m'arrachasses l'âme, à l'instant même, avec tes flèches, ou que
les tempêtes pussent m'emporter par les routes sombres et me jeter
dans les courants du rapide Okéanos! Ainsi, les tempêtes
emportèrent autrefois les filles de Pandaros. Les dieux avaient
fait mourir leurs parents et elles étaient restées orphelines dans
leurs demeures, et la divine Aphroditè les nourrissait de fromage,
de miel doux et de vin parfumé. Hèrè les doua, plus que toutes les
autres femmes, de beauté et de prudence, et la chaste Artémis
d'une haute taille, et Athènè leur enseigna à faire de beaux
ouvrages. Alors, la divine Aphroditè monta dans le haut Olympos,
afin de demander, pour ces vierges, d'heureuses noces à Zeus qui
se réjouit de la foudre et qui connaît les bonnes et les mauvaises
destinées des hommes mortels. Et, pendant ce temps, les Harpyes
enlevèrent ces vierges et les donnèrent aux odieuses Érinnyes pour
les servir. Que les Olympiens me perdent ainsi! Qu'Artémis aux
beaux cheveux me frappe, afin que je revoie au moins Odysseus sous
la terre odieuse, plutôt que réjouir l'âme d'un homme indigne! On
peut supporter son mal, quand, après avoir pleuré tout le jour, le
coeur gémissant, on dort la nuit; car le sommeil, ayant fermé
leurs paupières, fait oublier à tous les hommes les biens et les
maux. Mais l'insomnie cruelle m'a envoyé un daimôn qui a couché
cette nuit auprès de moi, semblable à ce qu'était Odysseus quand
il partit pour l'armée. Et mon coeur était consolé, pensant que ce
n'était point un songe, mais la vérité.
Elle parla ainsi, et, aussitôt, Éôs au thrône d'or apparut. Et le
divin Odysseus entendit la voix de Pènélopéia qui pleurait. Et il
pensa et il lui vint à l'esprit que, placée au-dessus de sa tête,
elle l'avait reconnu. C'est pourquoi, ramassant le manteau et les
toisons sur lesquelles il était couché, il les plaça sur le thrône
dans la salle; et, jetant dehors la peau de boeuf, il leva les
mains et supplia Zeus:
-- Père Zeus! si, par la volonté des dieux, tu m'as ramené dans ma
patrie, à travers la terre et la mer, et après m'avoir accablé de
tant de maux, fais qu'un de ceux qui s'éveillent dans cette
demeure dise une parole heureuse, et, qu'au dehors, un de tes
signes m'apparaisse.
Il parla ainsi en priant, et le très sage Zeus l'entendit, et,
aussitôt, il tonna du haut de l'Olympos éclatant et par-dessus les
nuées, et le divin Odysseus s'en réjouit. Et, aussitôt, une femme
occupée à moudre éleva la voix dans la maison. Car il y avait non
loin de là douze meules du prince des peuples, et autant de
servantes les tournaient, préparant l'huile et la farine, moelle
des hommes. Et elles s'étaient endormies, après avoir moulu le
grain, et l'une d'elles n'avait pas fini, et c'était la plus
faible de toutes. Elle arrêta sa meule et dit une parole heureuse
pour le roi:
-- Père Zeus, qui commandes aux dieux et aux hommes, certes, tu as
tonné fortement du haut de l'Ouranos étoilé où il n'y a pas un
nuage. C'est un de tes signes à quelqu'un. Accomplis donc mon
souhait, à moi, malheureuse: Que les prétendants, en ce jour et
pour la dernière fois, prennent le repas désirable dans la demeure
d'Odysseus! Ils ont rompu mes genoux sous ce dur travail de moudre
leur farine; qu'ils prennent aujourd'hui leur dernier repas!
Elle parla ainsi, et le divin Odysseus se réjouit de cette parole
heureuse et du tonnerre de Zeus, et il se dit qu'il allait punir
les coupables. Et les autres servantes se rassemblaient dans les
belles demeures d'Odysseus, et elles allumèrent un grand feu dans
le foyer. Et le divin Tèlémakhos se leva de son lit et se couvrit
de ses vêtements. Il suspendit une épée à ses épaules et il
attacha de belles sandales à ses pieds brillants; puis, il saisit
une forte lance à pointe d'airain, et, s'arrêtant, comme il
passait le seuil, il dit à Eurykléia:
-- Chère nourrice, comment avez-vous honoré l'étranger dans la
demeure? Lui avez-vous donné un lit et de la nourriture, ou gît-il
négligé? Car ma mère est souvent ainsi, bien que prudente; elle
honore inconsidérément le moindre des hommes et renvoie le plus
méritant sans honneurs.
Et la prudente Eurykléia lui répondit:
-- N'accuse point ta mère innocente, mon enfant. L'étranger s'est
assis et il a bu du vin autant qu'il l'a voulu; mais il a refusé
de manger davantage quand ta mère l'invitait elle-même. Elle a
ordonné aux servantes de préparer son lit; mais lui, comme un
homme plein de soucis et malheureux, a refusé de dormir dans un
lit, sous des couvertures; et il s'est couché, dans le vestibule,
sur une peau de boeuf encore saignante et sur des peaux de brebis;
et nous avons jeté un manteau par-dessus.
Elle parla ainsi, et Tèlémakhos sortit de la demeure, tenant sa
lance à la main. Et deux chiens rapides le suivaient. Et il se
hâta vers l'agora des Akhaiens aux belles knèmides. Et Eurykléia,
fille d'Ops Peisènoride, la plus noble des femmes, dit aux
servantes:
-- Allons! hâtez-vous! Balayez la salle, arrosez-la, jetez des
tapis pourprés sur les beaux thrônes, épongez les tables, purifiez
les kratères et les coupes rondes; et qu'une partie d'entre vous
aille puiser de l'eau à la fontaine et revienne aussitôt. Les
prétendants ne tarderont pas à arriver, et ils viendront dès le
matin, car c'est une fête pour tous.
Elle parla ainsi, et les servantes, l'ayant entendue, lui
obéirent. Et les unes allèrent à la fontaine aux eaux noires, et
les autres travaillaient avec ardeur dans la maison. Puis, les
prétendants insolents entrèrent; et ils se mirent à fendre du
bois. Et les servantes revinrent de la fontaine, et, après elles,
le porcher qui amenait trois de ses meilleurs porcs. Et il les
laissa manger dans l'enceinte des haies. Puis il adressa à
Odysseus ces douces paroles:
-- Étranger, les Akhaiens te traitent-ils mieux, ou t'outragent-
ils comme auparavant?
Et le prudent Odysseus lui répondit:
-- Puissent les dieux, Eumaios, châtier leur insolence, car ils
commettent des actions outrageantes et honteuses dans une demeure
étrangère, et ils n'ont plus la moindre pudeur.
Et, comme ils se parlaient ainsi, le chevrier Mélanthios
s'approcha d'eux, conduisant, pour le repas des prétendants, les
meilleures chèvres de tous ses troupeaux, et deux bergers le
suivaient. Et il attacha les chèvres sous le portique sonore, et
il dit à Odysseus, en l'injuriant de nouveau:
-- Étranger, es-tu encore ici à importuner les hommes en leur
demandant avec insistance? Ne passeras-tu point les portes? Je ne
pense pas que nous nous séparions avant que tu aies éprouvé nos
mains, car tu demandes à satiété, et il y a d'autres repas parmi
les Akhaiens.
Il parla ainsi, et le prudent Odysseus ne répondit rien, et il
resta muet, mais secouant la tête et méditant sa vengeance. Puis,
arriva Philoitios, chef des bergers, conduisant aux prétendants
une génisse stérile et des chèvres grasses. Des bateliers, de ceux
qui faisaient passer les hommes, l'avaient amené. Il attacha les
animaux sous le portique sonore, et, s'approchant du porcher, il
lui dit:
-- Porcher, quel est cet étranger nouvellement venu dans notre
demeure? D'où est-il? Quelle est sa race et quelle est sa patrie?
Le malheureux! certes, il est semblable à un roi: mais les dieux
accablent les hommes qui errent sans cesse, et ils destinent les
rois eux-mêmes au malheur.
Il parla ainsi, et, tendant la main droite à Odysseus, il lui dit
ces paroles ailées:
-- Salut, père étranger! Que la richesse t'arrive bientôt, car
maintenant, tu es accablé de maux! Père Zeus, aucun des dieux
n'est plus cruel que toi, car tu n'as point pitié des hommes que
tu as engendrés toi-même pour être accablés de misères et d'amères
douleurs! La sueur me coule, et mes yeux se remplissent de larmes
en voyant cet étranger, car je me souviens d'Odysseus, et je pense
qu'il erre peut-être parmi les hommes, couvert de semblables
haillons, s'il vit encore et s'il voit la lumière de Hèlios. Mais,
s'il est mort et s'il est dans les demeures d'Aidès, je gémirai
toujours au souvenir de l'irréprochable Odysseus qui m'envoya,
tout jeune, garder ses boeufs chez le peuple des Képhalléniens. Et
maintenant ils sont innombrables, et aucun autre ne possède une
telle race de boeufs aux larges fronts. Et les prétendants
m'ordonnent de les leur amener pour qu'ils les mangent; et ils ne
s'inquiètent point du fils d'Odysseus dans cette demeure, et ils
ne respectent ni ne craignent les dieux, et ils désirent avec
ardeur partager les biens d'un roi absent depuis longtemps.
Cependant, mon coeur hésite dans ma chère poitrine. Ce serait une
mauvaise action, Tèlémakhos étant vivant, de m'en aller chez un
autre peuple, auprès d'hommes étrangers, avec mes boeufs; et,
d'autre part, il est dur de rester ici, gardant mes boeufs pour
des étrangers et subissant mille maux. Déjà, depuis longtemps, je
me serais enfui vers quelque roi éloigné, car, ici, rien n'est
tolérable; mais je pense que ce malheureux reviendra peut-être et
dispersera les prétendants dans ses demeures.
Et le prudent Odysseus lui répondit:
-- Bouvier, tu ne ressembles ni à un méchant homme, ni à un
insensé, et je reconnais que ton esprit est plein de prudence.
C'est pourquoi je te le jure par un grand serment: que Zeus, le
premier des dieux, le sache! Et cette table hospitalière, et cette
demeure du brave Odysseus où je suis venu! Toi présent, Odysseus
reviendra ici, et tu le verras de tes yeux, si tu le veux, tuer
les prétendants qui oppriment ici.
-- Étranger, puisse le Kroniôn accomplir tes paroles! Tu sauras
alors à qui appartiendront ma force et mes mains.
Et Eumaios suppliait en même temps tous les dieux de ramener le
très sage Odysseus dans ses demeures.
Et tandis qu'ils se parlaient ainsi, les prétendants préparaient
le meurtre et la mort de Tèlémakhos. Mais, en ce moment, un aigle
vola à leur gauche, tenant une colombe tremblante.
Alors Amphinomos leur dit:
-- Ô amis, notre dessein de tuer Tèlémakhos ne s'accomplira pas.
Ne songeons plus qu'au repas.
Ainsi parla Amphinomos, et sa parole leur plut. Puis, entrant dans
la demeure du divin Odysseus, ils déposèrent leurs manteaux sur
les sièges et sur les thrônes, ils sacrifièrent les grandes
brebis, les chèvres grasses, les porcs et la génisse indomptée. Et
ils distribuèrent les entrailles rôties. Puis ils mêlèrent le vin
dans les kratères; et le porcher distribuait les coupes, et
Philoitios, le chef des bouviers, distribuait le pain dans de
belles corbeilles, et Mélanthios versait le vin. Et ils étendirent
les mains vers les mets placés devant eux. Mais Tèlémakhos vit
asseoir Odysseus, qui méditait des ruses, auprès du seuil de
pierre, dans la salle, sur un siège grossier, et il plaça devant
lui, sur une petite table, une part des entrailles. Puis, il versa
du vin dans une coupe d'or, et il lui dit:
-- Assieds-toi là, parmi les hommes, et bois du vin. J'écarterai
moi-même, loin de toi, les outrages de tous les prétendants, car
cette demeure n'est pas publique; c'est la maison d'Odysseus, et
il l'a construite pour moi. Et vous, prétendants, retenez vos
injures et vos mains, de peur que la discorde se manifeste ici.
Il parla ainsi, et tous, mordant leurs lèvres, admiraient
Tèlémakhos et comme il avait parlé avec audace. Et Antinoos, fils
d'Eupeithès, leur dit:
-- Nous avons entendu, Akhaiens, les paroles sévères de
Tèlémakhos, car il nous a rudement menacés. Certes, le Kroniôn
Zeus ne l'a point permis; mais, sans cela, nous l'aurions déjà
fait taire dans cette demeure, bien qu'il soit un habile agorète.
Ainsi parla Antinoos, et Tèlémakhos ne s'en inquiéta point. Et les
hérauts conduisirent à travers la ville l'hécatombe sacrée, et les
Akhaiens chevelus se réunirent dans le bois épais de l'archer
Apollôn.
Et, après avoir rôti les chairs supérieures, les prétendants
distribuèrent les parts et prirent leur repas illustre; et, comme
l'avait ordonné Tèlémakhos, le cher fils du divin Odysseus, les
serviteurs apportèrent à celui-ci une part égale à celles de tous
les autres convives; mais Athènè ne voulut pas que les prétendants
cessassent leurs outrages, afin qu'une plus grande colère entrât
dans le coeur du Laertiade Odysseus. Et il y avait parmi les
prétendants un homme très inique. Il se nommait Ktèsippos, et il
avait sa demeure dans Samè. Confiant dans les richesses de son
père, il recherchait la femme d'Odysseus absent depuis longtemps.
Et il dit aux prétendants insolents:
-- Écoutez-moi, illustres prétendants. Déjà cet étranger a reçu
une part égale à la nôtre, comme il convient, car il ne serait ni
bon, ni juste de priver les hôtes de Tèlémakhos, quels que soient,
ceux qui entrent dans sa demeure. Mais moi aussi, je lui ferai un
présent hospitalier, afin que lui-même donne un salaire aux
baigneurs ou aux autres serviteurs qui sont dans la maison du
divin Odysseus.
Ayant ainsi parlé, il saisit dans une corbeille un pied de boeuf
qu'il lança d'une main vigoureuse; mais Odysseus l'évita en
baissant la tête, et il sourit sardoniquement dans son âme; et le
pied de boeuf frappa le mur bien construit. Alors Tèlémakhos
réprimanda ainsi Ktèsippos:
-- Ktèsippos, certes, il vaut beaucoup mieux pour toi que tu
n'aies point frappé mon hôte, et qu'il ait lui-même évité ton
trait, car, certes, je t'eusse frappé de ma lance aiguë au milieu
du corps, et, au lieu de tes noces, ton père eût fait ton
sépulcre. C'est pourquoi qu'aucun de vous ne montre son insolence
dans ma demeure, car je comprends et je sais quelles sont les
bonnes et les mauvaises actions, et je ne suis plus un enfant.
J'ai longtemps souffert et regardé ces violences, tandis que mes
brebis étaient égorgées, et que mon vin était épuisé, et que mon
pain était mangé car il est difficile à un seul de s'opposer à
plusieurs mais ne m'outragez pas davantage. Si vous avez le désir
de me tuer avec l'airain, je le veux bien, et il vaut mieux que je
meure que de voir vos honteuses actions, mes hôtes chassés et mes
servantes indignement violées dans mes belles demeures.
Il parla ainsi, et tous restèrent muets. Et le Damastoride Agélaos
dit enfin:
-- Ô amis, à cette parole juste, il ne faut point répondre
injurieusement, ni frapper cet étranger, ou quelqu'un des
serviteurs qui sont dans les demeures du divin Odysseus; mais je
parlerai doucement à Tèlémakhos et à sa mère; puissé-je plaire au
coeur de tous deux. Aussi longtemps que votre âme dans vos
poitrines a espéré le retour du très sage Odysseus en sa demeure,
nous n'avons eu aucune colère de ce que vous reteniez, les faisant
attendre, les prétendants dans vos demeures. Puisque Odysseus
devait revenir, cela valait mieux en effet. Maintenant il est
manifeste qu'il ne reviendra plus. Va donc à ta mère et dis-lui
qu'elle épouse le plus illustre d'entre nous, et celui qui lui
fera le plus de présents. Tu jouiras alors des biens paternels,
mangeant et buvant; et ta mère entrera dans la maison d'un autre.
Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
-- Agélaos, non, par Zeus et par les douleurs de mon pere qui est
mort ou qui erre loin d'Ithakè, non, je ne m'oppose point aux
noces de ma mère, et je l'engage à épouser celui qu'elle choisira
et qui lui fera le plus de présents; mais je crains de la chasser
de cette demeure par des paroles rigoureuses, de peur qu'un dieu
n'accomplisse pas ceci.
Ainsi parla Tèlémakhos, et Pallas Athènè excita un rire immense
parmi les prétendants, et elle troubla leur esprit, et ils riaient
avec des mâchoires contraintes, et ils mangeaient les chairs
crues, et leurs yeux se remplissaient de larmes, et leur âme
pressentait le malheur.
Alors, le divin Théoklyménos leur dit:
-- Ah! malheureux! quel malheur allez-vous subir! Vos têtes, vos
visages, vos genoux sont enveloppés par la nuit; vous sanglotez,
vos joues sont couvertes de larmes; ces colonnes et ces murailles
sont souillées de sang; le portique et la cour sont pleins
d'ombres qui se hâtent vers les ténèbres de l'Érébos; Hèlios périt
dans l'Ouranos, et le brouillard fatal s'avance!
Il parla ainsi, et tous se mirent à rire de lui; et Eurymakhos,
fils de Polybos, dit le premier:
-- Tu es insensé, étranger récemment arrivé! Chassez-le aussitôt
de cette demeure, et qu'il aille à l'agora, puisqu'il prend le
jour pour la nuit.
Et le divin Théoklyménos lui répondit:
-- Eurymakhos, n'ordonne point de me chasser d'ici. Il me suffit
de mes yeux, de mes oreilles, de mes pieds et de l'esprit
équitable qui est dans ma poitrine. Je sortirai d'ici, car je
devine le malheur qui est suspendu sur vous; et nul d'entre vous
n'y échappera, ô prétendants, hommes injurieux qui commettez des
actions iniques dans la demeure du divin Odysseus!
Ayant ainsi parlé, il sortit des riches demeures et retourna chez
Peiraios qui l'avait accueilli avec bienveillance. Et les
prétendants, se regardant les uns les autres, irritaient
Tèlémakhos en raillant ses hôtes. Et l'un de ces jeunes hommes
insolents dit:
-- Tèlémakhos, aucun donneur d'hospitalité n'est plus à plaindre
que toi. Tu as encore, il est vrai, ce vagabond affamé, privé de
pain et de vin, sans courage et qui ne sait rien faire, inutile
fardeau de la terre, mais l'autre est allé prophétiser ailleurs.
Écoute-moi; ceci est pour le mieux; jetons tes deux hôtes sur une
nef et envoyons-les aux Sikèles. Chacun vaudra un bon prix.
Ainsi parlaient les prétendants, et Tèlémakhos ne s'inquiéta point
de leurs paroles; mais il regardait son père, en silence,
attendant toujours qu'il mît la main sur les prétendants
insolents.
Et la fille d'Ikarios, la sage Pènélopéia, accoudée sur son beau
thrône, écoutait les paroles de chacun d'eux dans les demeures. Et
ils riaient joyeusement en continuant leur repas, car ils avaient
déjà beaucoup mangé.
Mais, bientôt, jamais fête ne devait leur être plus funeste que
celle que leur préparaient une déesse et un homme brave, car, les
premiers, ils avaient commis de honteuses actions.
21.
Alors, la déesse Athènè aux yeux clairs inspira à la fille
d'Ikarios, à la prudente Pènélopéia, d'apporter aux prétendants
l'arc et le fer brillant, pour l'épreuve qui, dans les demeures
d'Odysseus, devait être le commencement du carnage. Elle gravit la
longue échelle de la maison, tenant à la main la belle clef
recourbée, d'airain et à poignée d'ivoire; et elle se hâta de
monter avec ses servantes dans la chambre haute où étaient
renfermés les trésors du roi, l'airain, l'or et le fer difficile à
travailler. Là, se trouvaient l'arc recourbé, le carquois porte-
flèches et les flèches terribles qui le remplissaient. Iphitos
Eurythide, de Lakédaimôn, semblable aux immortels, les avait
donnés à Odysseus, l'ayant rencontré à Messènè, dans la demeure du
brave Orsilokhos, où Odysseus était venu pour une réclamation de
tout le peuple qui l'en avait chargé. En effet, les Messèniens
avaient enlevé d'Ithakè, sur leurs nefs, trois cents brebis et
leurs bergers. Et, pour cette réclamation, Odysseus était venu,
tout jeune encore, car son père et les autres vieillards l'avaient
envoyé. Et Iphitos était venu de son côté, cherchant douze cavales
qu'il avait perdues et autant de mules patientes, et qui, toutes,
devaient lui attirer la mort; car, s'étant rendu auprès du
magnanime fils de Zeus, Héraklès, illustre par ses grands travaux,
celui-ci le tua dans ses demeures, bien qu'il fût son hôte. Et il
le tua indignement, sans respecter ni les dieux, ni la table où il
l'avait fait asseoir, et il retint ses cavales aux sabots
vigoureux. Ce fut en cherchant celles-ci qu'Iphitos rencontra
Odysseus et qu'il lui donna cet arc qu'avait porté le grand
Eurytos et qu'il laissa en mourant à son fils dans ses hautes
demeures. Et Odysseus donna à celui-ci une épée aiguë et une forte
lance. Ce fut le commencement d'une triste amitié, et qui ne fut
pas longue, car ils ne se reçurent point à leurs tables, et le
fils de Zeus tua auparavant l'Eurytide Iphitos semblable aux
immortels. Et le divin Odysseus se servait de cet arc à Ithakè,
mais il ne l'emporta point sur ses nefs noires en partant pour la
guerre, et il le laissa dans ses demeures, en mémoire de son cher
hôte.
Et quand la noble femme fut arrivée à la chambre haute, elle monta
sur le seuil de chêne qu'autrefois un ouvrier habile avait poli et
ajusté au cordeau, et auquel il avait adapté des battants et de
brillantes portes. Elle détacha aussitôt la courroie de l'anneau,
fit entrer la clef et ouvrit les verrous. Et, semblables à un
taureau qui mugit en paissant dans un pré, les belles portes
résonnèrent, frappées par la clef, et s'ouvrirent aussitôt.
Et Pènélopéia monta sur le haut plancher où étaient les coffres
qui renfermaient les vêtements parfumés, et elle détacha du clou
l'arc et le carquois brillant. Et, s'asseyant là, elle les posa
sur ses genoux, et elle pleura amèrement. Et, après s'être
rassasiée de larmes et de deuil, elle se hâta d'aller à la grande
salle, vers les prétendants insolents, tenant à la main l'arc
recourbé et le carquois porte-flèches et les flèches terribles qui
le remplissaient. Et les servantes portaient le coffre où étaient
le fer et l'airain des jeux du roi.
Et la noble femme, étant arrivée auprès des prétendants, s'arrêta
sur le seuil de la belle salle, un voile léger sur ses joues et
deux servantes à ses côtés. Et, aussitôt, elle parla aux
prétendants et elle leur dit:
-- Écoutez-moi, illustres prétendants qui, pour manger et boire
sans cesse, avez envahi la maison d'un homme absent depuis
longtemps, et qui dévorez ses richesses, sans autre prétexte que
celui de m'épouser. Voici, ô prétendants, l'épreuve qui vous est
proposée. Je vous apporte le grand arc du divin Odysseus. Celui
qui, de ses mains, tendra le plus facilement cet arc et lancera
une flèche à travers les douze haches, je le suivrai, et il me
conduira loin de cette demeure qui a vu ma jeunesse, qui est belle
et pleine d'abondance, et dont je me souviendrai, je pense, même
dans mes songes.
Elle parla ainsi et elle ordonna au porcher Eumaios de porter aux
prétendants l'arc et le fer brillant. Et Eumaios les prit en
pleurant et les porta; et le bouvier pleura aussi en voyant l'arc
du roi. Et Antinoos les réprimanda et leur dit:
-- Rustres stupides, qui ne pensez qu'au jour le jour, pourquoi
pleurez-vous, misérables, et remuez-vous ainsi dans sa poitrine
l'âme de cette femme qui est en proie à la douleur, depuis qu'elle
a perdu son cher mari? Mangez en silence, ou' allez pleurer dehors
et laissez ici cet arc. Ce sera pour les prétendants une épreuve
difficile, car je ne pense pas qu'on tende aisément cet arc poli.
Il n'y a point ici un seul homme tel que Odysseus. Je l'ai vu moi-
même, et je m'en souviens, mais j'étais alors un enfant.
Il parla ainsi, et il espérait, dans son âme, tendre l'arc et
lancer une flèche à travers le fer; mais il devait, certes, goûter
le premier une flèche partie des mains de l'irréprochable Odysseus
qu'il avait déjà outragé dans sa demeure et contre qui il avait
excité tous ses compagnons. Alors, la force sacrée de Tèlémakhos
parla ainsi:
-- Ô dieux! Certes, le Kroniôn Zeus m'a rendu insensé. Voici que
ma chère mère, bien que très prudente, dit qu'elle va suivre un
autre homme et quitter cette demeure! Et voici que je ris et que
je me réjouis dans mon esprit insensé! Tentez donc, ô prétendants,
l'épreuve proposée! Il n'est point de telle femme dans la terre
Akhaienne, ni dans la sainte Pylos, ni dans Argos, ni dans Mykènè,
ni dans Ithakè, ni dans la noire Épeiros. Mais vous le savez,
qu'est-il besoin de louer ma mère? Allons, ne retardez pas
l'épreuve; hâtez-vous de tendre cet arc, afin que nous voyions qui
vous êtes. Moi-même je ferai l'épreuve de cet arc; et, si je le
tends, si je lance une flèche à travers le fer, ma mère vénérable,
à moi qui gémis, ne quittera point ces demeures avec un autre
homme et ne m'abandonnera point, moi qui aurai accompli les nobles
jeux de mon père!
Il parla ainsi, et, se levant, il retira son manteau pourpré et
son épée aiguë de ses épaules, puis, ayant creusé un long fossé,
il dressa en ligne les anneaux des haches, et il pressa la terre
tout autour. Et tous furent stupéfaits de son adresse, car il ne
l'avait jamais vu faire. Puis, se tenant debout sur le seuil, il
essaya l'arc. Trois fois il faillit le tendre, espérant tirer le
nerf et lancer une flèche à travers le fer, et trois fois la force
lui manqua. Et comme il le tentait une quatrième fois, Odysseus
lui fit signe et le retint malgré son désir. Alors la force sacrée
de Tèlémakhos parla ainsi:
-- Ô dieux! ou je ne serai jamais qu'un homme sans force, ou je
suis trop jeune encore et je n'ai point la vigueur qu'il faudrait
pour repousser un guerrier qui m'attaquerait. Allons! vous qui
m'êtes supérieurs par la force, essayez cet arc et terminons cette
épreuve.
Ayant ainsi parlé, il déposa l'arc sur la terre, debout et appuyé
contre les battants polis de la porte, et il mit la flèche aiguë
auprès de l'arc au bout recourbé; puis, il retourna s'asseoir sur
le thrône qu'il avait quitté. Et Antinoos, fils d'Eupeithès, dit
aux prétendants:
-- Compagnons, levez-vous tous, et avancez, l'un après l'autre,
dans l'ordre qu'on suit en versant le vin.