M. DE MONZIE.--En dépit de la clairvoyance courageuse de notre
collègue, Paul Escudier, M. Lampué a jadis triomphé des admirateurs
d’Auguste Rodin. Résultat! A la place d’une œuvre admirable qui
figurerait aujourd’hui sur une des places de Paris, pour le châtiment
des Béotiens, on a eu la statue de Balzac par Falguière. (_Mouvements
divers._)
D’après cette aventure on peut juger de ce qu’il y a de fâcheux dans les
discussions de cette sorte.
Tout à l’heure l’honorable M. Breton disait: «Nous n’avons pas à nous
instituer juges d’art.»
M. JULES-LOUIS BRETON.--C’est ce que vous faites.
Avoir institué ce débat en pleine guerre, c’est inadmissible.
(_Interruption._) Pourquoi voulez-vous que nos idées artistiques plient
devant les vôtres? Ce n’est vraiment pas le moment de soulever un pareil
débat.
M. DE MONZIE.--Quand un artiste, au lieu de capitaliser son
effort et sa gloire, veut offrir, en réunissant dans un même lieu
celles de ses œuvres qu’il considère comme les meilleures, il est
invraisemblable qu’il se dresse dans cette Chambre, quel que soit le
sentiment artistique de ses membres, une opposition quelconque, bien mal
motivée.
Pour justifier cette opposition, vous soutenez que le projet de loi dont
nous discutons est intempestif et prématuré, prématuré après six ans
de préparation administrative. Car, si je ne me trompe, depuis 1910,
on discute pour établir les conditions de cette donation. Depuis six
ans, M. Dujardin-Beaumetz, M. Léon Bérard, M. Painlevé, M. Dalimier ont
négocié pour que cette donation ne comportât aucune espèce de charges.
En vérité, si c’est la récompense qu’une Chambre française accorde aux
donateurs, vous en trouverez peu qui voudront priver leurs héritiers
ou leurs amis du profit de leur travail et par surcroît s’offrir en
pâture à des discussions comme celle d’aujourd’hui qui ne peuvent que
décourager toutes les générosités. (_Applaudissements._)
Il n’y avait pas lieu à ouvrir un débat ni sur la personnalité de Rodin,
ni sur l’affectation de l’hôtel Biron. Le grand sculpteur Rodin vous
offre un trésor inestimable que tous les pays civilisés épris d’art vous
envient.
La seule attitude à prendre était de tourner, vers l’homme qui nous a
dotés de marbres impérissables, l’unanime gratitude de la nation et de
ses représentants. (_Vifs applaudissements._)
M. LE PRÉSIDENT.--La parole est à M. le sous-secrétaire d’État
des Beaux-Arts.
M. DALIMIER, _sous-secrétaire d’Etat des Beaux-Arts_.--J’en
demande pardon à mon collègue, M. Breton, mais je n’ai jamais pensé et
nous n’avons jamais pensé que l’heure était mal choisie pour déposer sur
le bureau de la Chambre le projet de loi qui est en discussion.
Notre collègue, M. Breton, disait que jamais on n’avait réservé en
France à aucun artiste l’honneur, que l’on fait aujourd’hui à Rodin,
de réunir ses œuvres dans un bâtiment appartenant à l’État pour
constituer un musée qui portera son nom.
C’est sans doute parce que jamais, à aucune époque, aucun artiste ne fit
à l’État une offre comme celle que Rodin nous fait aujourd’hui.
Depuis de longues années, Rodin qui aurait pu avec la plus grande
facilité vendre à l’étranger toutes ses œuvres, n’a eu que ce souci,
dont nous devons le louer, de les garder, de les grouper, d’avoir
toujours sous la main celles qui lui paraissaient les meilleures et
les plus pures, évaluées aujourd’hui, non pas comme on le prétendait à
dire d’experts officiels, mais de la façon la plus stricte, à près de 3
millions. Ces œuvres, Rodin aurait pu les monnayer; il les a gardées
pour son pays, pour qu’on puisse suivre l’ensemble de ses efforts depuis
le jour où, comme le rappelait M. de Monzie, il était refusé à l’École
des Beaux-Arts, depuis le jour où son premier envoi au Salon était
refusé, luttant difficilement et arrivant enfin à réunir cette œuvre
considérable devant laquelle tous les esprits non prévenus s’inclinent.
Cet homme aurait pu vendre tout cela à l’étranger; il l’a gardé pour
son pays. Aucun artiste, à aucune époque, n’a fait à l’État une offre
semblable, et c’est pour cela peut-être que la question ne s’est jamais
posée et qu’il n’y a pas de précédent.
Je dois indiquer à ceux de nos collègues qui ont apporté leur
protestation que, depuis hier, nous avons singulièrement aggravé notre
cas. Rodin, depuis la donation, s’est aperçu qu’il était resté dans ses
ateliers un certain nombre d’œuvres qu’il n’avait pas encore données
à l’État, et hier, M. le ministre de l’Instruction publique et moi, nous
avons fait une fois de plus le pèlerinage de la petite maison de Meudon,
cette petite maison dans laquelle Rodin a toujours vécu de la façon
la plus humble et la plus modeste; et, hier, Rodin a donné à l’État,
outre les œuvres indiquées dans la donation qui vous est soumise
aujourd’hui, toutes les œuvres qu’il n’avait pas données jusqu’à ce
jour et qui ont été chiffrées par les experts à 347.700 francs, ce qui
porte l’ensemble de la donation à près de trois millions.
Dans ces conditions, nous pensons que nous avions le devoir d’apporter
immédiatement le projet devant la Chambre et que la Chambre a le devoir,
dans un vote quasi-unanime, d’exprimer à ce grand artiste toute sa
reconnaissance et tous ses remerciements.
Il y a, on l’a rappelé, des salles Rodin. On a groupé les œuvres de
Rodin au musée Kensington de Londres; il y a des salles dans lesquelles
on a groupé ses œuvres au Métropolitain de New-York; on a créé à
San-Francisco un musée Rodin, et la France, qui peut revendiquer Rodin
comme un de ses plus grands artistes, serait seule à ne pas avoir de
musée Rodin! La Chambre ne refusera pas le cadeau qu’on lui apporte.
(_Applaudissements_.)
M. LE PRÉSIDENT.--Monsieur Delahaye, maintenez-vous votre
proposition de renvoi à la Commission?
M. JULES DELAHAYE.--Je demande simplement le renvoi de mon
contre-projet à la Commission de l’Enseignement, devant laquelle je n’ai
pas pu développer mes raisons.