'auteur.

En 1832, Nodier déclara que ce récit fantastique, n'était qu'un pastiche

du premier livre de _l'Âne d'Or_, dans lequel, sauf quelques phrases de

transition, tout appartient à Homère, à Théocrite, à Virgile, à Catulle,

à Stace, à Lucien, à Dante, à Shakespeare, à Milton. «Mais, ajouta-t-il

amèrement, le nom sauvage de l'Esclavonie prévint les littérateurs de ce

temps (1821) contre tout ce qui pouvait arriver d'une contrée de

barbares[177].»

Il avait raison dans une certaine mesure. En réalité, rien n'est moins

«esclavon» que ces hallucinations littéraires que Mérimée, son

successeur à l'Académie française, appellera un jour «le rêve d'un

Scythe raconté par un poète de la Grèce». Quoi qu'en dise É.

Montégut[178], Nodier, à coup sûr, n'a pu trouver une inspiration

suffisante pour un conte de cette nature, ni dans le caractère national

des «Esclavons», ni dans leur littérature, ni dans leurs

traditions--qu'il ne connaissait pas, du reste--ni dans le caractère

sauvage des paysages dalmates qu'il avait vus et qu'il avait décrits

dans _Jean Sbogar_. Quant à l'assertion émise par lui: d'avoir fait dans

_Smarra_ un travail de compilateur, plaquant des passages de Théocrite,

Virgile, Shakespeare, etc., sur un fond emprunté à Apulée, cette

assertion, à notre avis, ne doit être acceptée que sous les plus

expresses réserves. Nodier n'était-il pas l'auteur d'une brochure

intitulée _les Pensées de Shakespeare_, dont un tiers appartient en

effet au poète anglais, mais dont les deux autres ne sont dus qu'à la

plume de leur prétendu traducteur français?

Dans quelle mesure _Smarra_ fut-il un pastiche de _l'Âne d'Or_? C'est ce

que nous ne pouvons décider, mais il nous semble que même au cas où l'on

pourrait prouver qu'il y a imitation, la principale question n'est pas

là. Peu importe, en effet, que la fantaisie de Nodier se trouve

apparentée à la fiction antique alors que l'écrivain ne faisait après

tout que satisfaire au goût de l'époque.

M. André Le Breton, dans sa remarquable étude sur Balzac, a déjà

rattaché d'une façon péremptoire la nouvelle de Nodier à cette «école de

cauchemar» ou «genre frénétique» qui florissait en France de 1820 à

1830[179]. _Smarra_ était le descendant direct de la littérature

d'épouvante inaugurée en Angleterre vers 1794 par Mrs. Anne Radcliffe

(1764-1823)[180]; par M. G. Lewis (1775-1818), auteur du _Moine_ (que

Nodier cite en tête du chapitre VI de _Jean Sbogar_) et éditeur des

_Histoires terrifiantes_, recueil de ballades anglaises et

étrangères[181]; enfin, par l'Irlandais Ch. Robert Maturin (1782-1824),

auteur de _Melmoth le vagabond_, bizarre écrivain dont Nodier traduisit,

avec son ami Taylor, la tragédie de _Bertram_ (1821)[182]. Malgré son

caractère peu français, le «genre frénétique» obtint en France un succès

fou et contribua, pour une part, au développement du roman réaliste.

Balzac lui paya son tribut dans ses premiers romans: _l'Héritière de

Birague, le Centenaire ou les deux Beringheld, le Vicaire des Ardennes_

(tous les trois de 1822); exemple suivi par Victor Hugo dans _Han

d'Islande_ (1823) et _Bug-Jargal_ (1825). Bien plus, ce fameux

«grotesque» préconisé par Hugo dans la Préface de _Cromwell_ n'était

qu'une conséquence des années passées à cultiver le «genre

frénétique[183]».

Ce genre convenait au goût maladif et passager de l'époque où le

romantisme apparaissait à peine; en haine des dieux et des héros

gréco-romains, froids et impassibles, on se noyait volontairement dans

les ténèbres de la magie du vampirisme barbare[184].

Ce goût, qui devait s'accroître, puis se calmer, assura dès 1829 le

grand succès des contes fantastiques de Hoffmann[185]; pour

quelques-uns, même, l'attrait du «terrifiant» se doublait du plaisir de

la mystification et c'est ainsi que la nouvelle «à faire peur» devint un

genre fin et agréable par excellence. Nous n'avons pas besoin de dire

que l'auteur de _la Guzla_ y excella.

La fureur du «frénétique» était un des points les plus vulnérables de la

nouvelle école; les adversaires du romantisme ne la pardonnaient pas

facilement. Henri de Latouche, dans son poème burlesque des _Classiques

vengés_, se moque agréablement de ce genre aux dépens de V. Hugo:

Dites que si, le soir, sous des porches gothiques,

L'Angelus réunit deux auteurs romantiques,

Le plus naïf des deux dit à l'autre innocent:

Monsieur a-t-il goûté l'eau des mers et le sang?

A-t-il pendu son frère? Et lorsque la victime

Rugissait palpitante au-dessus d'un abîme,

A-t-il, tranchant le noeud qui l'étreint sans retour,

Vu la corde fouetter au plafond de la tour[186]?

Cette satire est de 1825, _Han d'Islande_ de 1823, _Smarra_ de 1821; ce

n'est donc pas sans raison qu'un autre ennemi de cette littérature

macabre, accusa Nodier d'avoir inauguré la série[187].

Du reste, _Smarra_ agit directement: Victor Hugo s'en souvint dans _la

Ronde du Sabbat_, qu'il dédia,--ce serait une preuve suffisante,--«à M.

Charles N.»:

Goules dont la lèvre

Jamais ne se sèvre

Du sang noir des morts!...

Psylles aux corps grêles

Aspioles frêles...

Volez oiseaux fauves,

Dont les ailes chauves,

Aux ciels des alcôves

Suspendent _smarra_[188].

En 1835, un certain M. Brisset, donna un conte poétique, _le Mauvais

oeil, tradition dalmate_, qui n'est autre chose qu'un _Smarra_ plus

farouche et plus lyrique encore; l'imitation y va quelquefois jusqu'au

plagiat. (Urbain Canel, éditeur.) De même que, beaucoup plus tard,

Théophile Gautier se rappela Nodier et sa nouvelle dans les

«fantasmagories confusément effrayantes et vaguement horribles» et les

«malaises causés par les visions nocturnes», dont est remplie sa

_Jettatura_[189]. La ressemblance des sujets n'est pas accidentelle; en

effet, à la page 89 de l'édition originale (Hetzel, 1837, in-16),

Gautier parle du _smarra_ qui, «offusqué, s'enfuit en agitant ses ailes

membraneuses, lorsque le jour tire ses flèches dans la chambre, par

l'interstice des rideaux». Pour prouver encore avec plus d'évidence que

Nodier fut le guide de V. Hugo et de Gautier dans ces régions

d'épouvanté, disons que ce mot de _smarra_, employé par ces derniers, ne

figure dans aucun dictionnaire, pas même dans celui de Nodier. Par

conséquent, ce vocable prétendu esclavon ne put être emprunté qu'au

«comte Maxime Odin».

Comme nous avons eu occasion de le dire au cours de ce chapitre, cette

«bizarre interprétation des bizarreries du cauchemar» n'a rien de commun

avec les croyances illyriennes; elle ne fut pas composée en Illyrie et

si le volume qui la contient ne renfermait pas d'autres poèmes, nous

n'en parlerions que pour signaler la fausseté de cet état civil auquel

on fait toujours crédit[190].

À _Smarra_ succède une dissertation très ingénieuse, qui tend à prouver

que le _rhombus_ dont se servaient les magiciennes de l'antiquité, était

ce jouet dernièrement renouvelé sous le nom de diabolo, jouet qui

faisait fureur en 1821.

C'est après cette dissertation que vient la plus importante partie de

l'ouvrage, du moins en ce qui nous concerne. Elle se compose de trois

courts poèmes, également traduits de l'esclavon, affirmait Nodier avec

plus de raison.

Le premier est un «poème de tradition morlaque», _le Bey Spalatin_,

pièce inédite, disait le traducteur, «une de ces romances nationales qui

ne sont conservées que par la mémoire des hommes».

En vingt-cinq pages de prose française, le poète y racontait la triste

histoire du vieux bey Spalatin: l'enlèvement de sa petite-fille, la

belle Iska, par le cruel Pervan, «chef de mille heyduques farouches», et

la course désespérée du vieillard, les poursuivant jusqu'au château même

de l'intrépide brigand.

Sa barbe descend en flocons argentés sur ses flancs robustes

qu'embrasse une large courroie. Le _hanzar_ est caché dans les

vastes plis de sa ceinture de laine bigarrée. La _guzla_ pend à son

écharpe.

Il monte d'un pas ferme encore le sentier périlleux du rocher qu'il

a vu pendant quatre-vingts ans sous les lois de sa tribu. Il

s'arrête devant la palissade impénétrable des jardins de Zetim.

Là il détache la _guzla_ mélodieuse, instrument majestueux du

poète, et frappant d'une main hardie avec l'archet recourbé la

corde où se lient les crins des fières cavales de Macarska, il

commence à chanter.

Il chante les victoires du fameux bey Skender qui affranchit sa

patrie de la terreur de l'ennemi; les douceurs du sol natal, les

regrets amers de l'exil: et chaque refrain est accompagné d'un cri

douloureux et perçant;

Car le chant de deuil du Morlaque ressemble à celui du grand aigle

blanc qui plane on rond sur les grèves et tombe avec un gémissement

aigu à la pointe la plus avancée du promontoire de Lissa,

Quand il voit la vague immense se rouler comme un long serpent sur

l'onde épouvantée, se tourner en replis innombrables, s'arrondir,

s'étendre, et soulever une tête écumante et terrible jusqu'au nid

de ses petits.

Ainsi chante le divin vieillard devant le château du terrible «chef de

mille heyduques farouches». Aucun de ses ennemis ne comprend la vieille

chanson; seule, sa petite-fille captive saisit les paroles tristes du

morlaque; elle court et se précipite vers la «palissade impénétrable des

jardins de Zetim». Le vieux bey laisse tomber sa _guzla_, il dégage de

sa ceinture multicolore son _hanzar_ redoutable et, à travers les barres

de fer, tue sa petite-fille et se laisse, à son tour, tuer par ses

ennemis pour sauver sa tribu menacée. «_Et_, ajoute le poète,

_l'histoire du bey Spalatin, de sa petite-fille morte et de sa tribu

délivrée, est la plus belle qui ait été jamais chantée sur la guzla_.»

Nous ne savons s'il est besoin de dire que cette «romance nationale

morlaque» est une pure invention de Nodier; car, il faut le reconnaître,

la «couleur locale» du _Bey Spalatin_ est sensiblement supérieure à

celle de _Jean Sbogar_. En effet, son héros n'est plus ce

bandit-gentleman au menton glabre, musicien, peintre, polyglotte, qui

mène une double vie dans la haute société vénitienne et sur les chemins

malfamés dalmates. Si nous ne retrouvons pas dans le _Bey Spalatin_ les

heyduques authentiques de la ballade serbo-croate: ces brigands

vulgaires qui sont sympathiques au chanteur national parce qu'ils sont

amis du pauvre, bons chrétiens et ardents patriotes; si nous n'y

rencontrons pas davantage les heyduques fantaisistes de Mérimée:

gaillards moustachus, durs et féroces,--nous avons en revanche des

hommes qui leur ressemblent par cette soif instinctive de carnage et de

vengeance qui subsiste même sous le vague et le pompeux qui les

enveloppe, sous l'air «divin» et «majestueux» que leur donne Nodier. Tel

est ce vieux chef aux cheveux blancs, avec sa «ceinture de laine

bigarrée», tel encore ce «cruel Pervan, chef de mille heyduques

farouches».

Comme l'avait fait auparavant la comtesse de Rosenberg, comme le fera

plus tard Mérimée, Nodier se _documente_: il emprunte au _Voyage_ de

Fortis des noms géographiques, comme _Pago, Zuonigrad, Zemonico,

Novigradi, Lissa, Castelli, Zeni, Zermagna, Kotar_, des mots

serbo-croates, comme _guzla, hanzar, vukodlack, osvela, pismé, drugh,

drushiza, zapis, opancke, kalpack_[191]; il copie ces mots soigneusement

et les incruste çà et là dans son texte. Le nom du «chef» Pervan est

également dû à Fortis, tandis que le vieux bey est baptisé d'une façon

plus originale: il reçoit le nom du comte Spalatin, président du

tribunal de Laybach à l'époque où Nodier résidait dans cette ville[192]!

Chose des plus piquantes, Mérimée, qui s'inspira du _Bey Spalatin_ pour

une de ses ballades, et qui crut peut-être à son authenticité, jugea le

nom de Spalatin si bien «illyrique» qu'il l'introduisit dans _la

Guzla_[193].

_Le Bey Spalatin_ est accompagné de notes explicatives: sèches, brèves,

sans prétentions littéraires. Traitant des questions d'étymologie slave,

Nodier y étale avec impertinence sa prétendue érudition, et se moque

agréablement de l'ignorance du lecteur. Tout cela rappelle

singulièrement les notes de _la Guzla_; du reste, nous aurons l'occasion

d'en parler plus longuement ailleurs.

Le second poème «esclavon» qui se trouve dans _Smarra_, nous le

connaissons déjà: c'est _la Femme d'Asan_, la _Xalostna Piesanza

plemenite Asan-Aghinize_. En 1813, Nodier avait fait une analyse de

cette pièce dans le _Télégraphe illyrien_ et avait traduit quelques

passages en «pentamètres blancs»; cette fois, la version est en prose,

très libre, très poétisée, faite non pas sur l'original «esclavon»,

comme le prétend Nodier et comme le croient le baron d'Avril et M.

Pétrovitch[194], mais sur les traductions italienne de Fortis et

française de l'anonyme bernois.

C'était donc un poème authentique serbo-croate, et on peut dire qu'il

conserve l'empreinte de l'original malgré tous les changements que

Nodier lui a fait subir. _La Femme d'Asan_ a d'autant plus d'importance

pour nous que ce fut elle qui, dans la version de Nodier, signala à

Mérimée le _Voyage en Dalmatie_. L'auteur de _la Guzla_ le reconnut du

reste, quelques années plus tard, dans sa lettre au Russe Sobolevsky

(«Nodier qui avait déterré Fortis...»), mais il se garda bien de le dire

au public français, dans sa préface à l'édition Charpentier in-18[195].

Le troisième morceau «esclavon» qui se trouve dans _Smarra_, est _la

Luciole_, «idylle de Giorgi», courte poésie, non des meilleures, du

poète ragusain Ignace Gjorgjic (1675-1737), que Nodier une fois déjà

avait traduite, en 1813, dans le _Télégraphe illyrien_[196]. Cette

production purement littéraire du lyrique dalmate n'a aucun rapport avec

la poésie nationale du peuple serbo-croate, mais Nodier l'inséra dans

son livre, pour la simple raison qu'elle était une des rares poésies

«esclavonnes» qu'il pouvait lire. En effet, _la Luciole_ a été traduite

en italien par le docteur Stulli, imprimée par F.-M. Appendini dans ses

_Notices sur Raguse_, et c'est d'après cette traduction italienne que

Nodier établit la sienne[197].

Cette poésie de _la Luciole_, quoique d'une authenticité indiscutable,

ne paraît pas offrir d'intérêt pour nous.

Nous avons déjà dit que _Smarra_ était connu avant sa publication; les

_Annales de la littérature et des arts_ en avaient même inséré un

extrait «qui pourrait donner une idée de l'ouvrage original et du mérite

de la traduction», et le public lettré attendait avec impatience le

reste du «poème». Le critique littéraire de _la Minerve_, M. La

Beaumelle, l'un des traducteurs de la fameuse collection des drames

étrangers que Ladvocat publiait à cette époque, fut pourtant moins

crédule que les autres, et ne laissa pas passer sans remarque l'annonce

faite par les _Annales_ et par son propre collègue de _la Minerve_, L.

Rincovedro[198]. Il exprima sa grande admiration pour l'Esclavonie, mais

il engagea Nodier, «pour l'intérêt des lettres», à joindre à son ouvrage

des textes originaux[199].

Cette invitation n'embarrassa pas l'auteur de _Jean Sbogar_. Après avoir

reproduit les quatre premiers vers serbo-croates de _la Femme d'Asan_,

il expliqua ainsi, dans une note spéciale, les difficultés qu'aurait

rencontrées une publication intégrale du poème «esclavon»:

Un homme de lettres distingué, disait-il, qui a bien voulu prendre

quelque intérêt à mes travaux sur la littérature slave, a témoigné

dans un journal le désir que je joignisse à quelques-unes de mes

traductions le texte original du poète. Il n'a pas observé que la

langue slave possède plusieurs articulations que nous ne pouvons

exprimer par aucun signe de notre alphabet, et dont quelques-unes

sont extrêmement multipliées dans l'usage; de sorte qu'il serait

impossible de reproduire ce texte autrement que par des

approximations imparfaites, pour ne pas dire barbares, à moins

qu'on ne se servît de l'écriture propre de l'idiome, qui serait

illisible pour le très grand nombre des lecteurs. On jugera

toutefois de cette langue et de cette écriture par la planche où

j'ai représenté le premier quatrain de la _Complainte de la noble

épouse_: 1° avec nos caractères, d'après Fortis qui convient qu'il

n'a pas pu se dispenser de s'éloigner un peu de la prononciation,

et qui s'en est beaucoup plus éloigné qu'il ne le dit ou qu'il ne

le croit; 2° en lettres _glagolitiques_ ou géronimiennes des livres

de liturgie; 3° en cyrilliaque ancien; 4° en cursive cyrilliaque

moderne, comme elle est encore usitée par les Morlaques, et qui se

rapproche beaucoup de la cursive usuelle des Russes[200].

Cette planche était simplement une reproduction de celle qu'avait donnée

Fortis dans son _Voyage_!

M. La Beaumelle se contenta de cette réponse. Il comprit la chose

jusqu'à un certain point, loua _Smarra_, mais l'attribua de suite à son

véritable auteur. Quant à l'autre «romance nationale», il fut

complètement dupe.

Vient ensuite, disait-il, le chant de _Spalatin-Bey_ qui est bien

certainement d'origine ancienne... Le noble et courageux Spalatin

est un des plus beaux caractères qu'ait tracés la poésie. Le récit

a dans son ensemble toute la simplicité; dans son expression, toute

la fierté des temps anciens. C'est une _saga_ islandaise, un chant

d'Ossian, une romance des vieux Espagnols, et, quelquefois même,

une rapsodie d'Homère[201].

Quelques «journaux libéraux», que nous n'avons pas réussi à découvrir,

avaient cru à l'authenticité de l'ouvrage entier, et la _Gazette de

France_ se moqua d'eux cruellement. À son tour, sa bonne foi fut

surprise quant au _Bey Spalatin_ dont elle loua la simplicité

naturelle[202].

Dans les _Annales_, un rédacteur qui signait «M.D.V.»--ou plutôt une

rédactrice, car ces initiales cachaient Marceline Desbordes-Valmore--eut

la hardiesse de dire avec bienveillance «que, peut-être, _Smarra_

n'était point une traduction de l'esclavon, mais qu'il n'en était pas de

même des poésies morlaques traduites en français par M. Nodier».

On lit avec le plus vif intérêt _le Bey Spalatin_, disait-elle, et

surtout _la Femme d'Asan_, dont la touchante histoire pourrait

fournir le sujet d'un ouvrage dramatique. Peut-être y a-t-il eu un

peu de coquetterie de la part de M. Nodier à placer sous les yeux

des lecteurs des chefs-d'oeuvre des poésies morlaques, pour prouver

que ses propres inspirations égalent ou surpassent celles des

poètes esclavons: coquetterie bien permise, et dont, en vérité, je

suis bien loin de faire l'objet d'un reproche[203].

Malgré l'affabilité de ce critique, le volume n'eut aucun succès de

librairie, et l'éditeur Ponthieu dut vendre l'édition au poids. _Smarra_

ne fut réimprimé qu'une seule fois, en 1832, par Renduel, dans les

_OEuvres Complètes_ de l'écrivain[204].

Le droit d'auteur ayant expiré en 1894, plusieurs ouvrages de Nodier

reparurent en librairie vers cette date: _Smarra_ n'obtint pas les

honneurs d'une nouvelle édition[205].

Mais s'il ne fut pas lu du grand public, il eut, par contre, un lecteur

remarquable en Mérimée; et le jour où le jeune auteur du _Théâtre de

Clara Gazul_ aura envie de visiter les pays inconnus des «touristes

anglais»: c'est dans l'Illyrie de Charles Nodier que ce gentleman à

l'humeur vagabonde désirera aller éprouver des impressions nouvelles.

"La Guzla" de Prosper Mérimée · 第 38 / 231 题