LES VOYAGES DE FORTIS

L'abbé Albert Fortis[33], membre de plusieurs académies italiennes et

étrangères, que l'on nomme aujourd'hui encore «il primo naturalista

d'Italia et uno dei primi d'Europa», publia à Venise, en 1771, son

_Saggio d'Osservazioni sopra l'isola di Cherso ed Osero_ (pp. 169,

in-4°). Ce livre était le fruit d'une excursion scientifique faite au

mois de mai 1770, en compagnie de John Symonds, professeur d'histoire

moderne à l'Université de Cambridge, aux côtes et aux îles dalmates[34].

À la fin de son savant ouvrage, après avoir apporté quantité de

documents nouveaux, concernant l'archéologie et l'histoire naturelle,

l'abbé Fortis publia une lettre adressée à son compagnon anglais; il y

parle des _pismé_ ou chansons populaires des Serbo-Croates; il n'estime

pas beaucoup ce genre de poésie, et c'est, semble-t-il, pour faire

plaisir à son ami qu'il a commencé d'y prendre intérêt. «Io era in

collera con questo abuso di tradizione, disait-il, ma me la sono

lasciata passare; dopo che ò trovato che nello stesso modo si perpetuano

molti curiosi e interessanti pezzi di Poesia Nazionale _all'uso

de'vostri Celti Scozzesi_ fra'contadini spezialmente...Voi non vi

troverete gran forza di fantasia, niente di maraviglioso, non vani

ornamenti: ma bensì condotta quanto in alcun allro Poema, e cognizione

dell'uomo, e carattere di nazione, e ciò, che mi sembra più pregevole,

esattissima verità Storica[35].»

Il en parla et promit même d'en parler davantage dans un autre ouvrage

qu'il préparait alors. Pour le moment, il se contenta d'ajouter à la

relation de son voyage une ballade serbo-croate («morlaque») traduite en

italien, _Canto di Milos Cobilich e di Vuko Brancovich_. Cette ballade

nous intéresse, car, sous le titre de _Milosch Kobilich_, Mérimée en a

donné une traduction française dans la seconde édition de _la Guzla_.

Nous en parlerons en son temps; qu'il nous suffise de faire remarquer

ici que Mérimée ne connaissait pas les _Osservasioni_ et qu'il a tiré sa

ballade d'une autre source.

Le _Canto di Milos Cobilich e di Vuko Brancovich_ n'est pas à proprement

parler de la poésie véritablement populaire, bien qu'il appartienne au

cycle le plus important peut-être des chants serbes: celui de la

bataille de Kossovo, qui est une lamentation sur la fatale défaite de

1389. Un savant franciscain dalmate, qui voulut instruire son peuple,

André Kacic-Miosic (1696-1760), avait composé cette ballade, comme

beaucoup d'autres, sur les thèmes populaires et l'avait publiée, en

1756, à Venise, dans un recueil qui porte le titre de _Razgovor ugodni

naroda slovinskoga_(Entretiens familiers de la nation slovinique). Une

copie manuscrite de ce poème se trouve à la Bibliothèque de l'Arsenal à

Paris (n° 8701).

Fortis ne dut avoir entre les mains qu'une copie de cette chanson et non

pas le texte imprimé, car il s'y trompa et la crut véritable poésie

populaire. Nulle part, en effet, il ne mentionna Kacic comme en étant

l'auteur[36].

Quoi qu'il en soit, il est intéressant et même utile de se demander

comment Fortis eut l'idée de joindre cette pièce à son ouvrage et de

promettre la publication ultérieure d'autres ballades «morlaques».

Sur le continent européen, cette idée était chose peu commune en 1770.

Dix ans seulement s'étaient écoulés depuis qu'en Angleterre les poèmes

d'Ossian avaient été publiés; cinq ans seulement depuis la première

édition des _Reliques of Ancient English Poetry_ de Percy, et

l'influence de ces deux livres, qui sera énorme, commençait à peine à se

faire sentir.

Nous parlerons, au chapitre suivant, du retour à la poésie populaire qui

se produisit en Angleterre vers le milieu du XVIIIe siècle; cette

nouvelle orientation du goût anglais devait exercer par la suite une

profonde influence sur les littératures européennes. Ici nous ne dirons

que quelques mots de l'origine probable des préoccupations folkloriques

de Fortis.

C'est visiblement sous l'influence britannique qu'il se mit à recueillir

les poésies populaires serbo-croates. Il connaissait bien, semble-t-il,

la littérature anglaise du temps[37], et admirait particulièrement

Ossian qu'il lisait dans la traduction de Cesarotti[38]. Il avait de

nombreuses relations en Angleterre et il en parle souvent avec un

sentiment de reconnaissance; il avait fait son premier voyage de

Dalmatie en compagnie d'un savant anglais; de même qu'il fera son second

voyage en accompagnant un évêque irlandais. En Italie, il avait pour

amis des Anglais et des Écossais qui l'aidaient de leur bourse et

auxquels il dédiait ses oeuvres: lord Bute, ancien premier ministre de

George III, qui était, comme on le sait, protecteur de James

Macpherson[39]; John Strange, résident de Sa Majesté Britannique à

Venise; lord Frédéric Hervey, évêque de Londonderry, etc.[40]. Enfin,

c'est en anglais qu'il fit rédiger l'édition définitive de son _Voyage_

(1778). Hâtons-nous pourtant de dire qu'à notre sens, plus que la

littérature de ce pays, ce sont ses amis qui lui donnèrent le goût de la

ballade primitive.

Fortis parle avec dédain de la poésie populaire, dont un vrai savant ne

devrait pas s'occuper. Le principal but de son ouvrage fut de lancer

quelques nouvelles théories géologiques. Et cependant, le meilleur

succès qu'obtint son livre sur la «Morlaquie» et les «Morlaques[41]>»,

il le dut aux littérateurs plus qu'aux savants.

Le _Canto di Milos Cobilich e di Vuko Brancovich_ ne restera pas

enseveli dans les _Osservazioni_. Un illustre penseur et poète allemand,

Herder, va le traduire bientôt en sa langue et l'insérer dans le premier

tome de sa fameuse collection de _Chansons populaires_. Et ce sera la

première conquête de la poésie serbo-croate[42].

Au mois de juin 1771, Fortis partit pour la seconde fois en Dalmatie. Il

y resta plusieurs mois, envoyant à ses protecteurs anglais de longs

rapports qu'il réunira en 1774 et publiera à Venise[43]. Dans un des

plus intéressants chapitres de ce célèbre _Voyage en Dalmatie_, le

chapitre _De' Costumi de' Morlacchi_, il parla de nouveau de la poésie

populaire serbo-croate, décrivit la _guzla_ et les bardes «morlaques»:

«V'è sempre qualche cantore, il quale accompagnandosi con uno stromento

detto _guzla_, che à una sola corda composta di molti crini di cavallo,

si fa ascoltare ripetendo, e spesso impasticciando di nuovo le vecchie

_pisme_ o canzoni[44].»

Dans ce chapitre il inséra un poème «morlaque», _la Triste ballade de la

noble épouse d'Asan-Aga_ («Xalostna Piesanza plemenite Asan-Aghinize»)

avec, en regard, une traduction en vers italiens («Canzone dolente della

nobile sposa d'Asan Aga[45]»). Nous ne savons pas de qui Fortis avait

obtenu le manuscrit de cette pièce, car, non seulement elle était

inédite à cette époque, mais avait des chances de le demeurer toujours

sans son initiative: en effet, aucun collectionneur n'a pu l'entendre

réciter[46]. Notons avec la plus grande réserve l'assertion de Hugues

Pouqueville dans son _Voyage de la Grèce_:

Cette pièce _(Triste ballade)_ avait été communiquée à l'abbé

Fortis par M. Bruère qui a laissé une grande quantité de poésies

slaves inédites qu'il avait recueillies et traduites[47].

M. Bruère, qui a laissé une quantité de poésies slaves, est

Bruère-Dérivaux fils (Marko Bruerovic) dont nous avons déjà dit quelques

mots[48]. Né vers 1770, il n'avait que deux ou trois ans à l'époque des

voyages de Fortis; il n'a donc pas pu lui fournir le texte en question.

Quant à Bruère-Dérivaux père, qui n'a pas laissé de poésies slaves, il

est vrai, mais qui fut longtemps consul de France auprès de la

République de Raguse, la chronologie nécessaire nous manque pour pouvoir

confirmer ou réfuter la note de Pouqueville[49].--Remarquons aussi que

les _guzlars_ serbes n'intitulent jamais leurs productions: ce sont les

collectionneurs qui s'en chargent. C'est ainsi que l'on s'explique ce

titre prétentieux: _la_ TRISTE _ballade de la_ NOBLE _épouse_; c'est là

le pur langage littéraire des pseudo-classiques dalmates qui avaient

recueilli le poème.

Le _Voyage en Dalmatie_ ne trouva pas ce qu'on appelle un accueil

chaleureux, du moins auprès des gens de science, malgré tous les efforts

de l'auteur pour faire remarquer son ouvrage au moyen de différentes

traductions étrangères. Le crédit en fut surtout ébranlé quand un

écrivain dalmate, Jean Lovrich, publia sa très sévère critique où il

reprochait à Fortis trop de crédulité, les erreurs les plus absurdes et

quelques hypothèses très téméraires[50]. Cette réfutation donna lieu à

une polémique assez longue, qui finit selon l'usage par devenir fort

amère et coûta la vie à celui qui avait entrepris de la faire[51]. Il

est juste d'ajouter que plusieurs des conjectures de Fortis ont été

depuis confirmées par la science, et que personne n'avait jamais mis en

doute sa bonne foi. Il est cité comme autorité par Élisée Reclus, qui

fait rarement un tel honneur aux voyageurs anciens[52].

L'année qui suivit la publication du _Voyage_, le chapitre _De' Costumi

de' Morlacchi_ fut traduit en allemand et imprimé à Berne, sous forme de

brochure[53]. En 1776 parut dans la même ville la traduction complète en

deux volumes in-8º[54]. Au mois de février 1777, le _Mercure de France_

publia un «_Fragment sur les moeurs et coutumes des Morlâques_ (_sic_)

tirés de l'extrait du Voyage en Dalmatie, de M. l'abbé Fortis, inséré

dans le tome XX du Journal littéraire de Pise», fragment qui est sans

doute la première mention française de l'ouvrage de cet écrivain[55].

Quant à la traduction française, elle sortit en 1778, à Berne, des mêmes

presses d'où était sortie la traduction allemande. À titre d'essai, on

publia d'abord l'opuscule sur les _Moeurs et usages des Morlaques appelés

Monténégrins_, et celui sur le _Pays de Zara_[56]; puis, peu de temps

après, le _Voyage_ complet[57]. Cette même année 1778 parut à Londres

l'édition anglaise, édition définitive, somptueusement imprimée aux

frais des amis de l'auteur: _Travels into Dalmatia, to which are added

Observations on the island of Cherso and Osero_; translated with

considerable additions (pp. x-584, in-4°).

La ballade «morlaque» publiée et mise en vers italiens à la fin du

chapitre sur les moeurs eut plus de succès que le livre entier: elle

inspira une trentaine de traductions étrangères, dont treize

françaises,--parmi lesquelles la plus importante pour nous est celle de

Mérimée, dans _la Guzla_.

Nous aurons à parler plus loin de _la Triste ballade de la noble épouse

d'Asan-Aga_; ici, nous noterons seulement le succès immédiat qu'elle

remporta en Allemagne, succès qui assura à la poésie serbo-croate une

certaine renommée européenne bien avant le livre de Mérimée.

Dès le mois de mars 1776, les _Annonces savantes de Francfort_, en

présentant la petite brochure bernoise, se mirent à louer le

«Klag-Gesang» morlaque[58]. Ces louanges s'adressaient à la lourde

version qu'en avait donnée le poète Werthes; mais une traduction plus

réussie ne tarda pas à en être faite.

Un grand poète en assuma la tâche. On ne sait pas exactement quand ni

comment _Die Sitten der Morlakken_ arrivèrent entre les mains de Goethe,

et à quelle occasion ce dernier entreprit de mettre en vers le petit

poème. Toutefois, l'auteur de _Werther_ dut composer sa traduction en

1775 ou 1776, et cela non seulement en utilisant celle de Werthes[59],

mais aussi en recherchant dans le texte original, imprimé au recto, les

particularités de la métrique serbo-croate, ce que Fortis et Werthes

avaient négligé. (Le fait est brillamment démontré par Karl

Bartsch[60].) Devenu désormais le _Klaggesang von der edlen Frauen des

Asan Aga_, ce morceau trouva, en 1778, une place dans le premier tome

des _Chansons populaires_ de Herder[61]. Comme nous l'avons mentionné

plus haut, l'éditeur de ce recueil y avait déjà introduit un chant

serbo-croate: le _Canto di Milos Cobilich e di Vuko Brancovich_. Il y

avait ajouté, au tome second, deux autres ballades «morlaques»,

traduites cette fois sur les versions inédites de Fortis: _Radoslaus_

(«Pisma od Radoslava») et _Die schöne Dollmetscherin_ («Pisma od Sekule

Jankova netjaka, divojke dragomana i passe Mustaj bega»)[62] empruntées

toutes deux aux _Entretiens familiers_ d'André Kacic-Miosic. Les

versions italiennes sur lesquelles Herder avait traduit ces deux poèmes

de Kacic n'ont jamais été imprimées. Nous n'avons trouvé que la copie

manuscrite de l'une d'elles: celle du _Canto di Mustài Pascià e della

Donzella Dragomana_ («Die schöne Dollmetscherin»), conservée parmi les

papiers de John Strange au British Museum, et nous la publions, de même

qu'une autre traduction inédite de Fortis, dans l'_Archiv für slavische

Philologie_[63].

D'après le _Klaggesang_ de Goethe, Walter Scott composa plus tard une

_Lamentation of the Faithful Wife of Asan Aga_; mais ce poème, dont nous

tracerons l'histoire à son heure[64], resta inédit jusqu'à nos jours.

Ainsi les voyages de Fortis en Dalmatie ont eu leurs conséquences

littéraires: ils ont fait découvrir la poésie populaire serbo-croate;

elle aussi trouve sa part dans l'influence qu'exerça la ballade

populaire sur la littérature romantique.

_La Guzla_ qui doit beaucoup, directement et indirectement, au _Voyage

en Dalmatie_ n'est pas cependant la première oeuvre inspirée par ce

livre.

Avant d'étudier ce que Mérimée, auteur de _la Guzla_, a pris à Fortis

ainsi qu'à d'autres sources, il nous faut dire quelques mots des

précurseurs, envers qui il se trouve redevable dans une certaine mesure.

§ 4

"La Guzla" de Prosper Mérimée · 第 33 / 231 题