L'ILLYRIE NAPOLÉONIENNE

Au moment où Mme de Staël écrivait _Corinne_, il se passa un événement

qui contribua dans une large mesure à faire connaître en France

l'Illyrie et les «Illyriens». Par le traité de Presbourg (décembre

1805), la Dalmatie devint une dépendance du royaume d'Italie.

Dans la suite, à l'époque du blocus continental, afin d'isoler

complètement l'Autriche de la mer, Napoléon lui enleva, par le traité de

Schoenbrunn (14 octobre 1809), la Haute Carniole, une partie de

l'Istrie, le Frioul, le Littoral croate et la Croatie méridionale. Il

projetait de reconstituer un royaume slave sur l'Adriatique, songeant à

y incorporer également et la Bosnie et la Serbie. Il donna le nom de

_provinces illyriennes_ à la nouvelle possession impériale. En 1811, il

y ajouta l'Istrie vénitienne, la Dalmatie, Raguse et les Bouches de

Cattaro[93]. Les _provinces illyriennes_ s'étendaient ainsi des sources

de la Save à la frontière monténégrine, et de l'Isonzo à la frontière

turque. Le pays avait un gouverneur général à Laybach et était divisé en

six provinces civiles et une province militaire; il avait reçu une

organisation française, à l'exception de Raguse et de la province

militaire[94].

Dans la capitale des _provinces_, qui était déjà une vraie tour de

Babel, une petite colonie française s'était installée et il s'était

formé une cour autour du gouverneur. L'éloignement de Paris dans lequel

vivait celui-ci lui avait fait décerner «des pouvoirs extraordinaires»,

suivant les propres paroles de l'Empereur au général Bertrand, le

premier titulaire, et le conseil qu'il présidait et dirigeait avait reçu

le «pouvoir de prononcer, soit comme Conseil d'État, soit comme Cour de

Cassation, sur plusieurs objets importants[95]».

Quatre gouverneurs ont _régné_ à Laybach entre 1811 et 1813: le maréchal

Marmont, duc de Raguse, le général comte Bertrand, le maréchal Junot,

duc d'Abrantès, et Fouché, duc d'Otrante. Au premier rang de la colonie

se trouvait l'intendant général M. de Chabrol, un administrateur actif

et capable; il était secondé par le maître des requêtes Las Cases, le

futur compagnon de Napoléon à Sainte-Hélène[96]. «À cette époque, dit le

biographe de Fouché, où l'extension de l'Empire avait créé un réel

cosmopolitisme en facilitant les relations et les allées et venues de

pays à pays, on avait vu apparaître à la «cour» de Laybach plusieurs

personnages de la société parisienne qui y apportaient les modes, les

bruits et l'air des Tuileries. À côté des officiers et administrateurs

groupés autour du gouverneur général, d'autres fonctionnaires, Italiens

en grande partie, mais aussi Croates, Dalmates et Istriens, des

seigneurs allemands et des chefs slavons, et jusqu'à des évêques grecs

ou italiens, jusqu'à des chefs de _pandours albanais_, jusqu'à des

envoyés de pachas voisins, créaient au palais du gouverneur une cour

disparate, originale et assez brillante où se sentait un vague goût

d'Orient mêlé aux élégances du faubourg Saint-Honoré; où des auditeurs

frais émoulus du Conseil d'État coudoyaient des chanoinesses

autrichiennes, des officiers vénitiens, des chefs auxiliaires croates,

des prélats orthodoxes et des ambassadeurs monténégrins et bosniaques.

Des fêtes assez fréquentes égayaient cette cour hétéroclite; le

_Télégraphe illyrien_ en faisait dans le style bien connu de la presse

impériale d'emphatiques comptes rendus. Le lycée où professaient des

maîtres de l'Université impériale, ouvrait ses portes au gouverneur

général pour de solennelles distributions de prix; de jeunes Dalmates y

composaient en latin l'éloge du grand Napoléon, comme le devaient faire,

à la même heure, en d'autres lycées, de jeunes Bretons et de jeunes

Hollandais[97]; le proviseur haranguait les «jeunes Illyriens» sur le

style de Fontanes, croyant faire à la couleur locale une suffisante

concession en soutenant, contre toutes les vraisemblances géographiques,

qu'ils pouvaient, du haut de leurs montagnes, apercevoir le Pinde et les

Thermopyles[98]. Le pays semblait «napoléonisé». Il n'y manquait que la

guillotine, mais les fonctionnaires la réclamaient à grands cris. Dès le

23 novembre 1812, elle fut installée à Laybach. On inondait le pays de

croix et de rosettes de la Légion d'honneur: grands seigneurs, évêques,

chanoines, maires et chefs de pandours participaient à cette manne[99].»

Le poète slovène Vodnik chantait dans une ode:

Napoléon a dit: «Réveille-toi, Illyrie, quatorze siècles durant la

mousse t'a recouverte.» Aujourd'hui, Napoléon lui ordonne de

secouer sa poussière. Elle sera glorifiée, j'ose l'espérer. Un

miracle se prépare, je le prédis. Chez les Slovènes pénètre

Napoléon; une génération tout entière s'élance de la terre. Appuyée

d'une main sur la Gaule, je donne l'autre à la Grèce pour la

sauver[100].

Mais, malgré ces vers, le gouvernement français ne dura pas longtemps

dans les _provinces_. Ni le peuple «illyrien» ni ses voisins n'étaient

contents de lui. Les Russes et les Anglais parurent devant Cattaro; les

Monténégrins descendirent de leurs montagnes, et à partir de l'automne

1813, les Français ne furent plus maîtres que du pays dominé par leurs

canons, c'est-à-dire de quelques places fortes où l'on célébrait

d'imaginaires victoires de l'Empereur pour entretenir l'enthousiasme des

soldats. Enfin, les événements de 1814 et 1815 replacèrent

définitivement l'Illyrie sous la domination de l'Autriche.

Cette occupation momentanée ne resta pas sans conséquences pour la

science et pour la littérature[101].

La géographie y gagna d'abord. La Dalmatie, le Monténégro (qui était à

deux pas de la garnison française de Cattaro), la Bosnie--pays tous

inconnus jusqu'alors--furent étudiés dans une série d'articles,

brochures, mémoires, relations de voyage, qui se prolongea longtemps

après la restitution des provinces à l'Autriche.

À Laybach, on publie en français des décrets, arrêtés et

règlements[102]. On rédige le _Télégraphe officiel des provinces

illyriennes_, journal tétraglotte, publié par le gouvernement (en

français, italien, allemand et slovène[103]). À Trieste, on imprime une

grammaire française «à l'usage de la jeunesse guerrière des provinces

illyriennes[104]».

En France, les journaux donnent régulièrement des nouvelles du pays et

s'efforceront de faire connaître à leurs lecteurs la plus récente

conquête impériale[105]. Peu de temps après l'occupation de la

République de Raguse par Lauriston (1806), un lettré «slovinique», le

comte de Sorgo, fut présenté à Napoléon[106] et élu membre de l'Académie

Celtique (plus tard Société des Antiquaires de France). Il lut à cette

savante compagnie un _Mémoire sur la langue et les moeurs du peuple

slave_[107] dans lequel il exprimait l'opinion suivante: «Depuis qu'une

partie des peuples slaves, notamment les Dalmates, furent réunis à la

grande confédération de l'Empire Français, l'histoire, la langue, les

antiquités de ces peuples devenus pour les savants français des

richesses nationales, peuvent réclamer leur attention et quelques

instants de leurs travaux précieux[108].»

En même temps, les _Annales des Voyages_ de Malte-Brun publient une

_Notice géographique et historique sur le Monténégro_ et un _Tableau des

Bouches de Cattaro_ (1808). Cette publication populaire donne aussi, en

1809, une _Description physique de la Croatie et de l'Esclavonie_, et,

en 1811, un _Mémoire sur le Monténégro_, par A. Dupré. Cette même année

1811 paraissent: la _Croatie militaire, mémoire sur les régiments

frontières_, par le général Andréossy[109]; les _Souvenirs d'un voyage

en Dalmatie_, par C. B., du département de Marengo [Dr Charles Botta],

ouvrage où l'on parle de la poésie populaire serbe (pp. 55-57). En 1812,

le _Voyage en Bosnie dans les années 1807-1808,_ par Amédée

Chaumette-Desfossés, ancien chancelier du consulat général de Bosnie,

ouvrage réédité en 1821, connu de Mérimée et utilisé dans _la

Guzla_[110]. L'année suivante, M. Depping fait un long _Tableau de

Raguse_ pour les _Annales des Voyages_ (t. XXI), où il parle de la

littérature «illyrienne» d'après l'ouvrage italien de F.-M.

Appendini[111]. En 1814, on traduit de l'allemand une étude sur

_l'Illyrie et la Dalmatie_, par le savant autrichien Balthasar Hacquet,

et on l'augmente d'un _Mémoire sur la Croatie militaire_[112]. Le

_Journal des Débats_ ouvre son feuilleton aux articles sur la poésie

«illyrienne», par Charles Nodier. En 1815, Charles Pertusier, attaché à

l'ambassade de France à Constantinople, fait paraître une longue notice

sur la Dalmatie, dans ses _Promenades pittoresques dans Constantinople

et sur les rives du Bosphore_. En 1818, A. Dupré s'occupe de nouveau de

l'Illyrie: il publie son «essai historique et commercial» sur les

_Bouches de Cattaro_[113]. Le dépôt général de la marine fait graver, en

1820 et 1821, les nombreux plans et cartes de la mer Adriatique levés en

1806 par les officiers français[114]. Le colonel L.-C. Vialla de

Sommière, ancien chef d'état-major de la deuxième division de l'armée

d'Illyrie et de Raguse, donne, en 1820, les deux volumes de son _Voyage

historique et politique au Monténégro_, ouvrage sur lequel Sénancour

fait de suite un article dans la _Minerve littéraire_[115]. En même

temps, Hugues Pouqueville, membre de l'Institut, ancien consul général à

la cour d'Ali-Pacha de Janina, imprime son grand _Voyage dans la Grèce_

(5 vol. in-8°) qui contient un bon nombre de pages sur les pays

«illyriens». En 1822, Charles Pertusier écrit une étude sur _la Bosnie,

considérée dans ses rapports avec l'Empire Ottoman_. Enfin, en 1823, un

Dalmate, ancien officier supérieur de la marine, M. le chevalier

Bernardini, publie à Paris son _Discours sur la langue illyrienne et sur

le caractère des peuples habitant la côte orientale du golfe

Adriatique_[116].

Cette abondance d'ouvrages français relatifs au pays de Hyacinthe

Maglanovich dispensa l'auteur de _la Guzla_ (comme il le reconnut

lui-même) d'une description géographique, politique, etc.[117]

§ 7

"La Guzla" de Prosper Mérimée · 第 36 / 231 题