De nos jours, Justine Wynne, comtesse des Ursins et Rosenberg, auteur
des _Morlaques_, est absolument inconnue. Ni Sayous ni M. Virgile Rossel
ne disent un seul mot de cette Anglo-Italienne qui fut écrivain
français; et le _Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle_ de
Larousse, qui a exhumé les noms les plus oubliés, ignore pourtant le
sien.
Cependant, elle fut célèbre en son temps; _les Morlaques_, imprimés en
1788, furent lus par Goethe qui s'en souvenait quarante ans après[65];
l'abbé Cesarotti, littérateur distingué du temps, traducteur italien
d'Ossian, les loua comme «une poésie qui n'a pas besoin de
versification, comme Vénus n'avait besoin, pour se faire aimer de Pâris,
ni de ses vêtements ni même de sa ceinture[66]». _Les Morlaques_ eurent
l'honneur d'être traduits en allemand[67] et en italien; ils inspirèrent
une page de _Corinne_; et Charles Nodier, qui en possédait l'un des
rares exemplaires, les appela un jour «le tableau le plus piquant et le
plus vrai des moeurs les plus originales de l'Europe[68]».
Ce roman aujourd'hui complètement oublié méritait que l'histoire
littéraire sinon le public lui fît un meilleur sort. Car, malgré tous
ses défauts, le livre des _Morlaques_ ne manque pas, à plus d'un point
de vue, d'originalité et d'intérêt. Ajoutons que ce curieux ouvrage est
un des premiers romans français où se trouve décrite la vie des nations
étrangères, avec le souci de ce qu'on appellera plus tard la couleur
locale; il se révèle de plus chez son auteur un profond sentiment de la
nature sauvage et des moeurs barbares, ce qui est également rare et
exceptionnel en 1788. C'est là, sans doute, un titre suffisant pour
valoir à la comtesse de Rosenberg au moins une mention parmi les
précurseurs de l'exotisme romantique.
Justine (Giustiniana) Wynne naquit à Venise vers 1735. Son père était
anglais et protestant; sa mère greco-italiote était catholique fervente.
«Placée, au début de la vie, dit son biographe[69], sous ces deux
influences religieuses contradictoires, elle subit un tiraillement moral
dont l'impression demeura ineffaçable. Ses idées s'altérèrent au contact
d'un monde frivole et sceptique, mais elle retint l'exaltation en
perdant la foi. Rien ne put détruire en elle le germe de cette
sensibilité profonde, qualité qu'elle tenait de sa mère, et qui donne,
en grande partie, leur valeur à ses oeuvres.
«Justine était l'aînée de cinq enfants, trois filles et deux fils; elle
avait quatorze ans, quand une violente attaque de goutte remontée lui
enleva son père. Quoique celui-ci habitât l'Italie depuis plusieurs
années, il était resté sujet britannique, et sa famille dut se conformer
aux prescriptions des lois anglaises. Lord Holland, l'un des grands
seigneurs philosophes de cette époque, fut nommé tuteur de Justine et de
ses frères et soeurs. Il voulut attirer en Angleterre toute cette
famille, y marier avantageusement les filles et donner aux garçons une
éducation anglaise. L'opiniâtre Mme Wynne avait l'idée fixe de
soustraire ses enfants à l'influence protestante. Deux fois elle fut
contrainte de venir avec eux en Angleterre (1751-1756) et deux fois elle
parvint à les ramener en Italie sous prétexte que le climat du Nord
était préjudiciable à leur santé.
«Malgré ces efforts, les fils de Mme Wynne furent définitivement rendus
à l'Angleterre. L'un d'eux, Richard, devint ministre du culte anglican,
et s'est fait connaître par des travaux philologiques d'une certaine
valeur. Justine elle-même était sur le point de redevenir anglaise,
quand un événement, qu'elle ne désigne que sous le nom de _combinaison
fâcheuse_, l'éloigna pour toujours du pays de sa famille.
«Cette _combinaison fâcheuse_ fut son mariage avec le comte de
Rosenberg-Orsini, ambassadeur d'Autriche à Venise.
«Jolie, ambitieuse et avide de plaire, ayant eu des aventures galantes
dès l'âge de seize ans, la jeune comtesse ne paraît pas avoir été très
contente de son mari, car elle a gardé à son sujet un silence complet
dans ses oeuvres où se trouve cependant un assez grand nombre de
fragments autobiographiques. On sait, seulement, qu'elle résida à
diverses reprises en Allemagne, et qu'elle s'amusa fort pendant ce temps
qu'elle appelle «les cinq plus belles années de sa vie.»
«Elle se trouva veuve à Venise, jeune et sans enfants. «J'étais
charmante, écrivait-elle longtemps après; il m'est permis de le dire
aujourd'hui, parce que je survis à ma beauté, et qu'il n'est pas plus
ridicule de se louer sur ce que l'on a été que de composer soi-même son
épitaphe.» Elle fut une des reines de l'aristocratie vénitienne pendant
près de vingt ans (1760-1780) à l'époque de l'omnipotence féminine dans
les affaires politiques et administratives de la Sérénissime République.
«Parvenue au déclin de l'âge, elle montra plus de tact que la plupart de
ses contemporaines, qui prolongeaient leurs galanteries bien au delà de
la jeunesse, ou achevaient de s'avilir en demandant des émotions
nouvelles à la funeste passion du jeu. Quand Justine Wynne se sentit
vieille, elle se fit ermite.
«C'est alors qu'elle s'adonna à la littérature. Elle s'installa avec ses
livres et ses chiens près de Padoue, dans une excentrique _villa_ nommée
_Alticchiero_, appartenant à son vieil ami le sénateur Angelo Quirini.
Elle se mit à écrire, même à beaucoup écrire, en français et en anglais;
mais ne fit imprimer que quelques ouvrages tirés à un très petit nombre
d'exemplaires. Elle nous a expliqué elle-même l'origine de ses premiers
essais littéraires. «Quand j'étais jolie femme, dit-elle dans les
_Pièces morales et sentimentales_, j'avais eu du moins le bon esprit de
comprendre qu'il me resterait une longue vie au delà de la vie brillante
de la jeunesse. Je consacrais à la lecture le temps que j'avais de
reste, celui que les autres femmes réservent à leur chien ou à leur
sapajou. Heureusement que je n'aimais pas les bêtes alors; je les aime à
présent, et je donne à mes chiens les moments que je donnais alors à mes
adorateurs. Les livres me restent toujours, ainsi que quelques amis, qui
m'aident à supporter l'âge du repentir.»
«Parmi ces amis, on remarquait, outre Quirini, un sénateur nommé
Dandolo, qui avait été et redevint depuis provéditeur de Dalmatie, et
auquel le futur auteur des _Morlaques_ devait, sans doute, plus d'une
information sur ce pays où il a situé ses personnages et où l'action se
déroule. Mais le visiteur le plus assidu de la _villa Alticchiero_ était
un certain comte Benincasa, qui prit même, paraît-il, une part aux
travaux littéraires de la comtesse de Rosenberg. C'est pour ses amis que
l'auteur des _Morlaques_ écrivait et faisait imprimer ses oeuvres,
évitant la grande publicité, agissant avec une ambition littéraire des
plus discrètes et des plus mesurées; aussi ses ouvrages sont-ils fort
rares aujourd'hui et très recherchés des bibliophiles.» En voici la
nomenclature:
1° _Alticchiero_, par Mme J.W.C.D. R. Genève, 1781?
Cet ouvrage est la description détaillée de la _villa_ appartenant
au sénateur Quirini, et fut adressé en manuscrit à M. Huber, de
Genève (ami de Voltaire), qui le fit imprimer à ses frais à un très
petit nombre d'exemplaires. En 1787, Quirini en tira une nouvelle
édition avec un très grand nombre de planches et une épître
dédicatoire signée par le comte Benincasa: _Padoue_, gr. in-4° de 5
ff. et 80 pp. de texte, avec un plan et 29 planches (British
Museum).
Nous empruntons au baron Ernouf la description de cette originale
demeure: «Moins somptueuse que ses orgueilleuses voisines, les
villas Pisani, Foscarini, etc., _Alticchiero_ avait néanmoins son
cachet et sa réputation à part. Une partie du domaine était
consacrée à des expériences agronomiques; les jardins étaient
dessinés à la française, suivant le goût alors dominant; mais
l'agréable y était partout sacrifié à l'utile avec une affection
systématique et parfois originale. Les bosquets, les massifs, les
avenues étaient exclusivement composés de beaux arbres fruitiers de
toute espèce, et symétriquement décorés de statues des divinités du
paganisme, de bustes de grands hommes anciens et modernes,
notamment ceux de Voltaire et J.-J. Rousseau. On rencontrait là
Hercule et Vénus dans un massif d'orangers, Mars de garde au milieu
d'un carré de pastèques, et un _autel dédié aux Furies_, au
rond-point d'une belle treille formant labyrinthe. Cette propriété
si classiquement décorée avait encore une qualité qui passerait
aujourd'hui pour un défaut aux yeux de bien des gens: tout y était
aussi uni, aussi plat que régulier. Aucun mouvement de terrain,
aucune inégalité malséante, même à l'horizon, n'y altérait
l'harmonie et la précision des lignes.»
2º _Du séjour des comtes du Nord à Venise en janvier 1782_. Venise,
1783.
Lettre de la comtesse de Rosenberg à son frère Richard Wynne sur
les voyages du grand-duc héritier de Russie, Paul Pétrovitch
(depuis Paul Ier), et la princesse de Wurtemberg, sa seconde femme.
Comme l'ouvrage précédent, cet opuscule est sans valeur littéraire.
3º _Pièces morales et sentimentales_ de Mme J. W., C-T-SS de R-S-G,
écrites d'une campagne sur les rivages de la Brenta dans l'État
vénitien. Londres, J. Robson, 1785.
On remarque, parmi ces pièces, surtout la _Nouvelle vénitienne
plébéienne_, placée à la fin du recueil, où l'auteur trace un
tableau curieux des costumes et de la physionomie des gondoliers de
Venise, encore originaux et pittoresques dans ce temps-là. Mme
Wynne se révolte contre la civilisation moderne: «À force de
communiquer ensemble, disait-elle, les hommes finissent par se
ressembler tous parce qu'ils substituent indistinctement aux
caractères nationaux, des manières et des idées de convention
générale, ce qui efface la physionomie des nations.» Cette
_Nouvelle plébéienne_ fut traduite en italien et publiée en 1786, à
Venise, sous le titre _Il Trionfo de' Gondolieri_.
Il existe aussi une édition anglaise de ce recueil, publiée à la
même époque à Londres, en deux volumes, sous le titre des _Moral
and sentimental Essays_.
4º _Les Morlaques_, Venise, 1788, dont on va parler plus loin.
5º Une chronique scandaleuse de la société vénitienne de la seconde
moitié du XVIIIe siècle, qui est restée inédite[70].
Après avoir fait imprimer _les Morlaques_, la comtesse de Rosenberg
voulut revoir une dernière fois l'Angleterre, qu'elle n'avait pas
visitée depuis longtemps. Elle fit ce voyage avec Benincasa, devenu son
inséparable, et passa près d'une année auprès de son frère Richard, avec
lequel elle était toujours restée en correspondance. Elle revint par la
France, où Benincasa se fit fort applaudir dans quelques clubs par ses
adhésions chaleureuses à la Révolution, mais elle trouva peu d'agrément
dans ce Paris tumultueux de 1790. Rentrée à la _villa Alticchiero_, elle
y mourut presque subitement, peu de temps après son retour.
_Les Morlaques_[71], dans une certaine mesure, rappellent Bernardin de
Saint-Pierre; on y reconnaît également, avons-nous besoin de le dire?
l'influence de Rousseau.
Dans sa préface, la comtesse de Rosenberg expose son plan: elle veut
peindre dans _les Morlaques_ un pays qui «offre l'image de la nature en
société primitive, telle qu'elle a dû être dans les temps les plus
reculés... Avant qu'une nouvelle révolution _change la nature et
l'aspect_ de ce pays, poursuit-elle, qu'on le voie dans son état actuel
beaucoup plus intéressant que celui de la civilisation la plus achevée,
dont les biens et les maux sont également connus depuis longtemps parmi
nous».
Ce pays idéal, c'est la Morlaquie. Les sauvages paysans slaves sont ces
heureux humains qui ont toujours des «jouissances paisibles d'une vie
conforme aux goûts de la nature», et qui ne connaissent «pour le moment
d'autres lois que celles de la nature et d'autre droit que la force».
Au milieu d'un monde blasé et frivole, la comtesse de Rosenberg avait
toujours conservé un très vif attrait pour la mâle poésie des moeurs
simples et barbares. Comme nous l'avons déjà noté, elle avait pris dans
sa _Nouvelle vénitienne plébéienne_ des gondoliers de Venise pour héros.
Dans _les Morlaques_, elle sort complètement de la société civilisée;
elle célèbre d'abord la nature sauvage de la Morlaquie: la mer et les
rochers, les silencieuses forêts de sapins, les chutes d'eau vertes, les
grottes et les cavernes mystérieuses. Et dans ce décor majestueux, elle
nous présente une famille heureuse qui «sur toutes les autres répandait
par son exemple l'esprit d'une douce égalité sociale».
Mais l'auteur des _Morlaques_ ne s'en tient pas à peindre un peuple de
pasteurs et à glorifier les vertus de la vie patriarcale, comme l'ont
imaginé quelques lecteurs peu patients. Le sujet de son roman est un
événement tragique dont elle aurait été vivement impressionnée, et qui
se serait passé à Venise, sur le quai des Esclavons, vers l'an 1781: la
rencontre et le combat acharné de deux voyageurs dalmates, ennemis
mortels, par suite d'une rivalité d'amour, combat qui se termina,
dit-elle, par la mort du rival préféré. L'auteur eut l'idée de nous
faire connaître au fur et à mesure les moeurs primitives des «Morlaques»
dans une fiction romanesque, dont l'aventure poignante du quai des
Esclavons devait former le dénouement.
La suite naturelle des événements dans une famille morlaque,
dit-elle, va nous mettre au fait des moeurs et des usages de la
nation, d'une manière plus sensible que la relation froide et
méthodique d'un voyageur. On n'a pas cru avoir besoin de recourir
au romanesque ou au merveilleux. Les faits sont vrais et les
détails nationaux fidèlement exposés. _Moeurs, habitudes, préjugés,
caractères, circonstances locales, tout résultera des événements et
des personnages mêmes mis en action. C'est peut-être la plus
agréable façon de donner l'idée juste d'un peuple qui pense, parle
et agit d'une manière différente de la nôtre_[72].
Il faut relever cette intention de «donner l'idée juste d'un peuple qui
pense, parle et agit d'une manière différente de la nôtre». Il est, en
effet, curieux de voir une femme auteur s'exprimer de cette façon avant
que Mme de Staël ait déclaré qu'il «faut avoir l'esprit cosmopolite»;
avant que l'influence de Walter Scott se soit généralisée; avant, enfin,
que le mot «couleur locale» ait été découvert[73]. Mais ce qu'il y a de
plus remarquable, c'est que Mme de Rosenberg ne s'en tint pas à la
théorie, mais essaya de réaliser son idée. Sa grande préoccupation
reste, en effet, toujours visible, et de cette préoccupation proviennent
les qualités les plus originales des _Morlaques_: peinture extrêmement
vive des passions les plus violentes qui font agir les acteurs du drame
sanglant, peinture qui ne tend nullement à démontrer la supériorité
morale des «primitifs incorrompus», et qui ne dégage aucune proposition
plus ou moins utopique, pour servir à corriger les «civilisés
corrompus». Il serait très injuste de voir dans _les Morlaques_ une
simple illustration des idées de Rousseau, car, si la comtesse de
Rosenberg déplorait la disparition des sociétés primitives, elle la
déplorait exclusivement au point de vue artistique,--ce qui était, en
1788, d'une originalité indiscutable. Elle regrettait la disparition des
costumes pittoresques, des coutumes barbares, des croyances populaires,
voire même de l'ignorance. Rousseau eût abhorré la superstition,
dont--en vraie dilettante littéraire--était amoureuse la comtesse de
Rosenberg.
Car, si l'on cherche les influences qui peuvent expliquer--jusqu'à un
certain point, cela va sans dire--cette manie du «primitif», on les
trouvera dans cette autre source du romantisme: les poèmes ossianiques
de Macpherson, poèmes où se retrouvent des idées et des sentiments chers
à Rousseau, encore que ces deux auteurs n'aient nullement influé l'un
sur l'autre[74]. _Les Morlaques_ furent écrits à l'époque la plus
ardente, durant la longue vogue de «l'Homère celtique», et ils en
portent visiblement les traces. L'abbé Cesarotti, critique influent,
traducteur italien du barde écossais, et, de plus, son grand admirateur,
partageait l'intimité de la comtesse de Rosenberg. Il n'y a donc rien
d'étonnant à ce que l'on rencontre dans la Morlaquie semi-arcadienne de
cette spirituelle dame, non seulement la monotonie sauvage, la
mélancolie du passé, le vague du paysage, «les haines renfermées au fond
des coeurs», sentiments de l'époque auxquels le fils de Fingal devait la
plus grande partie de son succès,--mais aussi et surtout cet autre trait
des chants ossianiques, plus original et plus distinctif celui-là, _vrai
trait celtique_, «heureuse erreur des peuples vivant sous la Grande
Ourse», qui «ignorent la pire des craintes, celle de la mort[75]»:
l'amour des catastrophes terribles et des massacres fatals, la
glorification de la haine meurtrière scandée solennellement dans la
phrase pathétique du barde plaintif. Et cette inspiration ossianique ne
se reflète pas seulement à travers le sanglant et sentimental carnage
illyrien; elle va jusqu'à souffler, en certains endroits des
_Morlaques_, la même poussière pseudo-archaïque que Macpherson étala sur
sa prose rythmique.
Mais cette double influence de Rousseau et d'Ossian n'était pas
suffisante pour amener à elle seule, en 1788, l'auteur de ce roman
exotique à conclure que la civilisation moderne détruit le pittoresque,
qu'elle «efface la physionomie» des peuples et des individus, qu'elle
est néfaste à la littérature, qu'il faut partir pour les pays barbares à
la recherche des héros originaux, pour donner, lorsqu'on les a trouvés,
«l'idée juste» de leur manière de penser, de parler et d'agir, manière
qui est «différente de la nôtre». Quelque fortes que soient les
influences littéraires, elles n'expliquent pas complètement les origines
de ce livre peu commun. Il y a dans _les Morlaques_ tant de passages
vraiment beaux et qui trahissent, sous le cosmopolitisme d'esprit de
l'auteur, une telle sensibilité féminine qu'il est impossible de ne pas
voir combien profond et entier était l'amour presque hystérique réservé
par l'excentrique comtesse de Rosenberg aux simples et pittoresques
peuples «primitifs».
Il nous reste à examiner le soin qu'elle apporte à peindre ses héros, à
brosser ses décors: Slaves dalmates, paysages adriatiques.
Comme Mérimée qui, quarante ans plus tard, a choisi pour _la Guzla_ les
mêmes personnages et la même scène, la comtesse de Rosenberg n'avait
jamais vu la Dalmatie. Ce qu'elle en sait, elle le sait de seconde main,
et--disons-le tout de suite--elle en sait bien peu pour mériter les
éloges décernés par l'abbé Cesarotti à sa prétendue exactitude. Charles
Nodier _qui avait vu la Dalmatie_, et qui en parlait avec autorité, se
trompe absolument en jugeant _les Morlaques_ le «tableau le plus piquant
et le plus vrai, etc...[76]» _Les Morlaques_, comme _la Guzla_, sont une
«drogue», mais une drogue de fabrication plus grossière.
La comtesse de Rosenberg avait puisé la plus grande partie de ses
renseignements sur la Dalmatie dans ce même _Voyage_ de Fortis[77] que
Mérimée mit, plus tard, à contribution. C'est grâce à cette source
commune que la ressemblance entre leurs ouvrages n'est ni vague ni
incertaine. Dans tous deux on trouve le même bric-à-brac exotique: noms
bizarres, de personnes et de lieux,--mots slaves pieusement copiés dans
le _Voyage_, avec toutes les fautes d'impression et de transcription
italienne,--mots soigneusement soulignés, incrustés dans le texte avec
une abondance orientale,--descriptions de fêtes populaires, de coutumes,
de superstitions, de croyances; dans tous deux la _guzla_ est dépeinte,
dans tous deux se retrouvent des _pismé_ (chansons).
Quant à la «couleur locale», il serait injuste d'exiger de l'auteur des
_Morlaques_ ce que nous a donné, bien après, l'auteur de _la Guzla_. Les
temps étaient changés: le public romantique en demandait bien davantage.
De plus--et sans parler de la supériorité du talent de Mérimée sur celui
de la comtesse de Rosenberg--les genres dans lesquels chacun d'eux
s'était exercé étaient si différents que l'auteur de _la Guzla_ devait
fatalement être amené à rechercher le coloris plus que ne l'avait fait
l'auteur des _Morlaques_. En effet, Mérimée, reconstituant quelques
pages de Fortis, ne composera que des morceaux fragmentaires, changeant
à chaque moment ses acteurs et sa scène, morcelant à dessein son sujet.
La comtesse de Rosenberg, au contraire, puisant à la même source, est
contrainte--c'est une nécessité du roman--de combler toutes les lacunes
pour donner une unité factice à son oeuvre. La tâche était plus lourde,
sinon impossible, et il n'est que très naturel d'en constater
l'insuccès. Mais l'effort était beau, surtout à une époque où il n'y
avait pas de précédent; il mérite une attention d'autant plus
sympathique que _les Morlaques_, pris dans leur ensemble, paraissent
beaucoup plus «illyriens» que _Jean Sbogar_ ou _Smarra_, de Charles
Nodier, ouvrages écrits pourtant trente ans plus tard, après un séjour
de l'auteur parmi les Slaves du Sud, et qu'on croit aujourd'hui encore
avoir subi l'influence de ce séjour[78].
Parlant de l'influence de Macpherson, nous avons fait allusion aux
morceaux pseudo-antiques qui se trouvent dans _les Morlaques_. Ces
prétendus spécimens de «poésie esclavonne», au nombre de dix, sont
disséminés dans le cours du volume conformément aux exigences du récit.
On en a réuni l'indication dans une table particulière placée à la fin
des _Morlaques_. Voici les titres de ces poésies: _Chanson de Pecirep_,
_Histoire d'Anka_, _Épithalame de Radomir aux noces de Jervaz_,
_Épithalame de Dascia aux noces de Jervaz_, _Prière à l'image de
Catherina_, _Chanson de mort de Dabromir_, _Chanson de la bienheureuse
Dianiza_, _Chanson de Tiescimir et Vukossava_, _Chanson de mort pour le
Starescina de Rostar_, _Chanson de mort de Jervaz_.
Le biographe de la comtesse de Rosenberg nous assure gravement que
quelques-unes de ces poésies sont tirées «d'un recueil d'anciens chants
héroïques, publié dans le courant du XVIIIe siècle par un religieux
dalmate, le P. Morvizza»; les autres, inédites, auraient été rapportées
et traduites à Justine Wynne par ses amis de Venise[79]. «Ces chansons,
ajoute-t-il, appartiennent à des époques fort différentes; l'une des
plus anciennes, _Tiescimir et Vukossava_ (p. 254), est évidemment
antérieure à l'invasion musulmane.»
Ces poésies ne sont que des contrefaçons; l'auteur de la notice que nous
citons se trompait, mais il n'était pas le premier qui tombait dans
cette erreur, car on verra dans les pages qui vont suivre que Mme de
Staël, non plus, ne les suspectait pas. Charles Nodier, qui affectait
une connaissance de «l'illyrien», prétendait également que les «morceaux
de poésie esclavonne» sont «bien choisis» et que «le style de la
traduction a quelque chose de la naïveté, du nerf et de la couleur de
l'original[80]».
«Le P. Morvizza, religieux dalmate du XVIIIe siècle», n'ayant eu qu'une
existence fictive, aucune des poésies insérées dans _les Morlaques_ ne
pouvait être tirée d'un recueil imaginaire. Il est probable que le baron
Ernouf pensait à un autre religieux dalmate qui avait publié au XVIIIe
siècle une collection de chants serbo-croates, André Kacic-Miosic,
l'auteur des _Entretiens familiers_ dont nous avons déjà parlé; mais les
ballades de ce poète populaire sont par trop différentes de celles qui
se trouvent dans _les Morlaques_ pour qu'on puisse y reconnaître la
moindre parenté avec ces dernières; certains détails cependant nous ont
paru assez significatifs pour ne pas exclure la possibilité d'une
connaissance directe des _Entretiens familiers_ de la part de la
comtesse de Rosenberg; ce sont de nombreux noms serbo-croates qu'on ne
trouve pas chez Fortis, mais qui tous ou presque tous ont été employés
par Kacic: Anka, Dobroslave, Pecirep, Dianiza, Radomir, Tiescimir,
Vukossava, etc.--Toutefois, la présence de ces noms dans le livre de Mme
de Rosenberg peut s'expliquer d'une autre façon: l'auteur des
_Morlaques_ n'avait-elle pas des amis qui, connaissant la Dalmatie,
Dandolo, par exemple (ou Fortis lui-même peut-être?) ont pu lui donner
des renseignements qui ne sont pas dans le _Voyage_?
Pour donner une idée de ces «morceaux de poésie esclavonne»--qui n'ont
pour nous d'autre intérêt que de précéder _la Guzla_--citons-en un: la
chanson récitée aux funérailles d'un ancien chef slave. Le sujet est
celui que traitera Mérimée dans une de ses ballades «illyriques», _le
Chant de mort_, ce _vocero_ dalmate qui ressemble tant au _vocero_ corse
dont on lit un spécimen dans _Colomba_.
Qui nous guidera encore sur les frontières des Turcs, pour leur
enlever le bétail?
Qui jugera des meilleurs coups et donnera le prix au bras le plus
robuste?
Qui mènera l'épouse à l'époux avec pompe et joie, si notre chef
est mort?
Qui nous éclairera de ses conseils, comme notre père, dont la prudence
égalait la clarté des flambeaux qui dissipent les ténèbres?
Que t'avons-nous fait, Marnan, pour que tu nous quittes? Nous
t'aimions, nous obéissions toujours à tes ordres, ô brave Staréscina!
_Mes frères, il nous écoute, il nous entend: nos voix descendent
jusqu'à lui, mais la sienne ne peut plus monter jusqu'à nous._
Il faut se demander maintenant si Mérimée connaissait cet ouvrage, et si
ce roman n'a pas inspiré _la Guzla_. La réponse qu'on peut faire est à
peu près celle-ci: _les Morlaques_ n'étaient pas destinés au public, et
le bibliomane Nodier qui en possédait un exemplaire, donné par l'auteur
à lord Glenbervie, le jugeait «extraordinairement rare» en 1829[81]. Il
est donc fort douteux que Mérimée ait lu cet ouvrage avant 1827--s'il
l'a jamais lu--du moins nous n'avons pu trouver trace d'une pareille
lecture dans _la Guzla_, quoique les ressemblances provenant d'une
commune source--le _Voyage_ de Fortis--ne manquent pas.
L'on verra que Mérimée n'ignorait pas les nouvelles illyriennes de
Charles Nodier: _Jean Sbogar_ (1818) et _Smarra_ (1821); il serait donc
intéressant de rechercher si Nodier, lui, connaissait _les Morlaques_.
On pourrait dire alors qu'il existe dans _la Guzla_ une certaine
influence provenant indirectement des ballades-pastiches de la comtesse
de Rosenberg. Ces recherches seraient d'autant plus utiles que, dès
1862, Paul Lacroix (bibliophile Jacob) remarquait un certain air de
parenté entre ces productions[82], et que tout récemment, M. Curcin en
est arrivé à conclure que toutes ces «mystifications» forment une «série
ininterrompue» de pastiches «qui servaient toujours de modèle l'un à
l'autre»: _les Morlaques_ à _Smarra_, _Smarra_ à _la Guzla_[83].
Pour des raisons qui nous paraissent bonnes et que nous donnons
ci-dessous, nous ne croyons pas que Nodier connût _les Morlaques_ au
moment où il écrivait ses feuilletons «illyriques» (1813), ni même à
l'époque de _Jean Sbogar_ (1818) et de _Smarra_ (1821). _Les Morlaques_
sont un livre très rare et, probablement, Nodier ne les connaissait pas
avant 1823, c'est-à-dire au moins deux ans après la publication de
_Smarra_, son dernier ouvrage «esclavon».
Tout d'abord, il est aisé de se rendre compte qu'en 1816, il n'avait pas
encore eu _les Morlaques_ entre les mains. Il fit en effet paraître
cette année dans la _Biographie universelle_ un article sur Albert
Fortis, où il prétendait que le roman de Mme Wynne n'était qu'une
«paraphrase un peu étendue d'un chapitre du _Viaggio in Dalmazia_», ce
qui provoqua une maligne rectification de la part de Ant.-Alex. Barbier
(dans son _Examen critique et complément des Dictionnaires historiques_,
Paris, 1820, p. 346). Nodier fut piqué au vif,--c'était au
_bibliographe_ qu'on s'en prenait!--il répondit finement à Barbier, tout
en avouant du reste s'être lourdement trompé: il avait jugé le livre
sans l'avoir jamais vu[84].
D'autre part, lord Glenbervie, à qui avait appartenu l'exemplaire de
Nodier, ne mourut qu'en 1823[85]; il n'est guère probable que la
bibliothèque de ce grand seigneur, homme d'État, ait été dispersée avant
sa mort.
Mais si Mérimée ignorait _les Morlaques_ et si Charles Nodier ne les a
connus que longtemps après _Jean Sbogar_ et _Smarra_, Mme de Staël, bien
avant eux, avait lu l'ouvrage de la comtesse de Rosenberg et en avait
parlé sans que personne s'en fût jamais douté[86].
§ 5