MME DE STAEL ET LA POÉSIE «MORLAQUE»

Après avoir parcouru toute l'Italie dans leur promenade poétique,

Corinne et lord Nelvil arrivent à Venise. Ils montent au campanile de

Saint-Marc et contemplent la «Reine de l'Adriatique» dans toute sa

splendeur. Ils regardent, ensuite, vers les rives lointaines de l'Istrie

et de la Dalmatie, et Corinne, cette improvisatrice admirable, impulsive

et éloquente, parle ainsi à son ami:

«Cette Dalmatie que vous apercevez d'ici, et qui fut autrefois habitée

par un peuple si guerrier, conserve encore quelque chose de sauvage. Les

Dalmates savent si peu ce qui s'est passé depuis quinze siècles, qu'ils

appellent encore les Romains les _tout-puissants_. Il est vrai qu'ils

montrent des connaissances plus modernes, en vous nommant, vous autres

Anglais, les _guerriers de la mer_, parce que vous avez souvent abordé

dans leurs ports; mais ils ne savent rien du reste de la terre. Je me

plairais à voir, continua Corinne, tous les pays où il y a dans les

moeurs, dans les costumes, dans le langage, quelque chose d'original. Le

monde civilisé est bien monotone, et l'on en connaît tout en peu de

temps; j'ai déjà vécu assez pour cela... Mais donnons encore,

poursuivit-elle, un moment à cette Dalmatie; quand nous serons descendus

de la hauteur où nous sommes, nous n'apercevrons même plus les lignes

incertaines qui nous indiquent ce pays de loin aussi confusément qu'un

souvenir dans la mémoire des hommes. _Il y a des improvisateurs parmi

les Dalmates_; les sauvages en ont aussi; on en trouvait chez les

anciens Grecs; il y en a presque toujours parmi les peuples qui ont de

l'imagination et point de vanité sociale; mais l'esprit naturel se

tourne en épigrammes plutôt qu'en poésie dans les pays où la crainte

d'être l'objet de la moquerie fait que chacun se hâte de saisir cette

arme le premier; les peuples aussi qui sont restés plus près de la

nature ont conservé pour elle un respect qui sert très bien

l'imagination. _Les cavernes sont sacrées_, disent les Dalmates; sans

doute qu'ils expriment ainsi une terreur vague des secrets de la terre.

Leur poésie ressemble un peu à celle d'Ossian, bien qu'ils soient

habitants du Midi; mais il n'y a que deux manières très distinctes de

sentir la nature: l'aimer comme les anciens, la perfectionner sous mille

formes brillantes, ou se laisser aller, comme les bardes écossais, à

l'effroi du mystère, à la mélancolie qu'inspire l'incertain et

l'inconnu[87].»

Cette page de _Corinne_ est intéressante à plus d'un point de vue. Elle

démontre d'abord que Mme de Staël, malgré toute la germanisation de son

esprit, ne saisissait ni le but des études entreprises sur la poésie

populaire par les savants allemands de cette époque; ni les beautés de

cette poésie dont les recueils succédaient aux recueils; ni l'importance

de tout un courant littéraire influencé par les vieux chants nationaux

des «sauvages qui ont de l'imagination et point de vanité sociale». Mais

nous reviendrons sur ce sujet.

Ensuite, ce qui est encore plus important pour nous, cette page témoigne

que Mme de Staël connaissait bien l'ouvrage de la comtesse de Rosenberg.

En effet, ce qu'elle dit de la poésie dalmate, par la bouche de Corinne,

est l'expression de réflexions faites après la lecture des _Morlaques._

M. Jean Skerlitch, d'après qui nous citons cette page[88],

conjecture--sous réserve d'ailleurs--que l'auteur de _Corinne_ devait

connaître la poésie «morlaque» par les traductions de Herder et de

Goethe dont nous avons déjà parlé.

Il est parfaitement vrai que Mme de Staël connaissait la _Triste ballade

de la noble épouse d'Asan-Aga_, qu'elle avait lue dans la traduction de

Goethe, et cela avant la publication de _Corinne_. «Je suis ravie de la

_Femme morlacque_», écrivait-elle, en 1804, à l'illustre poète, dans un

de ses billets conservés à Weimar, et publiés depuis par M. F. Th.

Bratranek[89]. Elle en était ravie, mais elle ne savait pas que la

_Femme morlaque_ fût une production des sauvages «qui ont de

l'imagination et point de vanité sociale». Elle pensait que cette pièce

était une poésie originale de Goethe, car, six ans après, en 1810, elle

écrivait au chapitre XIII de la deuxième partie de son livre _De

l'Allemagne_: «Il [Goethe] devient quand il veut, un Grec [elle faisait

allusion à la «Fiancée de Corinthe»], un Indien [«Dieu et la Bayadère»],

_un Morlaque_[90]» Il est hors de doute qu'elle pensait à la _Triste

ballade_ serbo-croate.

Il est moins probable que Mme de Staël ait remarqué les poèmes

«morlaques» dans les _Volkslieder_ de Herder, car, comme nous l'avons

dit, et comme nous le mettrons plus tard en lumière, elle n'admirait pas

beaucoup ce genre de poèmes et le recueil de Herder tout

particulièrement[91].

Mais ce qui est certain, c'est que Mme de Staël avait lu _les Morlaques_

de la comtesse de Rosenberg, et qu'elle jugeait les Dalmates d'après le

tableau qu'en donne cet auteur. Elle ne suspectait pas l'authenticité

des ballades populaires qui s'y trouvent et qui «ressemblent un peu à

celles d'Ossian, bien que les Morlaques soient habitants du Midi».

Toutes les allusions qu'elle fait à la Morlaquie se rapportent

exclusivement au roman dalmate que nous connaissons. En voici des

preuves:

LES MORLAQUES, pp. 8-9: CORINNE, liv. XV, chap. IX:

_Les cavernes_ de l'Herzovaz cachaient _Les cavernes sont sacrées_,

ses trésors, et les vautours dévoraient disent les Dalmates...

au grand air les cadavres des Turcs

tombés sous sa main... La pierre qui

couvre ses cendres durera moins que sa

mémoire, et notre postérité marquera

toujours la place de ses restes sacrés.

Ensuite, pp. 9 et 52:

Ainsi les eaux de la Kerka, après avoir Les Dalmates savent si peu ce

menacé les arcs des _puissants_ qui s'est passé depuis quinze

et renversé les ponts de Roncislap, siècles, qu'ils appellent encore

se répandent et se calment dans le lac les Romains les

Proclian. _tout-puissants_.

[En note: «Les Morlaques dans leurs

chansons indiquent par ce mot les

anciens Romains.»]

.....................................

Quelque temps après eux, _les puissants_

de l'Italie traversèrent la mer et

parurent sur nos côtes.

Enfin, p. 167:

Nous les y suivîmes et, conduits par Il est vrai qu'ils montrent des

les _guerriers de la mer_, nous connaissances plus modernes, en

brulâmes leur flotte, nous renversâmes vous nommant, vous autres

la ville et il ne resta de toutes les Anglais, les _guerriers de la

deux le lendemain que des cendres et mer_, parce que vous avez

des pierres. souvent abordé dans leurs ports.

[Note: «Le Morlaque indiquait de cette

manière les Anglais.»]

Il faut noter que les cavernes _ne sont_ et ne furent jamais «sacrées»

pour les Dalmates; qu'ils n'appellent pas les Italiens «les

tout-puissants», mais leur donnent des noms moins respectueux tels que

«foi de chien» ou «foi de Latin»; de même que les Anglais ne sont

nullement pour eux les «guerriers de la mer». Toutes ces expressions

poétiques furent créées de toutes pièces par la comtesse de Rosenberg,

et c'est dans _les Morlaques_ que Mme de Staël les a prises.

Nous avons déjà dit que les ballades prétendues dalmates qui se trouvent

dans _les Morlaques_ sont de pure fabrication vénitienne; ainsi,

l'appréciation qu'en donne Mme de Staël ne porte pas sur la vraie poésie

serbo-croate. Mais au point de vue pratique, il importait peu qu'elles

fussent authentiques: cette page avait son importance pour avoir fait

mentionner, en 1807, dans un livre à grand tirage et qui eut une grande

vogue, l'existence d'improvisateurs parmi les Dalmates et celle d'une

poésie nationale slave qui «ressemble un peu à celle d'Ossian».

Prosper Mérimée avait-il lu cette page de _Corinne_? Et s'il l'avait

lue, en avait-il gardé le souvenir? Il est difficile de le prétendre ou

de le nier, mais il est aisé de voir, une fois de plus, que l'auteur de

_la Guzla_ n'était ni le «seul» ni le «premier» Français qui «pût

trouver quelque intérêt dans ces poèmes sans art, production d'un peuple

sauvage», comme le relate si candidement la spirituelle préface de _la

Guzla_.

Ce passage de _Corinne_, peut-être inconnu de Mérimée, ne le fut pas de

tout le monde. _Le Globe_, par exemple, vingt ans après, exprime le

désir de voir paraître en France une traduction de poèmes des Dalmates,

«aussi célèbres chez eux qu'ils sont inconnus parmi nous»; il va jusqu'à

dire: «Il semble que la _guzla_ des Slaves sera bientôt aussi célèbre

que la harpe d'Ossian[92]». Nous croyons ne pas nous tromper en

reconnaissant là comme un écho d'une leçon entendue à l'Arsenal; un

regard que dirige la blanche main de Corinne, montrant du haut du

campanile les rives incertaines de la Dalmatie.

§6

"La Guzla" de Prosper Mérimée · 第 35 / 231 题