«Messieurs, l’univers jalouse la France, parce que nous possédons le
plus prodigieux artiste que l’humanité ait jamais connu. Le Gouvernement
de la République méconnaît l’honneur que les _Dieux_ nous ont fait en ne
chantant pas, comme il convient, le plus grand sculpteur que la terre
ait jamais porté.
«Dans sa mesquinerie, le ministère des Beaux-Arts n’a acquis que
vingt-sept des œuvres de Rodin pour les exposer au musée du
Luxembourg; le même ministère a aggravé sa chicherie en offrant à Rodin
le magnifique hôtel Biron pour en faire son habitation personnelle,
moyennant quoi le très grand Rodin fera à la République le grand honneur
de lui léguer, en mourant, quelques baquets de terre glaise desséchée.
«Il faut que la ville de Paris efface toutes ces pauvretés et tente
quelque chose digne de Rodin et digne aussi de la population parisienne;
voilà donc le projet au nom de la 4e Commission que je soumets à vos
sages délibérations:
«Le Conseil,
«Délibère:
«La basilique de Montmartre sera désaffectée et transformée en un
prodigieux monument élevé à la gloire de l’illustre Rodin; ce monument
sera surmonté d’une statue géante de Rodin dominant l’espace et le
temps, et comme Rodin seul est capable de glorifier Rodin, c’est lui qui
sera chargé de l’exécution du monument et de la statue. Le crédit pour
la dépense sera illimité.
«Le Conseil désire seulement que ce grandiose monument soit décoré des
statues de tous les grands artistes de tous les siècles et de toutes les
civilisations et que tous les génies, qui ont remué les entrailles et le
cerveau de l’humanité, soient groupés en des attitudes d’admiration et
d’humilité devant le très grand Rodin, _symbole divin de l’art éternel_.
«En attendant que ce prodige s’accomplisse, nous devons faire des
économies; la première que votre Commission vous propose consiste à ne
pas souscrire à un très gros volume, _Les Cathédrales de France_ (50
francs l’exemplaire) que vient de publier M. Rodin. Je ne dirais rien du
texte, mais la seule chose qui soit certainement de lui dans ce livre,
ce sont les cent planches qui l’illustrent, si j’ose m’exprimer ainsi.
L’élève le plus médiocre de nos petits cours de dessin rougirait de
présenter de tels croquis.
«Mais quand on est l’auteur du _Pithécanthrope_ qui déshonore le
portique du Panthéon, on n’hésite pas à duper encore le bon public.»
(L’ordre du jour est prononcé: 1914, page 594.)
Messieurs, on ne se moque pas plus aimablement, plus gauloisement de
l’orgueil exaspéré d’un mortel, fût-il surhumain comme M. Rodin...
M. MURAT, _président de la Commission._--C’est du Lampué tout
pur.
M. GAUDIN DE VILLAINE.--Je vous l’ai dit en commençant.
(_Sourires._)
Mais voici encore deux mots du maître qui méritent d’être retenus:
Le premier prononcé il y a six ans au Pré-Catelan et rapporté par
l’éditeur des photographies et gravures du maître:
M. Rodin disait: «Mes devanciers s’honorent tous d’avoir eu tel ou
tel maître: Moi, je suis l’élève de Dieu!»--et le geste et l’attitude
semblaient dire que l’élève dépassait le maître divin!
Le second a été prononcé à Rome en 1914 au banquet présidé par le juif
Nathan (alors maire), et offert à Rodin par la municipalité romaine.
Piqué sans doute de ne pas avoir auprès de lui l’ambassadeur de France,
M. Barrère (qui ne lui avait sans doute pas pardonné l’invasion du
palais Farnèse, par un des produits du sculpteur: _L’homme qui marche_,
sans tête ni bras, hélas!!) Rodin s’écrie dans son toast:
«A Rome, l’ambassadeur représente la France, moi je représente sa
gloire!»
On comprend dès lors l’extraordinaire visage que (selon Camille
Lemonnier analysant l’œuvre de Judith Cladel) «le maître glorieux!»
s’est, à la longue, composé: «le visage d’un Pan!»
Mais, mon cher rapporteur, et selon votre verbe, gravissons ensemble
«notre grand escalier qui prédispose si bien ceux qui le montent à la
gravité de notre mandat!» (_Sourires._)
M. LE RAPPORTEUR.--Ce n’est pas moi qui ai dit cela. Il ne faut
pas me rendre grotesque à plaisir.
M. GAUDIN DE VILLAINE.--Saluons, par quelques courtes
citations, la _névrose_ de ces disciples de Rodin. Ecoutez:
«Il a le grand geste érotique et chaste de l’art, fait d’androgynisme
mâle et féminin...
«Rodin règne, en effet, dans l’universel, il se dénonce un cycle d’art
et d’humanité total;
«Il trace par le siècle un orbe de génie, d’héroïsme et de passion où
est entraînée l’âme moderne...
«Sa cérébralité avec celle de Balzac, de Hugo et de Wagner commande
tout un âge de la même densité formidable qui, aux épaules du penseur,
câblées comme un contrefort, fait peser la bestialité hagarde des
foules, le poids d’une tête où tient un monde...
«Il est mieux qu’une page de critique au sens rigide du mot, il est un
rite d’admiration et de piété.» (_Mouvements divers._)
Je vous assure que je trouve ce style aussi original que décadent. Je
n’en cherche pas les auteurs; mais c’est ce style qui m’a, aussi, un peu
embarrassé dans l’analyse de certaines parties du rapport de l’honorable
M. Lintilhac.
M. LE RAPPORTEUR.--Quand on critique le style de quelqu’un on
le cite, sinon la critique ne saurait porter. D’ailleurs, vous m’ornez
de l’épithète de talentueux, laquelle n’est pas française.
M. DE LAMARZELLE.--Ce barbarisme n’est pas fait pour vous
déplaire.