-- Ô femme, il est bien difficile, après tant de temps, de te

répondre, car voici la vingtième année qu'Odysseus est venu dans

ma patrie et qu'il en est parti. Cependant, je te dirai ce dont je

me souviens dans mon esprit. Le divin Odysseus avait un double

manteau de laine pourprée qu'attachait une agrafe d'or à deux

tuyaux, et ornée, par-dessus, d'un chien qui tenait sous ses

pattes de devant un jeune cerf tremblant. Et tous admiraient,

s'étonnant que ces deux animaux fussent d'or, ce chien qui voulait

étouffer le faon, et celui-ci qui, palpitant sous ses pieds,

voulait s'enfuir. Et je vis aussi sur le corps d'Odysseus une

tunique splendide. Fine comme une pelure d'oignon, cette tunique

brillait comme Hèlios. Et, certes, toutes les femmes l'admiraient.

Mais, je te le dis, et retiens mes paroles dans ton esprit: je ne

sais si Odysseus portait ces vêtements dans sa demeure, ou si

quelqu'un de ses compagnons les lui avait donnés comme il montait

sur sa nef rapide, ou bien quelqu'un d'entre ses hôtes, car

Odysseus était aimé de beaucoup d'hommes, et peu d'Akhaiens

étaient semblables à lui. Je lui donnai une épée d'airain, un

double et grand manteau pourpré et une tunique longue, et je le

conduisis avec respect sur sa nef à bancs de rameurs. Un héraut,

un peu plus âgé que lui, le suivait, et je te dirai quel il était.

Il avait les épaules hautes, la peau brune et les cheveux crépus,

et il se nommait Eurybatès, et Odysseus l'honorait entre tous ses

compagnons, parce qu'il était plein de sagesse.

Il parla ainsi, et le désir de pleurer saisit Pènélopéia, car elle

reconnut ces signes certains que lui décrivait Odysseus. Et, après

qu'elle se fut rassasiée de larmes et de deuil, elle dit de

nouveau:

-- Maintenant, ô mon hôte, auparavant misérable, tu seras aimé et

honoré dans mes demeures. J'ai moi-même donné à Odysseus ces

vêtements que tu décris et qui étaient pliés dans ma chambre

nuptiale, et j'y ai attaché cette agrafe brillante. Mais je ne le

verrai plus de retour dans la chère terre de la patrie! C'est par

une mauvaise destinée qu'Odysseus, montant dans sa nef creuse, est

parti pour cette Troiè fatale qu'on ne devrait plus nommer.

Et le sage Odysseus lui répondit:

-- Ô femme vénérable du Laertiade Odysseus, ne flétris point ton

beau visage et ne te consume point dans ton coeur à pleurer.

Cependant, je ne te blâme en rien. Quelle femme pleurerait un

jeune mari dont elle a conçu des enfants, après s'être unie

d'amour à lui, plus que tu dois pleurer Odysseus qu'on dit

semblable aux dieux? Mais cesse de gémir et écoute-moi. Je te

dirai la vérité et je ne te cacherai rien. J'ai entendu parler du

retour d'Odysseus chez le riche peuple des Thesprôtes où il a paru

vivant, et il rapporte de nombreuses richesses qu'il a amassées

parmi beaucoup de peuples; mais il a perdu ses chers compagnons et

sa nef creuse, dans la noire mer, en quittant Thrinakiè. Zeus et

Hèlios étaient irrités, parce que ses compagnons avaient tué les

boeufs de Hèlios; et ils ont tous péri dans la mer tumultueuse.

Mais la mer a jeté Odysseus, attaché à la carène de sa nef, sur la

côte des Phaiakiens qui descendent des dieux. Et ils l'ont honoré

comme un dieu, et ils lui ont fait de nombreux présents, et ils

ont voulu le ramener sain et sauf dans sa demeure. Odysseus serait

donc déjà revenu depuis longtemps, mais il lui a semblé plus utile

d'amasser d'autres richesses en parcourant beaucoup de terres; car

il sait un plus grand nombre de ruses que tous les hommes mortels,

et nul ne pourrait lutter contre lui. Ainsi me parla Pheidôn, le

roi des Thesprôtes. Et il me jura, en faisant des libations dans

sa demeure, que la nef et les hommes étaient prêts qui devaient

reconduire Odysseus dans la chère terre de sa patrie. Mais il me

renvoya d'abord, profitant d'une nef des Thesprôtes qui allait à

Doulikhios fertile en blé. Et il me montra les richesses qu'avait

réunies Odysseus, de l'airain, de l'or et du fer très difficile à

travailler, le tout assez abondant pour nourrir jusqu'à sa dixième

génération. Et il me disait qu'Odysseus était allé à Dôdônè pour

apprendre du grand chêne la volonté de Zeus, et pour savoir

comment, depuis longtemps absent, il rentrerait dans la terre

d'Ithakè, soit ouvertement, soit en secret. Ainsi Odysseus est

sauvé, et il viendra bientôt, et, désormais, il ne sera pas

longtemps éloigné de ses amis et de sa patrie. Et je te ferai un

grand serment: Qu'ils le sachent, Zeus, le meilleur et le plus

grand des dieux, et la demeure du brave Odysseus où je suis

arrivé! Tout s'accomplira comme je le dis. Odysseus reviendra

avant la fin de cette année, avant la fin de ce mois, dans

quelques jours.

Et la prudente Pènélopéia lui répondit:

-- Plaise aux dieux, étranger, que tes paroles s'accomplissent! Je

te prouverais aussitôt mon amitié par de nombreux présents et

chacun te dirait heureux; mais je sens dans mon coeur que jamais

Odysseus ne reviendra dans sa demeure et que ce n'est point lui

qui te renverra. Il n'y a point ici de chefs tels qu'Odysseus

parmi les hommes, si jamais il en a existé, qui congédient les

étrangers après les avoir accueillis et honorés. Maintenant,

servantes, baignez notre hôte, et préparez son lit avec des

manteaux et des couvertures splendides, afin qu'il ait chaud en

attendant Éôs au thrône d'or. Puis, au matin, baignez et parfumez-

le, afin qu'assis dans la demeure, il prenne son repas auprès de

Tèlémakhos. Il arrivera malheur à celui d'entre eux qui

l'outragera. Et qu'il ne soit soumis à aucun travail, quel que

soit celui qui s'en irrite. Comment, ô étranger, reconnaîtrais-tu

que je l'emporte sur les autres femmes par l'intelligence et par

la sagesse, si, manquant de vêtements, tu t'asseyais en haillons

au repas dans les demeures? La vie des hommes est brève. Celui qui

est injuste et commet des actions mauvaises, les hommes le

chargent d'imprécations tant qu'il est vivant, et ils le

maudissent quand il est mort; mais celui qui est irréprochable et

qui a fait de bonnes actions, les étrangers répandent au loin sa

gloire, et tous les hommes le louent.

Et le sage Odysseus, lui répondant, parla ainsi:

-- Ô femme vénérable du Laertiade Odysseus, les beaux vêtements et

les couvertures splendides me sont odieux, depuis que, sur ma nef

aux longs avirons, j'ai quitté les montagnes neigeuses de la

Krètè. Je me coucherai, comme je l'ai déjà fait pendant tant de

nuits sans sommeil, sur une misérable couche, attendant la belle

et divine Éôs. Les bains de pieds non plus ne me plaisent point,

et aucune servante ne me touchera les pieds, à moins qu'il n'y en

ait une, vieille et prudente, parmi elles, et qui ait autant

souffert que moi. Je n'empêche point celle-ci de me laver les

pieds.

Et la prudente Pènélopéia lui répondit:

-- Cher hôte, aucun homme n'est plus sage que toi de tous les

étrangers amis qui sont venus dans cette demeure, car tout ce que

tu dis est plein de sagesse. J'ai ici une femme âgée et très

prudente qui nourrit et qui éleva autrefois le malheureux

Odysseus, et qui l'avait reçu dans ses bras quand sa mère l'eut

enfanté. Elle lavera tes pieds, bien qu'elle soit faible. Viens,

lève-toi, prudente Eurykléia; lave les pieds de cet étranger qui a

l'âge de ton maître. Peut-être que les pieds et les mains

d'Odysseus ressemblent aux siens, car les hommes vieillissent vite

dans le malheur.

Elle parla ainsi, et la vieille femme cacha son visage dans ses

mains, et elle versa de chaudes larmes et elle dit ces paroles

lamentables:

-- Hélas! je suis sans force pour te venir en aide, ô mon enfant!

Assurément Zeus te hait entre tous les hommes, bien que tu aies un

esprit pieux. Aucun homme n'a brûlé plus de cuisses grasses à Zeus

qui se réjouit de la foudre, ni d'aussi complètes hécatombes. Tu

le suppliais de te laisser parvenir à une pleine vieillesse et de

te laisser élever ton fils illustre, et voici qu'il t'a enlevé le

jour du retour! Peut-être aussi que d'autres femmes l'outragent,

quand il entre dans les illustres demeures où parviennent les

étrangers, comme ces chiennes-ci t'outragent toi-même. Tu fuis

leurs injures et leurs paroles honteuses, et tu ne veux point

qu'elles te lavent; et la fille d'Ikarios, la prudente Pènélopéia,

m'ordonne de le faire, et j'y consens. C'est pourquoi je laverai

tes pieds, pour l'amour de Pènélopéia et de toi, car mon coeur est

ému de tes maux. Mais écoute ce que je vais dire: de tous les

malheureux étrangers qui sont venus ici, aucun ne ressemble plus

que toi à Odysseus. Tu as son corps, sa voix et ses pieds.

Et le sage Odysseus, lui répondant, parla ainsi:

-- Ô vieille femme, en effet, tous ceux qui nous ont vus tous deux

de leurs yeux disent que nous nous ressemblons beaucoup. Tu as

parlé avec sagesse.

Il parla ainsi, et la vieille femme prit un bassin splendide dans

lequel on lavait les pieds, et elle y versa beaucoup d'eau froide,

puis de l'eau chaude. Et Odysseus s'assit devant le foyer, en se

tournant vivement du côté de l'ombre, car il craignit aussitôt,

dans son esprit, qu'en le touchant elle reconnût sa cicatrice et

que tout fût découvert. Eurykléia, s'approchant de son roi, lava

ses pieds, et aussitôt elle reconnut la cicatrice de la blessure

qu'un sanglier lui avait faite autrefois de ses blanches dents sur

le Parnèsos, quand il était allé chez Autolykos et ses fils.

Autolykos était l'illustre père de sa mère, et il surpassait tous

les hommes pour faire du butin et de faux serments. Un dieu lui

avait fait ce don, Herméias, pour qui il brûlait des chairs

d'agneaux et de chevreaux et qui l'accompagnait toujours. Et

Autolykos étant venu chez le riche peuple d'Ithakè, il trouva le

fils nouveau-né de sa fille. Et Eurykléia, après le repas, posa

l'enfant sur les chers genoux d'Autolykos et lui dit:

-- Autolykos, donne toi-même un nom au cher fils de ta fille,

puisque tu l'as appelé par tant de voeux.

Et Autolykos lui répondit:

-- Mon gendre et ma fille, donnez-lui le nom que je vais dire. Je

suis venu ici très irrité contre un grand nombre d'hommes et de

femmes sur la face de la terre nourricière. Que son nom soit donc

Odysseus. Quand il sera parvenu à la puberté, qu'il vienne sur le

Parnèsos, dans la grande demeure de son aïeul maternel où sont mes

richesses, et je lui en ferai de nombreux présents, et je le

renverrai plein de joie.

Et, à cause de ces paroles, Odysseus y alla, afin de recevoir de

nombreux présents. Et Autolykos et les fils d'Autolykos le

saluèrent des mains et le reçurent avec de douces paroles.

Amphithéè, la mère de sa mère, l'embrassa, baisant sa tête et ses

deux beaux yeux. Et Autolykos ordonna à ses fils illustres de

préparer le repas. Aussitôt, ceux-ci obéirent et amenèrent un

taureau de cinq ans qu'ils écorchèrent. Puis, le préparant, ils le

coupèrent en morceaux qu'ils embrochèrent, firent rôtir avec soin

et distribuèrent. Et tout le jour, jusqu'à la chute de Hèlios, ils

mangèrent, et nul dans son âme ne manqua d'une part égale. Quand

Hèlios tomba et que les ténèbres survinrent, ils se couchèrent et

s'endormirent, mais quand Éôs aux doigts rosés, née au matin,

apparut, les fils d'Autolykos et leurs chiens partirent pour la

chasse, et le divin Odysseus alla avec eux. Et ils gravirent le

haut Parnèsos couvert de bois, et ils pénétrèrent bientôt dans les

gorges battues des vents. Hèlios, à peine sorti du cours profond

d'Okéanos, frappait les campagnes, quand les chasseurs parvinrent

dans une vallée. Et les chiens les précédaient, flairant une

piste; et derrière eux venaient les fils d'Autolykos, et, avec

eux, après les chiens, le divin Odysseus marchait agitant une

longue lance.

Là, dans le bois épais, était couché un grand sanglier. Et la

violence humide des vents ne pénétrait point ce hallier, et le

splendide Hèlios ne le perçait point de ses rayons, et la pluie

n'y tombait point, tant il était épais; et le sanglier était

couché là, sous un monceau de feuilles. Et le bruit des hommes et

des chiens parvint jusqu'à lui, et, quand les chasseurs

arrivèrent, il sortit du hallier à leur rencontre, les soies

hérissées sur le cou et le feu dans les yeux, et il s'arrêta près

des chasseurs. Alors, le premier, Odysseus, levant sa longue

lance, de sa forte main, se rua, désirant le percer; mais le

sanglier, le prévenant, le blessa au genou d'un coup oblique de

ses défenses et enleva profondément les chairs, mais sans arriver

jusqu'à l'os. Et Odysseus le frappa à l'épaule droite, et la

pointe de la lance brillante le traversa de part en part, et il

tomba étendu dans la poussière, et son âme s'envola. Aussitôt les

chers fils d'Autolykos, s'empressant autour de la blessure de

l'irréprochable et divin Odysseus, la bandèrent avec soin et

arrêtèrent le sang noir par une incantation; puis, ils rentrèrent

aux demeures de leur cher père. Et Autolykos et les fils

d'Autolykos, ayant guéri Odysseus et lui ayant fait de riches

présents, le renvoyèrent plein de joie dans sa chère Ithakè. Là,

son père et sa mère vénérable se réjouirent de son retour et

l'interrogèrent sur chaque chose et sur cette blessure qu'il avait

reçue. Et il leur raconta qu'un sanglier l'avait blessé de ses

défenses blanches, à la chasse, où il était allé sur le Parnèsos

avec les fils d'Autolykos.

Et voici que la vieille femme, touchant de ses mains cette

cicatrice, la reconnut et laissa retomber le pied dans le bassin

d'airain qui résonna et se renversa, et toute l'eau fut répandue à

terre. Et la joie et la douleur envahirent à la fois l'âme

d'Eurykléia, et ses yeux s'emplirent de larmes, et sa voix fut

entrecoupée; et, saisissant le menton d'Odysseus, elle lui dit:

-- Certes, tu es Odysseus mon cher enfant! Je ne t'ai point

reconnu avant d'avoir touché tout mon maître.

Elle parla ainsi, et elle fit signe des yeux à Pènélopéia pour lui

faire entendre que son cher mari était dans la demeure; mais, du

lieu où elle était, Pènélopéia ne put la voir ni la comprendre,

car Athènè avait détourné son esprit. Alors, Odysseus, serrant de

la main droite la gorge d'Eurykléia, et l'attirant à lui de

l'autre main, lui dit:

-- Nourrice, pourquoi veux-tu me perdre, toi qui m'as nourri toi-

même de ta mamelle? Maintenant, voici qu'ayant subi bien des maux,

j'arrive après vingt ans dans la terre de la patrie. Mais, puisque

tu m'as reconnu, et qu'un dieu te l'a inspiré, tais-toi, et que

personne ne t'entende, car je te le dis, et ma parole

s'accomplira: Si un dieu tue par mes mains les prétendants

insolents, je ne t'épargnerai même pas, bien que tu sois ma

nourrice, quand je tuerai les autres servantes dans mes demeures.

Et la prudente Eurykléia lui répondit:

-- Mon enfant, quelle parole s'échappe d'entre tes dents? Tu sais

que mon âme est constante et ferme. Je me tairai comme la pierre

ou le fer. Mais je te dirai autre chose; garde mes paroles dans

ton esprit: Si un dieu dompte par tes mains les prétendants

insolents, je t'indiquerai dans les demeures les femmes qui te

méprisent et celles qui sont innocentes.

Et le sage Odysseus lui répondit:

-- Nourrice, pourquoi me les indiquerais-tu? Il n'en est pas

besoin. J'en jugerai moi-même et je les reconnaîtrai. Garde le

silence et remets le reste aux dieux.

Il parla ainsi, et la vieille femme traversa la salle pour

rapporter un autre bain de pieds, car toute l'eau s'était

répandue. Puis, ayant lavé et parfumé Odysseus, elle approcha son

siège du feu, afin qu'il se chauffât, et elle cacha la cicatrice

sous les haillons. Et la sage Pènélopéia dit de nouveau:

-- Étranger, je t'interrogerai encore quelques instants; car

l'heure du sommeil est douce, et le sommeil lui-même est doux pour

le malheureux. Pour moi, un dieu m'a envoyé une grande affliction.

Le jour, du moins, je surveille en pleurant les travaux des

servantes de cette maison et je charme ainsi ma douleur; mais

quand la nuit vient et quand le sommeil saisit tous les hommes, je

me couche sur mon lit, et, autour de mon coeur impénétrable, les

pensées amères irritent mes peines. Ainsi que la fille de

Pandaros, la verte Aèdôn, chante, au retour du printemps, sous les

feuilles épaisses des arbres, d'où elle répand sa voix sonore,

pleurant son cher fils Itylos qu'engendra le roi Zéthoios, et

qu'elle tua autrefois, dans sa démence, avec l'airain; ainsi mon

âme est agitée çà et là, hésitant si je dois rester auprès de mon

fils, garder avec soin mes richesses, mes servantes et ma haute

demeure, et respecter le lit de mon mari et la voix du peuple, ou

si je dois me marier, parmi les Akhaiens qui me recherchent dans

mes demeures, à celui qui est le plus noble et qui m'offrira le

plus de présents. Tant que mon fils est resté enfant et sans

raison, je n'ai pu ni me marier, ni abandonner la demeure de mon

mari; mais voici qu'il est grand et parvenu à la puberté, et il me

supplie de quitter ces demeures, irrité qu'il est à cause de ses

biens que dévorent les Akhaiens. Mais écoute, et interprète moi ce

songe. Vingt oies, sortant de l'eau, mangent du blé dans ma

demeure, et je les regarde, joyeuse. Et voici qu'un grand aigle au

bec recourbé, descendu d'une haute montagne, tombe sur leurs cous

et les tue. Et elles restent toutes amassées dans les demeures,

tandis que l'aigle s'élève dans l'aithèr divin. Et je pleure et je

gémis dans mon songe: et les Akhaiennes aux beaux cheveux se

réunissent autour de moi qui gémis amèrement parce que l'aigle a

tué mes oies. Mais voici qu'il redescend sur le faîte de la

demeure, et il me dit avec une voix d'homme:

-- Rassure-toi, fille de l'illustre Ikarios; ceci n'est point un

songe, mais une chose heureuse qui s'accomplira. Les oies sont les

prétendants, et moi, qui semble un aigle, je suis ton mari qui

suis revenu pour infliger une mort honteuse à tous les

prétendants. Il parle ainsi, et le sommeil me quitte, et, les

cherchant des yeux, je vois mes oies qui mangent le blé dans le

bassin comme auparavant.

Et le sage Odysseus lui répondit:

-- Ô femme, personne ne pourrait expliquer ce songe autrement; et

certes, Odysseus lui-même t'a dit comment il s'accomplira. La

perte des prétendants est manifeste, et aucun d'entre eux

n'évitera les kères et la mort.

Et la sage Pènélopéia lui répondit:

-- Étranger, certes, les songes sont difficiles à expliquer, et

tous ne s'accomplissent point pour les hommes. Les songes sortent

par deux portes, l'une de corne et l'autre d'ivoire. Ceux qui

sortent de l'ivoire bien travaillé trompent par de vaines paroles

qui ne s'accomplissent pas; mais ceux qui sortent par la porte de

corne polie disent la vérité aux hommes qui les voient. Je ne

pense pas que celui-ci sorte de là et soit heureux pour moi et mon

fils. Voici venir le jour honteux qui m'emmènera de la demeure

d'Odysseus, car je vais proposer une épreuve. Odysseus avait dans

ses demeures des haches qu'il rangeait en ordre comme des mâts de

nefs, et, debout, il les traversait de loin d'une flèche. Je vais

proposer cette épreuve aux prétendants. Celui qui, de ses mains,

tendra le plus facilement l'arc et qui lancera une flèche à

travers les douze anneaux des haches, celui-là je le suivrai loin

de cette demeure si belle, qui a vu ma jeunesse, qui est pleine

d'abondance, et dont je me souviendrai, je pense, même dans mes

songes!

Et le sage Odysseus lui répondit:

-- Ô femme vénérable du Laertiade Odysseus, ne retarde pas

davantage cette épreuve dans tes demeures. Le prudent Odysseus

reviendra avant qu'ils aient tendu le nerf, tiré l'arc poli et

envoyé la flèche à travers le fer.

Et la prudente Pènélopéia lui répondit:

-- Si tu voulais, étranger, assis à côté de moi, me charmer dans

mes demeures, le sommeil ne se répandrait pas sur mes paupières;

mais les hommes ne peuvent rester sans sommeil, et les immortels,

sur la terre féconde, ont fait la part de toute chose aux mortels.

Certes, je remonterai donc dans la haute chambre, et je me

coucherai sur mon lit plein d'affliction et arrosé de mes larmes

depuis le jour où Odysseus est parti pour cette Ilios fatale qu'on

ne devrait plus nommer. Je me coucherai là; et toi, couche dans

cette salle, sur la terre ou sur le lit qu'on te fera.

Ayant ainsi parlé, elle monta dans sa haute chambre splendide,

mais non pas seule, car deux servantes la suivaient. Et quand elle

eut monté avec les servantes dans la haute chambre, elle pleura

Odysseus, son cher mari, jusqu'à ce que Athènè aux yeux clairs eût

répandu le doux sommeil sur ses paupières.

20.

Et le divin Odysseus se coucha dans le vestibule, et il étendit

une peau de boeuf encore saignante, et, pardessus, les nombreuses

peaux de brebis que les Akhaiens avaient sacrifiées; et Eurykléia

jeta un manteau sur lui, quand il se fut couché. C'est là

qu'Odysseus était couché, méditant dans son esprit la mort des

prétendants, et plein de vigilance.

Et les femmes qui s'étaient depuis longtemps livrées aux

prétendants sortirent de la maison, riant entre elles et songeant

à la joie. Alors, le coeur d'Odysseus s'agita dans sa poitrine, et

il délibérait dans son âme, si, se jetant sur elles, il les

tuerait toutes, ou s'il les laisserait pour la dernière fois

s'unir aux prétendants insolents. Et son coeur aboyait dans sa

poitrine, comme une chienne qui tourne autour de ses petits aboie

contre un inconnu et désire le combattre. Ainsi son coeur aboyait

dans sa poitrine contre ces outrages; et, se frappant la poitrine,

il réprima son coeur par ces paroles:

-- Souffre encore, ô mon coeur! Tu as subi des maux pires le jour

où le kyklôps indomptable par sa force mangea mes braves

compagnons. Tu le supportas courageusement, jusqu'à ce que ma

prudence t'eût retiré de la caverne où tu pensais mourir.

Il parla ainsi, apaisant son cher coeur dans sa poitrine, et son

coeur s'apaisa et patienta. Mais Odysseus se retournait çà et là.

De même qu'un homme tourne et retourne, sur un grand feu ardent,

un ventre plein de graisse et de sang, de même il s'agitait d'un

côté et de l'autre, songeant comment, seul contre une multitude,

il mettrait la main sur les prétendants insolents. Et voici

qu'Athènè, étant descendue de l'Ouranos, s'approcha de lui,

semblable à une femme, et, se tenant près de sa tête, lui dit ces

paroles:

-- Pourquoi veilles-tu, ô le plus malheureux de tous les hommes?

Cette demeure est la tienne, ta femme est ici, et ton fils aussi,

lui que chacun désirerait pour fils.

Et le sage Odysseus lui répondit:

-- Certes, déesse, tu as parlé très sagement, mais je songe dans

mon âme comment je mettrai la main sur les prétendants insolents,

car je suis seul, et ils se réunissent ici en grand nombre. Et

j'ai une autre pensée plus grande dans mon esprit. Serai-je tué

par la volonté de Zeus et par la tienne? Échapperai-je? Je

voudrais le savoir de toi.

Et la déesse aux yeux clairs, Athènè, lui répondit:

-- Insensé! Tout homme a confiance dans le plus faible de ses

compagnons, qui n'est qu'un mortel, et de peu de sagesse. Mais

moi, je suis déesse, et je t'ai protégé dans tous tes travaux, et

je te le dis hautement: Quand même cinquante armées d'hommes

parlant des langues diverses nous entoureraient pour te tuer avec

l'épée, tu n'en ravirais pas moins leurs boeufs et leurs grasses

brebis. Dors donc. Il est cruel de veiller toute la nuit. Bientôt

tu échapperas à tous tes maux.

Elle parla ainsi et répandit le sommeil sur ses paupières. Puis,

la noble déesse remonta dans l'Olympos, dès que le sommeil eut

saisi Odysseus, enveloppant ses membres et apaisant les peines de

son coeur. Et sa femme se réveilla; et elle pleurait, assise sur

son lit moelleux. Et, après qu'elle se fut rassasiée de larmes, la

noble femme supplia d'abord la vénérable déesse Artémis, fille de

Zeus:

L'Odyssée(#14286) · 第 21 / 26 段